
N’avons-nous rien oublié?
Autrice : Rose-Marie François
Maison d’édition : Abrapalabra
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 126
Prix : 15 €
Livre numérique : /
ISBN : 978–2‑931324–24‑0
À la suite d’Est-ce que je suis ? (Asmodée Édern éditions, 2026), Rose-Marie François publie avec N’avons-nous rien oublié ? le second volume d’un ensemble poétique mémoriel et quasi testamentaire : elle y évoque avec tendresse, humour et gravité mêlés, dans une longue méditation sur le temps et la vie, des thèmes formant la trame de sa vocation de philologue et d’écrivaine, de poète et de rhapsode. On notera l’interrogation présente dans les intitulés de ces deux recueils : elle témoigne d’un souci de scrupule et d’exactitude qui doit habiter tout qui se voue d’une part à la création et à la vie mais aussi au travail des mots et de la mémoire.
Plusieurs sujets font l’objet de son attention. Le temps, tout d’abord. Il passe sans qu’on puisse s’en saisir et ceci pose la question de notre identité et de notre place dans le monde :
[…] Il passe, il court.
On a beau le poursuivre,
c’est lui qui gagne toujours.
Impossible de le rattraper.
Est-ce qu’il va disparaître ?
Mais non, il restera,
s’éloignera de moi.
Ce qui bientôt disparaîtra,
c’est
moi
L’autrice poursuit sa méditation arborescente sur le temps à travers l’évocation de la petite-fille, de la mère et de la grand-mère ; des transformations du monde, en évoquant la campagne, et son mode de vie fruste mais accordé aux grands rythmes cosmiques, et notre société pleine de bruits, de distractions et d’indifférence. Elle parle aussi de la guerre, qui a marqué profondément son enfance, avec les privations et la peur. La leçon de cette méditation sur le temps à travers ces différentes évocations mémorielles est dès lors celle du stoïcisme et de l’épicurisme :
[…] Admettre l’incompréhensible.
Assimiler l’inadmissible :
que le temps fuit
Tempus fugit !
Que les êtres chéris
Se sont évanouis.
Que la vie n’est qu’ici.
Que la vie est ici
à l’instant même
qui dit : « Je t’aime ».
Ce thème de la fuite du temps est abordé avec finesse dès le début du recueil. Il nourrit la réflexion de la poétesse sur la parole :
Invisible évidence.
Le vent passe dans les branches
tourne les feuilles
d’un livre plurilingue.
Déjà l’automne s’approche,
souffle l’intraduisible
passage du temps
dans les branches du monde. […]
Ainsi le temps effeuille les pages du grand livre du monde. Le souffle de la vie est dès lors aussi celui de la parole et du poème. Le rapport du langage à l’identité est connu depuis Hume et plus encore grâce à la sémantique générale de Korzybski. Le langage y est considéré comme autoréflexif, c’est-à-dire que nous pouvons l’utiliser pour parler du langage lui-même et nous prenons conscience qu’un mot ou une description ne sont jamais la réalité complète qu’ils sont censés représenter : nos perceptions et nos mots éliminent des détails de la réalité, créant une version simplifiée de celle-ci. Toute langue est donc un cadre référentiel pour une vision de la réalité. Dans l’enfance, l’autrice a connu l’interdiction de parler la langue natale, celle de ses grands-parents, le picard, le borain. Le français lui fut imposé au motif que c’était la langue de la réussite sociale. De cette violence linguistique, elle a fait le socle de son apprentissage de multiples langues : le latin, l’italien, le néerlandais, l’allemand mais aussi le grec et le letton sont ainsi convoqués dans quelques poèmes. Pas seulement pour souligner la musicalité, toujours essentielle en poésie, mais la richesse d’une vision du monde multipolaire et plurilinguistique, en soulignant au passage qu’elle est une chance pour une Europe de la diversité et pour la démocratie. Ma maison, c’est ma langue, écrit-elle. Ma maison c’est mes langues. Quant au passage du temps et à l’importance du souffle, exprimés ici dans des vers irréguliers ou réguliers allant du bref au plus long, il est la colonne vertébrale du chant puisque la poésie, elle, naît debout. Qu’elle est d’abord une respiration et qu’on ne le dira jamais assez : La poésie, c’est la musique de la langue. Formée à la peinture et au théâtre, Rose-Marie François puise ainsi dans son expérience de la mutilation linguistique et mémorielle et dans celle de philologue ce sens de la musicalité, et d’un jeu subtil avec les mots et les sonorités qui porte son écriture à être autant lue avec les oreilles qu’avec les yeux. Appréciant Jean de la Fontaine, Jacques Prévert, Pierre Kemp, John Keats, Ilse Aichinger, Petöfi et tant d’autres, elle nous offre un bouquet sonore de bonheurs rythmiques qui nous livrent une leçon de sagesse sur la vie et la mort. Écrire, n’est-ce pas poser sur les pages d’un livre de la lumière avec de l’encre ?
Éric Brogniet