Écritures sans vouloir-dire

”Keguenne

Conversation avec Tito Dupret

Auteur : Jack Kéguenne

Mai­son d’édition : Tan­dem

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 80

Prix : 14 €

Livre numérique : /

ISBN : 972–2‑87349–162‑8

L’achevé d’imprimer de ce livre indique le 20 févri­er 2026. Deux mois plus tard, Jack Kéguenne per­dait la vie, âgé de soix­ante-neuf ans. L’entretien avec Tito Dupret doit donc être con­sid­éré comme un tes­ta­ment, d’autant plus émou­vant que l’auteur avait « l’intention de vivre vieux ». Il con­stitue surtout la syn­thèse dense et cir­con­stan­ciée d’un long par­cours, alter­nant l’art du poète et celui du plas­ti­cien. C’est ce dernier qui, à vrai dire, occupe le plus clair de l’entretien : Kéguenne attache une prédilec­tion à ses « cal­ligraphismes », pages cou­vertes d’une écri­t­ure résol­u­ment illis­i­ble qui ne sont pas sans rap­pel­er celles de Michaux ou de Dotremont. L’auteur tient pour­tant à se dis­tinguer de ces devanciers, expli­quant avec rai­son que son inten­tion et sa fac­ture plas­tique sont d’une nature dif­férente.

Tout a com­mencé à l’adolescence, avec l’influence de Prévert et de Magritte, puis celle du poète Rio di Maria. S’il éprou­ve tôt une pas­sion pour la pein­ture, Jack ne sait pas dessin­er ; d’autre part, il trou­ve que ses poèmes tour­nent en rond, gri­bouil­lant par dépit dans les marges… Lui vient alors l’idée, par­tant pré­cisé­ment de ces gri­bouil­lis, de trac­er au porte-plume des sim­u­lacres de texte sans alpha­bet, sans mots, sans ponc­tu­a­tion – stim­ulé par l’exemple de pein­tres expres­sion­nistes abstraits tels que Kline ou Har­tung. Ain­si parait en 1978 l’album Nadia (cal­ligraphismes), où le tracé des lignes reflète la vivac­ité psy­chomotrice de l’artiste, voire « une cer­taine bru­tal­ité ». Entre-temps, il con­tin­ue certes d’écrire de la poésie, mais elle passe peu à peu au sec­ond plan mal­gré les recueils parus et l’obtention d’un ou deux prix. Il décide en 1982 de ne plus sol­liciter les édi­teurs pour se tourn­er vers les lieux d’exposition, ayant décou­vert qu’au con­traire du poème un dessin peut vivre seul, être directe­ment acces­si­ble à cha­cun, et même acquérir une valeur marchande.

Se pro­duit ensuite un tour­nant styl­is­tique. Influ­encé par la pein­ture de Mon­dri­an, Kéguenne prend ses dis­tances avec la pein­ture gestuelle au prof­it de l’abstraction géométrique, dont témoignent ses pages-tableaux de 1984 : gra­phie très petite, lignes ser­rées, usage exclusif de la gamme blanc-noir-gris, aban­don des titres « lyriques » au prof­it d’intitulés her­mé­tiques ou auto-référents. Cette minu­tie et cette rigueur libèrent l’artiste « de la ten­ta­tion idéal­isante du poème, de cette idée qu’une œuvre doit faire rêver, alors que […] l’œuvre doit faire penser, faire grandir celui qui la regarde ». En cette démarche un peu austère, il s’écarte plus encore de l’orbe lit­téraire, la feuille de papi­er devenant l’espace d’une médi­ta­tion sere­ine où l’écoulement du temps cesse d’être perçu. Afin de mul­ti­pli­er le car­ac­tère répéti­tif de ses tracés, il éla­bore égale­ment des séries, et plus tard des “petits for­mats” com­bin­ables entre eux, procédés qui per­me­t­tent de don­ner au texte-image une ampleur accrue.

Par­al­lèle­ment aux cal­ligraphismes, Kéguenne con­tin­ue toute­fois de pub­li­er des poèmes, en insis­tant sur le fait que ni les uns ni les autres ne sont faits pour délivr­er un mes­sage ; chaque œuvre con­stitue une sim­ple « propo­si­tion » que le spec­ta­teur, le lecteur, mais d’abord l’auteur lui-même enten­dront à leur manière. Son engoue­ment pour les tableaux mono­chromes de Malévitch, de Klein ou de Soulages va dans le même sens : « c’est une présence totale, sans évène­ment, sans notion de durée », mais non sans inten­tion. Ain­si, délais­sant le bicol­ore ou le tri­col­ore, va-t-il opter pour l’emploi d’une seule encre de couleur, inau­gu­rant une troisième péri­ode de son évo­lu­tion plas­ti­ci­enne.

L’alternance poésie/graphisme chez Jack Kéguenne est révéla­trice d’un tiraille­ment pro­fond, sinon d’une réti­cence à l’égard du lan­gage ver­bal, grande machiner­ie à la fois incon­tourn­able et lourde de con­traintes, comme il le rap­pèle. L’invention du cal­ligraphisme appa­rait alors comme une reven­di­ca­tion de lib­erté : cette “traçure” rad­i­cale­ment imprononçable, proche du silence, exclut le vouloir-dire tout en affir­mant para­doxale­ment le pou­voir de l’écriture. En une quête d’allure qua­si­ment ascé­tique, l’auteur – qui se qual­i­fie lui-même d’« un peu froid, dis­tan­cié » – veut puri­fi­er la poésie de ce qui l’encombre trop sou­vent : lyrisme, mes­sage, idéal­i­sa­tion, etc. Il s’agit pour lui, dirait-on, d’atteindre l’ossature même du poé­tique, cette zone utopique où toute pré­ten­tion dis­cur­sive trou­ve sa matrice en atten­dant de naitre.

Daniel Laroche