
Simon (11 ans) prend un nouveau départ avec sa maman dans la vallée des Trois-Moulins après une séparation difficile avec son père, un homme endetté et violent. Notre héros est un jeune garçon relativement chétif caractérisé par une timidité maladive. Il sent bien qu’il est une déception pour ses parents, il voit avec lucidité un mélange de tristesse et de pitié dans le regard de sa mère.
Elle avait de grands rêves pour moi. Comme toutes les mères. Et comme toutes ces projections étaient trop grandes, je me disais que si je m’effaçais, il y avait une chance qu’elle oublie mon existence. Moins parler, moins faire de bruit. Tout le contraire de ce qu’elle voulait, en fait. Mais comment la satisfaire ? Elle ne rêvait pas d’une grande carrière politique, ni d’un métier remarquable comme médecin ou avocat. Ça, l’air de rien, je pense que ça aurait été à ma portée. Non, elle voulait que je me fasse des amis. Elle voulait que je sois heureux. Que j’aie une estime de moi débordante. Quel challenge.
Sans surprise pour lui, Simon est rapidement victime de harcèlement dans sa nouvelle école, mais il arrive à déjouer habilement cet engrenage grâce à une ruse. Il attire alors l’attention de Jeanne, une fille de l’école dont tous les garçons sont amoureux, et ils deviennent amis. C’est la première fois qu’il se sent bien avec une autre personne que sa mère, ils se réfugient tous les jours après l’école dans une cabane dans les bois pour parler et/ou lire.
L’amitié entre ces deux-là perdure durant leurs études primaires et secondaires, mais elle est menacée à deux reprises, d’abord par le père de Jeanne, un homme violent et présent de manière aléatoire dans la vie de sa fille, puis par Jules, le premier amoureux de la jeune fille jaloux de sa relation avec Simon. Obligé d’être un David face à ces deux Goliath, Simon parvient à évincer ces deux menaces une nouvelle fois par la ruse, se donnant l’impression qu’il peut se débarrasser des indésirables par la pensée. Il y a toutefois un prix à payer, un drame qui éloigne Jeanne et Simon durant quelques années…
Simon poursuit son chemin, suit des études de bibliothécaire et trouve un emploi dans une librairie où il est valorisé pour ses compétences. Il a également trouvé son équilibre avec son amoureuse Julie. Il n’a pas été facile pour lui de trouver un endroit où il pouvait se sentir libre d’exister avec son tempérament réservé. Dans son travail, il se sent enfin dans son élément, sa discrétion est sa force, mais son monde vacille quand il voit débarquer au magasin deux fantômes qui n’ont jamais vraiment cessé de le hanter…
Dans ce premier roman, Maurine Graas nous livre un récit écrit dans un style ciselé où elle explore les fragilités et zones d’ombre d’un héros touché par une timidité maladive. Pour Simon, les situations les plus anodines peuvent être des épreuves, sa lucidité sur ses propres limites et sa sensibilité introvertie donnent à lire des scènes très touchantes de justesse.
J’étais seul depuis longtemps ; je n’arrivais pas à imaginer qu’un groupe souhaite ma présence. Je m’étais déjà figuré une existence isolée, comme un ermite. Qu’on me retrouverait des jours après ma mort, étouffé sous une pile de bouquins qui se serait écroulée sur moi. Je cherchais d’ailleurs ardemment un métier qui me permettrait de m’en acheter tout en croisant le moins de gens possible. Alors, à ma grande surprise, si mon cerveau me disait non, c’est mon cœur solitaire qui s’exprima lorsque ma bouche dit:
- Oui, ce serait avec plaisir.
Comme le suggère le titre Nos vies rêvées, l’autrice explore la frontière floue entre le réel et l’imaginaire, l’ambivalence et les jeux de pouvoir propres aux êtres humains, qui en font toute leur complexité et leur beauté à la fois. Maurine Graas nous rappelle à quel point l’être humain est une « espèce fabulatrice » (un concept développé par Nancy Huston) : il aime raconter des histoires, il aime se raconter des histoires, c’est ce qui contribue à construire son identité psychique et à l’intégrer dans la communauté des hommes. La subjectivité est-elle un mal ou un bien ? Est-il nécessaire de lui ajouter un qualificatif jugeant et enfermant ? Elle est, simplement. On sort de la lecture un peu sonné(e), avec un sourire tendre et triste à la fois.
Séverine Radoux