Les bonnes feuilles du Carnet : la carte blanche de Michel Lambert

Cet été, Le Car­net et les Instants vous emmène à la redé­cou­verte de ses bonnes feuilles, des arti­cles mar­quants de notre revue.

La rubrique « Carte blanche » a pris place dans nos colonnes du n° 72 (1992) au n°143 (2006). Un auteur ou une autrice y pro­po­sait un texte inédit de sa com­po­si­tion, lié soit à des ques­tions d’écriture, soit à l’actualité poli­tique ou cul­turelle. Chaque dimanche, du 5 juil­let au 23 aout, nous vous pro­posons de redé­cou­vrir l’une de ces cartes blanch­es. Des mots qui, même cir­con­stan­ciels, réson­nent tou­jours avec notre aujourd’hui.

Aujourd’hui : la carte blanche de Michel Lam­bert parue dans Le Car­net et les Instants n° 92 (1996)

Qui a peur de la nouvelle ?

par Michel Lambert

Michel Lam­bert

La fête est finie. On replie le chapiteau et on dresse le bilan. Pen­dant une dizaine d’an­nées, la nou­velle de langue française a con­nu un véri­ta­ble âge d’or, mais qui le savait ? À peu près per­son­ne, pas même les nou­vel­listes. Ils croy­aient, les naïfs, que l’é­tat de grâce qui s’é­tait emparé de l’in­sti­tu­tion lit­téraire fran­coph­o­ne allait dur­er éter­nelle­ment. Des revues et des jour­naux pour accueil­lir leurs textes, des édi­teurs leur entrou­vrant des portes jusque-là réservées aux seuls romanciers, la nais­sance de col­lec­tions spé­ci­fiques, et puis des prix, de la presse… tout cela leur parais­sait nor­mal, dans l’or­dre des choses. Bien sûr, les lecteurs ne se bous­cu­laient pas au por­tillon, mais patience, l’art s’in­scrit dans la durée, il finit tou­jours par tri­om­pher. Le tiroir-caisse en a hélas décidé autrement.

La cause n’est pas per­due pour autant. Que le tiroir-caisse se méfie. Aucun genre lit­téraire ne sus­cite autant de mil­i­tan­tisme que la nou­velle. Mine de rien, celle-ci noy­aute déjà les écoles et les ate­liers d’écri­t­ure. En dix ans, les auteurs de textes courts ont per­du leurs com­plex­es, acquis un statut, plus ques­tion pour eux de se réfugi­er der­rière l’al­i­bi d’un sec­ond méti­er, romanci­er ou poète, ils sont nou­vel­listes, un point c’est tout. Par­al­lèle­ment, le genre a évolué. Cette décen­nie, il s’est mod­ernisé, éman­cipé, il est devenu majeur par rap­port aux règles héritées du passé. Aujour­d’hui, on peut lire de plus en plus de nou­velles sans drama­ti­sa­tion, sans moment de bas­cule, sans chute, tous élé­ments spé­ci­fiques au genre, et ce sont pour­tant de vraies nou­velles, des nou­velles nou­velles.

Reste que, de son point de vue, le tiroir-caisse n’a que trop rai­son. Les recueils de nou­velles français­es ne se vendent pas. C’est là une des énigmes de notre lit­téra­ture : pourquoi l’his­toire brève a‑t-elle tant de mal à s’im­pos­er chez nous alors qu’un peu partout ailleurs elle con­nait un sort net­te­ment plus envi­able ? Débat sans fin. À cha­cun son expli­ca­tion. Pour Jean Vautrin (cité par René Godenne), « l’e­sprit cartésien des Français n’ad­met pas les non-dits ». Or la nou­velle est rem­plie de silences, elle repose sur l’am­biguïté, son art est celui du secret. Comme la poésie, le genre se mérite, il exige beau­coup, un infime moment de dis­trac­tion et on passe à côté du mot, du détail glis­sé en fraude qui donne à l’his­toire son sens caché. D’où ce sen­ti­ment de frus­tra­tion éprou­vé par les lecteurs dis­traits, qui croient que la nou­velle, c’est juste bon à faire pass­er quelques min­utes dans le métro.

Lire une nou­velle — une vraie, car il y a telle­ment de con­tre­façons — est en fait très incon­fort­able. Comme il s’ag­it de capter l’in­stant décisif d’une vie, et que celui-ci com­porte inévitable­ment une part de tragédie, mais sug­gérée, le lecteur n’a d’autre issue que de se référ­er à sa pro­pre dif­fi­culté de vivre, à son pro­pre imag­i­naire. Peut-être est-ce beau­coup lui deman­der en ces temps de mater­nage télévi­suel. Peut-être aus­si a‑t-il besoin, le lecteur, de se rac­crocher à une his­toire pleine de rebondisse­ments (comme à la télé juste­ment, ou dans les romans de genre), alors que, dans une nou­velle, peu de choses se passent en apparence, sauf l’essen­tiel, sauf le per­son­nage lui-même, comme le dit si bien Pierre Mertens.

L’au­teur de ces lignes aimerait faire encore quelques pas en votre com­pag­nie, mais on lui a demandé d’être bref. Il a encore beau­coup à appren­dre.