Adamek, Le roman fauve t. 2

Si Frans Hals écrivait…

André-Mar­cel ADAMEKLe roman fauve, t. 2 : Les ori­flammes du Nord, Luc Pire, coll. “Grand miroir”, 2010

adamek roman fauve 2Avec Les ori­flammes du Nord, André-Mar­cel Adamek pour­suit la saga picaresque (et en l’occurrence picarde) du « Roman fauve » ouverte par Les rouges portes de Lor­raine. On se sou­vien­dra que le per­son­nage cen­tral Thomas Lescaut, précurseur génial, mais incom­pris, du fau­visme en plein XVI­Ie siè­cle, avait renon­cé à la pein­ture et livré aux flammes son chef‑d’œuvre, écœuré par la dic­tature des artistes en place engoncés dans le car­can des règles et con­ven­tions. Fuyant les hor­reurs de la guerre de Trente Ans, il migre de la Lor­raine à Tour­nai avec sa femme, Manou, ancien mod­èle du pein­tre de La Tour, et leur tout jeune fils Pierre.

Dans la ville scal­di­enne, il met sur pied une faïencerie d’art qui devient vite prospère et dont la répu­ta­tion s’établit jusqu’au delà de la Manche. On retrou­ve dans son entourage plusieurs per­son­nages hauts en couleur comme le ban­dit repen­ti Nicéphore Bran­le­moine, devenu le plus dévoué des servi­teurs, Selim, le valet turc de Georges de La Tour ou l’avocat presque hon­nête Jean-Paul­hain Goffi­noles. Rejoints ici par Éloïse, sec­ond enfant des Lescaut : une fil­lette cru­elle, dont le sadisme extrême se diluera dans l’amour porté au jeune Lord John (dernier descen­dant d’un famille roy­al­iste anglaise, qui fini­ra ses jours au bout d’une corde accrochée par les par­ti­sans de Cromwell). Méta­mor­phose de la pré­ten­due pos­sédée, à quoi avait échoué l’exorcisme pra­tiqué par le très par­ti­c­uli­er chanoine Léonard. Un bougre qui, pour­tant, avait fougueuse­ment don­né de sa per­son­ne pour pour­suiv­re le dia­ble jusque dans les recoins les plus intimes de l’adolescente. C’est cette Eloïse aus­si qui – bien plus tard – vivra des moments à tous égards mon­strueux. Quant à Pierre, héri­ti­er de la pas­sion et du tal­ent pic­tur­al de son père, il se trou­vera un maître mali­nois pour per­fec­tion­ner sa manière. Et pour l’adapter aux critères de la très sour­cilleuse guilde d’Anvers afin de s’en faire accepter. Avant de vol­er ensuite de ses pro­pres ailes et plus tard, vengeance suprême, met­tre des cornes au por­trait com­mandé par un van­i­teux nobli­au. Entretemps, la faïencerie con­naî­tra bien des revers, mécham­ment piégée par la magouille des ban­quiers. Même si elle a pu accroître et main­tenir un temps sa prospérité grâce à l’invention dans ses ate­liers d’un pro­duit mir­a­cle appelé Esprit du blanc. Soit, en anglais, white spir­it. Ce ne sont là que quelques traits qui sont loin de déflo­r­er cette saga inven­tive, elle aus­si, tru­cu­lente, et far­cie de péripéties en tous gen­res. Écrite dans une langue de cette élé­gante vir­tu­osité pro­pre à l’auteur et qui, en l’espèce, fleure son XVI­Ie siè­cle sans tomber toute­fois dans les excès assom­mants du faux pit­toresque. Si la cas­cade d’évènements – sur terre comme sur mer – mène le lecteur de Tour­nai à Paris, du Kent à Malines ou à Tubize, elle tire tou­jours prof­it d’une sen­su­al­ité heureuse et sans chichis. On boit d’abondance, avec ou sans soif et on cop­ule joyeuse­ment avec la com­plic­ité de luronnes rich­es de désirs, de courbes et de tétons à la fla­mande qu’elles soumet­tent d’ailleurs volon­tiers aux regards et aux pinceaux des artistes. Et plus si affinités… Des « extras » voluptueux qui coulent presque de source, ce qui ne les empêche pas de cul­tiv­er vis-à-vis de leurs con­joints ou fiancés le sen­ti­ment d’une fidél­ité sincère. Il n’est peut-être pas inno­cent à cet égard, que Frans Hals ait été fugi­tive­ment mobil­isé dans le cours du réc­it comme une sorte de guest star emblé­ma­tique. Un artiste qui sut pein­dre la joie de vivre avec une verve, un réal­isme et une couleur qui sem­blent puisés à la même source que l’encre d’Adamek. On appré­cie aus­si que l’auteur se soit gardé d’affliger d’angélisme le cou­ple cen­tral et très uni de Thomas et de Manou que l’adversité et la ten­ta­tion de l’herbe ten­dre pousseront à y ton­dre cha­cun la largeur de leur langue. Si l’on pra­tique un zoom arrière sur l’histoire par­ti­c­ulière de cette famille Lescaut, c’est tout un siè­cle, avec ses trou­bles, ses guer­res, ses usages, ses lois et l’ordinaire de la vie, qu’à l’enseigne des « ori­flammes du Nord », une étude minu­tieuse de l’époque et des lieux fait appa­raître en toile de fond. Au fil du réc­it, sans osten­ta­tion et comme naturelle­ment. Cela dit, si Pierre éprou­ve, selon les derniers mots du livre, « un sen­ti­ment d’ardente lib­erté », serait-ce pour en user à la faveur de nou­velles aven­tures ?

Ghis­lain Cot­ton


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°165 (2011)