À voix basse / je réchauffe le mot / ce qu’il va devenir/ une première étreinte / peut-être

Un coup de cœur du Car­net

”Corbusier

La parole précaire

Auteur : Jean-Marie Cor­busier

Mai­son d’édition : Le Tail­lis Pré

Col­lec­tion : Les con­tem­po­rains

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 115

Prix : 18 €

Livre numérique : /

EAN : 9782874502552

Au fil des recen­sions de recueils de poésie qui nous sont con­fiées, une ques­tion appa­rait de façon récur­rente en fil­igrane de ceux-ci : com­ment relever le défi de la for­mu­la­tion poé­tique du réel ? On observe un opiniâtre acharne­ment à iden­ti­fi­er – par le poème lui-même – le chem­ine­ment inqui­et de l’écriture. Le recueil de Jean-Marie Cor­busier exprime, dès son titre, La parole pré­caire, la fragilité, l’incertitude, une sorte de trem­ble­ment de la voix à don­ner à l’exploration sans cesse renou­velée de la voie poé­tique.

S’ouvrant par un fron­tispice de Dominique Neu­forge – pho­togra­phie pointil­liste d’un buis­son végé­tal dont les quelques branch­es encore vis­i­bles dressent vers le ciel le foi­son­nement blanc des inflo­res­cences – le recueil se clôt sur une analyse fer­vente et sen­si­ble de ce que l’artiste désigne comme « l’incomplétude des mots en poésie ». On se sou­vient, lisant cette post­face, de la com­plic­ité créa­trice de Cor­busier et Neu­forge lorsqu’ils inau­gu­raient au Tail­lis Pré la col­lec­tion « Livres d’artistes » (Pein­dre, ouvrir le quo­ti­di­en, 2020).

Essen­tielle ici, la lenteur s’impose à chaque instant de la pre­mière lec­ture. S’invitent alors, comme une néces­sité, le besoin et le bon­heur de revenir au texte, de se laiss­er éblouir à nou­veau par telle ou telle lumière sur­gis­sant au détour douloureux de la recherche du poète, comme ce mot loin­tain / que la parole ranime et qui pour­rait être celui qui clôt le livre : sérénité.

Pour­tant le chem­ine­ment aura été parsemé d’obstacles, de ten­ta­tions de renon­ce­ment, de désil­lu­sion. Est-ce de l’écriture qu’il nous dit l’opiniâtreté lorsque le poète ain­si se désole : Ce sol martelé / j’aurai marché / dans l’air com­pact / vers nulle part (…) et, amer, con­clut : J’arriverai / je ne suis pas par­ti ?

Une inter­ro­ga­tion anx­ieuse, récur­rente, hante le poème et son écri­t­ure. Elle nous donne à lire, à vivre et à ressen­tir, des images sonores qui boule­versent comme ce car­il­lon d’ombres / en pure perte / d’images fis­surées dont le poète ne parvient à se détach­er :  quelque chose de noir / d’interdit / d’immobile / je veille pour­tant. N’est-ce pas, dans ce « pour­tant » à la sonorité poly­sémique, qu’il faut iden­ti­fi­er la force souter­raine du texte, là où comme abon­dance de rien / les mots décrochent ?

La récur­rence de cer­taines émo­tions (soli­tude, exclu­sion, vide, incom­préhen­sion…) scan­de le recueil d’une inquié­tude fon­da­trice : le monde tourne / je suis absent. Mais il s’agit de per­sévér­er, de (…) témoign­er / pour la parole / qui rassem­ble / crispée / dans la dis­pari­tion. Et ain­si, mal­gré le doute, la crainte angois­sée de l’échec de l’entreprise poé­tique, le poète s’attelle à la tâche : à voix basse / je réchauffe le mot / ce qu’il va devenir / une pre­mière étreinte / peut-être.

On pour­rait de lec­ture en lec­ture, dont on ne se lasse à aucun moment, met­tre en évi­dence ici en les mul­ti­pli­ant, les éclats dont ce recueil illu­mine chaque page. En s’assemblant, ils com­posent un dou­ble miroir posé de façon à met­tre en abyme le ques­tion­nement du poète. À moins qu’ils ne s’agencent dans un caléi­do­scope dont le mou­ve­ment cir­cu­laire représen­terait l’infinie lib­erté de la poésie, de la musique des mots / (…) ce trem­ble­ment si mince / qui rend libre / la blancheur de la page même…

Ain­si se rejoindraient, dans une com­plic­ité étince­lante, l’envahissement du réel et le seul lan­gage qui pour­rait, sans désem­par­er, l’exprimer : pass­er de l’un à l’autre / comme sur un appui / arraché à son équili­bre / papi­er / mais encore atten­dre / papi­er de silence / (…) je ne renonce pas / le feu de l’été / m’éclabousse.

Jean Jau­ni­aux