Hagiographie moderne

”Derlon

Petit roman

Autrice : Amélie Der­lon Cor­di­na

Mai­son d’édition : Pauline Arsène édi­tions

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 136

Prix : 14 €

Livre numérique : /

ISBN : 9791097894801

Cinéaste d’une dizaine de courts et moyens métrages et autrice de nou­velles dans divers­es revues (Met­tray, Sabir,…), Amélie Der­lon Cor­di­na fait de son Petit roman le pre­mier. Séparé en sept chapitres, cha­cun drapé de noir tels des fon­dus ciné­matographiques, l’ouvrage cerne une jeune maman céli­bataire de 22 ans, dont la bous­sole iden­ti­taire s’affole et les angoiss­es de mort s’activent.

Bal­lotée entre dif­férents logis de sec­ours, après l’achat d’un bien illé­gal, et désa­van­tagée par son statut de mère céli­bataire, la nar­ra­trice ne se con­tente pas de racon­ter ses déboires et note soci­ologique­ment ceux des autres :

Je me demande pourquoi la déchéance est plus insup­port­able sur le corps d’une femme que sur celui d’un homme. 

Comme dans un réc­it hagiographique, elle est amenée à accueil­lir la mis­ère d’autrui, rel­a­tivisant la sienne, le pro­prié­taire de sa dernière acqui­si­tion l’enjoignant à partager sa salle de bains avec des migrants qu’il a choisi d’héberger.

Trans­par­ente, la nar­ra­tion accueille le manque, lorsque la nar­ra­trice est con­trainte d’envoyer sa fille chez son père, à Mar­seille. Soudaine­ment plus hachée, elle rend compte de la survie de cette mère, dans la den­sité de son mal­heur, assou­plie, par endroits, de légèretés, qui l’adossent à la vie :

Je me suis mise à picol­er en soirée. Je con­tin­ue à chang­er de cham­bre en sous-loca­tion toutes les deux-trois semaines. Il a neigé pile le jour de mon anniver­saire.

À la manière d’un jour­nal intime, tra­ver­sé de grandes et petites annonces, la nar­ra­tion imite le tra­jet d’un cerveau angois­sé, ric­ochant de télé­phone cassé en héron cen­dré.

Trans­par­ente, encore, la fab­ri­ca­tion du réc­it. Inscrire une prise de parole sur l’acte de créa­tion dans un roman c’est, en effet, en livr­er, sans doute, une clé méta­textuelle. La nar­ra­trice déclare ne faire « aucun com­pro­mis au moment de l’écriture », ce qu’illustre ce Petit roman, qui relève du con­te mod­erne, de l’essai soci­ologique et ciné­matographique, mêlant réflex­ions sur l’essence humaine, la mort ou la mater­nité.

Mise en scène mil­limétrée, la mater­nité implique le choix de pho­tos à dif­fuser aux proches, pourvu qu’elles évo­quent celles d’une icône religieuse. Sous le ver­nis intem­porel de cette reprise, toute­fois, une con­fi­dence se fau­file : vouloir un enfant pour « aller mieux en société », « avoir un cœur à sat­is­faire plus que le [s]ien ». Plus tard, l’aveu d’une honte sou­vent tue, celle du corps qui s’ouvre, lors de l’accouchement.

La méta­mor­phose iden­ti­taire qu’implique cette expéri­ence crée le ter­reau d’une obser­va­tion plus large sur la façon dont les autres nous perçoivent, telles des images à con­tem­pler et à inve­stir.  Cette tirade mag­nifique sur l’être mélan­col­ique en témoigne :

Il fait office d’imaginaire, il peut par­fois être celui qu’on trou­ve beau mais duquel on ne s’approchera guère, (…) sa beauté réside dans ce que son vis­age a à pro­pos­er, en tant qu’il joue à ciel ouvert, et qu’il émeut celui qui le regarde : qui y met­tra sa pro­pre douleur, sa pro­pre fic­tion. Le mélan­col­ique n’est pas aimé pour ce qu’il est mais pour ce qu’il provoque. Un fourre-tout des désen­chante­ments. 

Plus encore, l’autre se cristallise en une con­stel­la­tion de qual­ités à user du regard, jusqu’à ren­vers­er ses atouts en repous­soirs.

Si cer­taines images imposées (aux murs d’une cham­bre d’hôtel) peu­vent cade­nass­er réflex­ion et imag­i­na­tion, d’autres impri­ment la rétine de nos habi­tudes. Mobilis­er une image plus grande, plus vaste, celle d’un tableau célèbre, La mort de Sar­dana­pale, per­met d’y engouf­fr­er son mal­heur, de cacher son his­toire sin­gulière dans l’immensité de l’universel :

Je me suis jamais vrai­ment remise de cette image, elle me pour­suit et par­fois je la recrée mal­gré moi.

Débar­rassée de sa trinité de dis­cerne­ment, à la fin de l’enfance, allé­gorie de ses juges intérieurs, la nar­ra­trice n’a de cesse de renouer avec ce chiffre équili­brant, par une col­lo­ca­tion, avec deux amies, avec qui elle se lie grâce à la « parental­ité de [leurs] naufrages », puis, par le biais d’un film, autour de trois per­son­nes ren­con­trées, qu’elle appar­ente à des saints, « seuls et obses­sion­nels ». Enfin, dans la mort, une trinité essen­tielle se sta­bilise. Ce qui parais­sait décrire un par­cours de vie chao­tique dans ses aspects prag­ma­tiques se mue en une véri­ta­ble intro­spec­tion. Telle une sainte mod­erne, la nar­ra­trice se détache du juge­ment pop­u­laire qui l’enserre, demande par­don et peut se met­tre en quête de vérité, peut-être cachée dans un paysage.

Fan­ny Lam­by