Raconter cette Amérique

Pomès Lavachery Les enfants de Chatom

Les enfants de Chatom

Auteur : Cyrille Pomès

D’après l’œuvre de : Thomas Lavach­ery

Mai­son d’édition : Rue de Sèvres

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 104

Prix : 16 €

Livre numérique : 6,99 €

EAN : 9782810211111

Au com­mence­ment, il y a un roman : celui de Thomas Lavach­ery, écrivain, scé­nar­iste, cinéaste et his­to­rien de l’art belge. Il est notam­ment l’auteur des sagas Bjorn le Mor­phir (8 tomes, éd. L’École des Loisirs, 2004) et Tor (5 tomes, L’École des Loisirs, 2015) qui ont mar­qué durable­ment la lit­téra­ture jeunesse.

En 2024 Lavach­ery pro­pose Les enfants de Chatom, un réc­it jeunesse se déroulant dans l’Amérique du début du 20e siè­cle. Délais­sant les légen­des et les paysages nordiques de Bjorn le Mor­phir ou de Tor, l’auteur évoque ici une Amérique rurale et sol­idaire. Une Amérique qui n’est pas sans rap­pel­er celle des romans de Mark Twain (Tom Sawyer, Huck­le­ber­ry Finn…) ou de Stephen King (Ça, Le corps…).

L’histoire se déroule en Alaba­ma, en 1920, dans le petit vil­lage de Chatom où tout le monde se con­nait et s’entraide. Comme tous les ans au début de l’hiver, Stumpy Mal­one, le bûcheron tac­i­turne du vil­lage, dis­parait jusqu’au retour du print­emps. Où va-t-il ? Per­son­ne ne le sait. Et per­son­ne n’a cher­ché à le savoir jusqu’à présent ! En effet, le jeune Sam Har­riott, et son amie Alice, la fille du drug­store, sont bien déter­minés à percer le mys­tère de Stumpy et suiv­ent le colosse jusqu’à une cabane dans laque­lle ce dernier s’enferme pour ne plus en sor­tir.

En par­al­lèle Mrs Ruf­fo, l’institutrice du vil­lage, décou­vre un enfant évanoui sur le pas de sa porte. Sans hésiter, cette vieille fille bour­rue au grand cœur décide de recueil­lir l’enfant et de l’héberger chez elle. Très vite, elle réalise que le garçon, qui pré­tend s’appeler Tom, cache un lourd secret et que sa vie est men­acée si son iden­tité est révélée. Heureuse­ment, Tom pour­ra compter sur la sol­i­dar­ité de tous les habi­tants de Chatom qui vont l’accueillir et le pro­téger comme l’un des leurs.

Après les aven­tures de Bjorn le Mor­phir (Cast­er­man puis Rue de Sèvres, entre 2009 et 2018) avec l’auteur Thomas Gilbert au dessin, c’est désor­mais Les enfants de Chatom qui se voit adap­té en bande dess­inée. Une relec­ture signée Cyrille Pomès qui en a super­visé le scé­nario, le dessin et les couleurs. Cet artiste français n’en est pas à son coup d’essai. Il avait précédem­ment réal­isé l’adaptation d’une autre réc­it jeunesse, Le fils de l’Urasi (Rue de Sèvres, 2019), d’après le roman éponyme de l’écrivain français Xavier-Lau­rent Petit.

Dans Les enfants de Chatom, le dessin semi-réal­iste et nerveux de Pomès se met au ser­vice de la représen­ta­tion d’une Amérique rurale et cha­toy­ante dans laque­lle il sem­ble faire bon vivre. Le trait bouil­lon­nant du dessi­na­teur (notam­ment dans sa représen­ta­tion des per­son­nages) con­voque tout un imag­i­naire hérité des com­ic strips ou des car­toons de l’époque. Il y a, dans le dessin de Pomès, un peu de la fan­taisie d’un McManus (La famille Illi­co) ou d’un Segar (Pop­eye le Marin), ain­si que la frénésie et l’élasticité des per­son­nages issus de « l’âge d’or » de l’animation (Félix le Chat ou Oswald le Lapin Chanceux).

Cyrille Pomès insuf­fle égale­ment à son dessin une véri­ta­ble moder­nité qui nous fait ressen­tir toute la rugosité et la douce mélan­col­ie de cet envi­ron­nement rur­al ou la rudesse de ces per­son­nages aux corps anky­losés (notam­ment lors d’une scène de com­bat, à la fin de l’album, où la portée de chaque coups peut être ressen­tie). Le tout soutenu par une palette de couleurs chaudes qui con­tribuent à ren­forcer une immer­sion com­plète au cœur de cet Alaba­ma d’un autre temps.

Enfin, en ter­mes de stricte adap­ta­tion scé­nar­is­tique, la divi­sion du réc­it en courts chapitres rythme effi­cace­ment l’histoire et nous per­met de ressen­tir cet hiv­er de 1920 au plus près des habi­tants de Chatom. Mal­heureuse­ment, ces rac­cour­cis con­densent par­fois cer­taines rela­tions ou sit­u­a­tions entre les per­son­nages, qui auraient gag­né à être davan­tage dévelop­pées en quelques pages sup­plé­men­taires. Cette remar­que illus­tre surtout le tal­ent de Pomès pour nous faire regret­ter, au terme de ces 104 pages, la chaleur et la bien­veil­lance de ces per­son­nages tru­cu­lents.

Au final, Cyrille Pomès, et Thomas Lavach­ery avant lui, nous offrent une his­toire drôle, touchante et pleine de rebondisse­ments. Plus encore, à une époque où les États-Unis sem­blent se repli­er sur eux-mêmes et où leur poli­tique migra­toire frag­ilise leurs com­mu­nautés, il est bon de se plonger dans ce type de réc­it. Un réc­it qui nous rap­pelle que l’Amérique peut encore rede­venir cette terre d’accueil, de bien­veil­lance et de sol­i­dar­ité.

Sal­va­tore Di Ben­nar­do