Le charme discret des invisibles

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Nos vies rêvées

Autrice : Mau­rine Graas

Mai­son d’édition : Empaj

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 172

Prix : 18 €

Livre numérique : 6,99 €

ISBN : 978–2‑931011–49‑2

Simon (11 ans) prend un nou­veau départ avec sa maman dans la val­lée des Trois-Moulins après une sépa­ra­tion dif­fi­cile avec son père, un homme endet­té et vio­lent. Notre héros est un jeune garçon rel­a­tive­ment chétif car­ac­térisé par une timid­ité mal­adive. Il sent bien qu’il est une décep­tion pour ses par­ents, il voit avec lucid­ité un mélange de tristesse et de pitié dans le regard de sa mère.

Elle avait de grands rêves pour moi. Comme toutes les mères. Et comme toutes ces pro­jec­tions étaient trop grandes, je me dis­ais que si je m’effaçais, il y avait une chance qu’elle oublie mon exis­tence. Moins par­ler, moins faire de bruit. Tout le con­traire de ce qu’elle voulait, en fait. Mais com­ment la sat­is­faire ? Elle ne rêvait pas d’une grande car­rière poli­tique, ni d’un méti­er remar­quable comme médecin ou avo­cat. Ça, l’air de rien, je pense que ça aurait été à ma portée. Non, elle voulait que je me fasse des amis. Elle voulait que je sois heureux. Que j’aie une estime de moi débor­dante. Quel chal­lenge.

Sans sur­prise pour lui, Simon est rapi­de­ment vic­time de har­cèle­ment dans sa nou­velle école, mais il arrive à déjouer habile­ment cet engrenage grâce à une ruse. Il attire alors l’attention de Jeanne, une fille de l’école dont tous les garçons sont amoureux, et ils devi­en­nent amis. C’est la pre­mière fois qu’il se sent bien avec une autre per­son­ne que sa mère, ils se réfugient tous les jours après l’école dans une cabane dans les bois pour par­ler et/ou lire.

L’amitié entre ces deux-là per­dure durant leurs études pri­maires et sec­ondaires, mais elle est men­acée à deux repris­es, d’abord par le père de Jeanne, un homme vio­lent et présent de manière aléa­toire dans la vie de sa fille, puis par Jules, le pre­mier amoureux de la jeune fille jaloux de sa rela­tion avec Simon. Obligé d’être un David face à ces deux Goliath, Simon parvient à évin­cer ces deux men­aces une nou­velle fois par la ruse, se don­nant l’impression qu’il peut se débar­rass­er des indésir­ables par la pen­sée. Il y a toute­fois un prix à pay­er, un drame qui éloigne Jeanne et Simon durant quelques années…

Simon pour­suit son chemin, suit des études de bib­lio­thé­caire et trou­ve un emploi dans une librairie où il est val­orisé pour ses com­pé­tences. Il a égale­ment trou­vé son équili­bre avec son amoureuse Julie. Il n’a pas été facile pour lui de trou­ver un endroit où il pou­vait se sen­tir libre d’exister avec son tem­péra­ment réservé. Dans son tra­vail, il se sent enfin dans son élé­ment, sa dis­cré­tion est sa force, mais son monde vac­ille quand il voit débar­quer au mag­a­sin deux fan­tômes qui n’ont jamais vrai­ment cessé de le hanter…

Dans ce pre­mier roman, Mau­rine Graas nous livre un réc­it écrit dans un style ciselé où elle explore les fragilités et zones d’ombre d’un héros touché par une timid­ité mal­adive. Pour Simon, les sit­u­a­tions les plus anodines peu­vent être des épreuves, sa lucid­ité sur ses pro­pres lim­ites et sa sen­si­bil­ité intro­ver­tie don­nent à lire des scènes très touchantes de justesse.

J’étais seul depuis longtemps ; je n’arrivais pas à imag­in­er qu’un groupe souhaite ma présence. Je m’étais déjà fig­uré une exis­tence isolée, comme un ermite. Qu’on me retrou­verait des jours après ma mort, étouf­fé sous une pile de bouquins qui se serait écroulée sur moi. Je cher­chais d’ailleurs ardem­ment un méti­er qui me per­me­t­trait de m’en acheter tout en croisant le moins de gens pos­si­ble. Alors, à ma grande sur­prise, si mon cerveau me dis­ait non, c’est mon cœur soli­taire qui s’exprima lorsque ma bouche dit:
- Oui, ce serait avec plaisir.

Comme le sug­gère le titre Nos vies rêvées, l’autrice explore la fron­tière floue entre le réel et l’imaginaire, l’ambivalence et les jeux de pou­voir pro­pres aux êtres humains, qui en font toute leur com­plex­ité et leur beauté à la fois. Mau­rine Graas nous rap­pelle à quel point l’être humain est une « espèce fab­u­la­trice » (un con­cept dévelop­pé par Nan­cy Hus­ton) : il aime racon­ter des his­toires, il aime se racon­ter des his­toires, c’est ce qui con­tribue à con­stru­ire son iden­tité psy­chique et à l’intégrer dans la com­mu­nauté des hommes. La sub­jec­tiv­ité est-elle un mal ou un bien ? Est-il néces­saire de lui ajouter un qual­i­fi­catif jugeant et enfer­mant ? Elle est, sim­ple­ment. On sort de la lec­ture un peu sonné(e), avec un sourire ten­dre et triste à la fois.

Séver­ine Radoux