Arpenter la forêt avec Anne Brouillard

Anne Brouillard

Anne Brouil­lard

Entr­er dans les livres d’Anne Brouil­lard, c’est pénétr­er un univers pal­pa­ble. Arpen­ter une forêt, faire un pique-nique au bord d’un lac quand il fait beau, ou boire son café dans un bon fau­teuil quand il pleut dehors. C’est voy­ager, sou­vent en train, ten­ter l’aventure, mais pour mieux ren­tr­er chez soi.

De ses illus­tra­tions, d’une grande déli­catesse, se dégage une lumière unique, dont elle capte les vari­a­tions, une pro­fondeur poé­tique qu’elle fait évoluer avec cohérence d’un livre à l’autre.

Mise à l’honneur à Bologne

En avril 2024, en marge de la foire inter­na­tionale de livres pour enfants de Bologne (Bologna Ragazzi), une dou­ble expo­si­tion met­tait à l’honneur le tra­vail d’Anne Brouil­lard dans la ville ital­i­enne. À la Fon­dazione del Monte, l’exposition mono­graphique La terre tourne. Scivolare nel tem­po di Anne Brouil­lard offrait une rétro­spec­tive de l’ensemble de son œuvre. Le pub­lic nav­iguait entre de très nom­breux orig­in­aux et car­nets de recherche, allant du début de sa car­rière d’autrice-illustratrice pour enfants à ses travaux les plus récents. Ailleurs dans la ville, la fon­da­tion Hamelin, cachée dans le bâti­ment d’une académie de musique, pro­po­sait pour sa part une plongée intimiste dans l’univers de Kil­liok, un per­son­nage récur­rent dans son œuvre. Ici, Anne Brouil­lard s’est amusée à recon­stituer le décor de ses livres, soit en grandeur nature (fau­teuil, cafetière, cadres, tablée de gouter autom­nal), soit en minia­ture (on y a admiré une minu­tieuse maque­tte de la mai­son de Kil­liok, par­faite­ment amé­nagée !).

Alors que l’Italie décou­vre depuis peu de temps les albums d’Anne Brouil­lard et la met aus­sitôt à l’honneur, il a sem­blé évi­dent que la richesse autant graphique que nar­ra­tive de son tra­vail néces­si­tait une nou­velle mise en avant dans ces pages. En 2014, à l’occasion d’un arti­cle[1] qu’elle lui con­sacrait dans cette même revue, Nat­acha Wallez soulig­nait « la con­sis­tance et la cohérence » de son œuvre. Depuis, de nou­veaux livres d’Anne Brouil­lard ont paru, con­fir­mant ces pro­pos tant les thèmes et leur traite­ment revi­en­nent, avec un tal­ent pour capter l’intangible et l’infime, sans jamais se dire de la même manière.

Anne Brouil­lard est née en 1967 à Lou­vain, d’une mère sué­doise et d’un père belge. Si elle grandit ici, elle garde encore aujourd’hui de nom­breux ancrages dans ses orig­ines mater­nelles, et par­ti­c­uli­er les forêts de Suède qui, nous le ver­rons plus loin, influ­en­cent pro­fondé­ment son œuvre. Petite, comme bien des enfants, elle des­sine et, con­traire­ment à la plu­part d’entre nous, ne s’arrête pas à l’adolescence. Tant et si bien qu’elle décide de se for­mer comme illus­tra­trice à l’Institut Saint-Luc de Brux­elles. Et dès 1990, son pre­mier livre, Trois chats, parait aux édi­tions du Sor­bier. Un album sans texte, ou plutôt tout en images (elle en fera bien d’autres par la suite, maitrisant par­faite­ment cet exer­ci­ce dif­fi­cile de racon­ter sans le moin­dre mot), très pic­tur­al. Les paru­tions s’enchainent, et nous préférons, plutôt que de les citer, vous ren­voy­er à l’article men­tion­né plus haut, qui en par­le avec beau­coup de justesse.

En 2015, Anne Brouil­lard a reçu le Grand prix tri­en­nal de lit­téra­ture de jeunesse de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles, salu­ant la qual­ité de son tra­vail. Elle sem­ble alors arrivée à une apogée de sa car­rière. Et pour­tant, elle réserve à ses lecteurs et lec­tri­ces encore bien des sur­pris­es…

Le pays des chintiens

Paru en 2016 aux édi­tions Pas­tel, La grande forêt mar­que un nou­veau tour­nant dans l’œuvre d’Anne Brouil­lard. Graphique­ment, nar­ra­tive­ment, il con­firme une nou­velle péri­ode créa­tive, déjà per­cep­ti­ble dans de précé­dents albums. Elle con­fie d’ailleurs, dans une con­férence organ­isée par le CNLJ[2], avoir eu le sen­ti­ment qu’il s’agissait de son pre­mier livre.

brouillard les chateaux

La grande forêt est le pre­mier album de la série Le pays des Chin­tiens, com­posé de trois tomes, avec Les îles et Les châteaux, et accom­pa­g­né de deux albums plus courts, Pikke­li Mimou et Kil­liok. Une pre­mière par­tic­u­lar­ité de ces trois grands albums est leur longueur, avec un nom­bre de pages plus con­séquent qu’à l’habitude, et une place plus impor­tante accordée au texte. Une deux­ième par­tic­u­lar­ité est l’aspect formel qu’ils pren­nent : ce sont des livres hybrides, entre album jeunesse et bande dess­inée. Si cer­tains des précé­dents ouvrages d’Anne Brouil­lard util­i­saient déjà le sys­tème des cas­es pour décom­pos­er une action, elle le développe ici davan­tage, recourant aus­si aux phy­lac­tères pour faire dia­loguer ses per­son­nages. Dès qu’elle s’est lancée dans la créa­tion du pre­mier de ces livres, La grande forêt, elle savait qu’il prendrait cette forme, bien en amont de sa réal­i­sa­tion pro­pre. Elle avait égale­ment pen­sé à y insér­er des cartes géo­graphiques, que l’on retrou­ve au début de chaque tome. Loin d’être déco­ra­tives, elles per­me­t­tent de s’orienter dans la Chin­tia, pays imag­i­naire com­posé de onze régions.

Cet ensem­ble de livres est un pro­jet immense et ancien. « La grande forêt est un livre qui vient de loin et de longtemps. Il vient des choses de l’enfance, et de la vraie grande forêt en Suède. C’est plein de choses de ma vie et de mon imag­i­naire. Ça se passe dans un pays, la Chin­tia, où j’ai vécu quand j’étais enfant. Je par­lais chin­tien, j’écrivain en chin­tien… J’ai envie de dévelop­per davan­tage des per­son­nages que j’avais inven­tés dans d’autres his­toires, et j’avais envie de leur créer un pays. »[3] Cela lui a alors sem­blé tout naturel, lorsqu’il a fal­lu trou­ver un lieu où faire évoluer ses per­son­nages, de choisir ce pays imag­iné par ses sœurs, ce pays de l’enfance. Pen­dant des années, elle a assem­blé des recherch­es dans des car­nets. Elle y a mis des élé­ments de sa vie, de son imag­i­na­tion, toutes des choses accu­mulées au fil du temps. Ce livre sem­ble être une con­den­sa­tion de tout ce qu’elle a pu faire aupar­a­vant. On y retrou­ve des lieux, des thèmes, mais aus­si per­son­nages qui étaient déjà apparus dans d’autres livres, et dont il sera ques­tion plus loin.

« Un jour, j’ai décidé d’en faire un livre, mais il s’est passé presque dix ans entre le moment où j’ai com­mencé à essay­er de rédi­ger une his­toire et de met­tre en place cet univers, et le moment ou le bouquin a pris forme comme il est. Pourquoi cela a‑t-il pris autant de temps ? Car je m’y plai­sais bien, et que je n’avais pas envie que cela finisse. Évidem­ment, j’ai fait d’autres bouquins en par­al­lèle. »[4] L’autrice-illustratrice a un rap­port au temps par­ti­c­uli­er, qui se ressent d’ailleurs dans ses his­toires. Il y a le temps des recherch­es, mais aus­si celui de la mise en image, selon des tech­niques qui deman­dent un long proces­sus.

Peinture à l’œuf ou à l’eau

Pen­dant longtemps, les livres d’Anne Brouil­lard étaient car­ac­térisés par des illus­tra­tions très pic­turales, aux con­tours dif­fus. « Pen­dant toute une péri­ode, je voulais plutôt ren­dre des atmo­sphères, la lumière, le temps qui passe, et j’ai trou­vé la tech­nique de la pein­ture à l’œuf, qui me con­ve­nait et que j’ai util­isée dans de nom­breux livres. Elle a ce ren­du flou, c’est une pein­ture qui n’est pas cernée au préal­able par le dessin. Celui-ci appa­rait au fur et à mesure avec la pein­ture, par touch­es suc­ces­sives, couleur par couleur. »[5] Cette tech­nique de la pein­ture, fab­riquée mai­son avec des œufs et des pig­ments, elle y est restée fidèle dans de nom­breux livres. Elle l’a aus­si util­isée pour pein­dre le grand décor foresti­er du Wolf, la Mai­son de la lit­téra­ture jeunesse située à Brux­elles, à deux pas de la Grand Place. Dans Le voy­age d’hiver, elle a util­isé de la pein­ture à l’huile sur une longue bande de tis­su à faire défil­er. Plus tard, Anne Leloup, l’éditrice d’Esperluète, lui a pro­posé d’en faire un mag­nifique livre accordéon.

Mais Anne Brouil­lard évolue, et sa tech­nique aus­si. Plus jeune, elle avait dess­iné à la plume. Elle y est rev­enue, par envie de ren­forcer son dessin. De ses nom­breux essais sont sor­tis des livres comme Le voyageur et les oiseaux ou Le pêcheur et l’oie, pub­liés en 2006 au Seuil Jeunesse. Petit à petit, elle s’est dirigée vers l’usage de l’encre et de l’aquarelle, « mais aus­si un peu de cray­on de couleur par endroit, par exem­ple pour le pelage du chien noir, ou de cer­tains habits. Mais il y a tou­jours de l’encre par-dessus. Il y a des couch­es et des couch­es d’encre. Je com­mence assez légère­ment puis j’augmente les tons petit à petit. Je tra­vaille d’abord au cray­on­né, puis au trait à la plume, puis je tra­vaille les couleurs et je retra­vaille par­fois encore à la plume au-dessus. C’est un proces­sus un peu lent. » On l’aura com­pris, les livres d’Anne Brouil­lard pren­nent leur temps.  « Le style graphique se décide par tâton­nements. Il ne s’agit pas d’une déci­sion en amont. Il y a ce qui se passe sur la feuille, on le voit et on va dans cette direc­tion. Il faut essay­er, et en tir­er par­ti pour con­tin­uer. »[6]

De la Suède et autres lieux

Dans les livres d’Anne Brouil­lard, les lieux ne sont pas de sim­ples décors, sup­ports à ses his­toires. Ils sont un sujet en soi. En témoigne son Voy­age d’hiver, cité plus haut, qui déroule un paysage vu à tra­vers la fenêtre d’un train. Ce long panora­ma, épous­tou­flant de finesse, est inspiré d’un tra­jet entre Dinant et Namur, qu’il rend presque tan­gi­ble. L’album Le chemin bleu, tout en sen­sa­tions et sou­venirs, a été réal­isé lors d’une rési­dence en Auvergne. Inspiré des coins qu’elle a vis­ités là-bas, le livre évoque un même lieu à tra­vers le temps, où passé et présent se con­fondent.

Mais au-delà de la Bel­gique ou de la France, une grande par­tie de l’œuvre d’Anne Brouil­lard est cam­pée dans des endroits qu’elle a arpen­tés en Suède. Ses orig­ines mater­nelles nordiques l’ont amenée à y séjourn­er sou­vent, bien qu’elle réside en Bel­gique. Ain­si, la forêt que l’on retrou­ve dans ses livres « chin­tiens », mais égale­ment dans Mys­tère, Petit somme ou De l’autre côté du lac, est inspiré d’une forêt pré­cise, celle où elle retourne encore et encore, au nord, dans le Kroppe­fjäll : un mas­sif rocheux de la Dalie, au milieu des arbres et des lacs. C’est au bord de ce même lac qu’est instal­lée la mai­son de Kil­liok, per­son­nage prin­ci­pal de La grande forêt. « C’est un lieu où on a l’impression que toutes les choses qui parais­sent bizarres dans le livre exis­tent pour de vrai. Toutes ces choses qui sem­blent inso­lites pour­raient y exis­ter, voire exis­tent pour de vrai. Il suff­i­sait de pren­dre des notes et de tout agencer. »[7] Anne Brouil­lard s’inspire donc du réel, des­sine les endroits qu’elle con­nait, mais prend plaisir à les réin­ven­ter, essayant d’en faire une syn­thèse, de restituer son ressen­ti par rap­port à ces lieux. Dans un arti­cle du jour­nal Le Monde[8], elle explique que la cabane de Pikel­li Mimou, la car­a­vane ou le grand rocher de Mon­sieur Hysope, avec des écri­t­ures gravées, exis­tent réelle­ment. Ain­si, réel et imag­i­naire se mêlent, la fron­tière entre les deux devient floue, lais­sant au lecteur une impres­sion de justesse, de vérac­ité, tant l’atmosphère des lieux nous touche. C’est sa vision du monde qui l’entoure qu’elle donne à voir. « C’est tou­jours un aller-retour entre ce que je vois, ce que je décou­vre autour de moi, et ce qui existe d’une autre façon dans les images »[9], explique-t-elle.

Si elle accorde une grande place à la nature dans ses livres, Anne Brouil­lard aime aus­si les maisons et les cabanes. Lieux de refuge, elles appa­rais­sent comme un endroit où ses per­son­nages aiment revenir aprs avoir vécu de grandes et petites aven­tures, comme celles que Gas­pard, son doudou Lap­i­nus et son chat Mimi vivent dans le jardin, en début de soirée, avant de retrou­ver le foy­er et une tablée famil­iale dans Les aven­turi­ers du soir (Édi­tions des éléphants). La mai­son est aus­si le lieu d’accueil, chaleureux, où l’on retrou­ve des amis autour d’un gâteau. L’autrice-illustratrice aime telle­ment les maisons de ses per­son­nages qu’elle les réalise en maque­tte en trois dimen­sions. Elle les meu­ble, les décore. Les maisons sem­blent être une pro­lon­ga­tion de ceux qui les habitent, et en dis­ent long sur eux, ce qu’ils aiment, la façon dont ils vivent. Elles sont habitées, pleines d’atmosphère, et don­nent envie d’y pass­er un moment, en bonne com­pag­nie.

La mai­son sem­ble indis­so­cia­ble du voy­age, offrant une per­spec­tive ras­sur­ante de retour au foy­er après s’être aven­turé dehors. Anne Brouil­lard joue sou­vent sur le rap­port extérieur/intérieur notam­ment grâce aux fenêtres qui, de l’extérieur, lais­sent pass­er une lumière, comme une invi­ta­tion au récon­fort, et, de l’intérieur, lais­sent appa­raitre un monde à décou­vrir, comme une promesse. Ain­si, plusieurs cou­ver­tures de ses livres présen­tent le pro­tag­o­niste penché à la fenêtre, comme pour Rêve de lune, Pike­li Mimou ou Kil­liok. La fenêtre leur per­met d’être dans un entre-deux, à la fois à l’abri et déjà un peu dehors, attirés vers les petites et grandes péripéties à venir.  

Killiok et cie

Le monde des livres d’Anne Brouil­lard est peu­plé de quan­tité de per­son­nages plus ou moins étranges ou fam­i­liers. Enfants, adultes, ani­maux, bébés mouss­es, doudous ani­més, nuis­i­bles… Elle fait vivre ce micro­cosme d’êtres déli­cieux là où elle aime vivre. Cer­tains d’entre eux revi­en­nent de livre en livre. Ain­si, Mys­tère, chat que l’on a décou­vert dans l’album éponyme, refait appari­tion dans La grande forêt. L’autrice-illustratrice retrou­ve ses per­son­nages avec plaisir con­tagieux, comme des amis de longue date.

Par­mi ceux-ci, le prin­ci­pal est sans doute Kil­liok, chien noir bipède qui appa­rait, presque sous cette forme, dès ses pre­miers livres. Il a un petit air de Moomin le troll, le célèbre per­son­nage inven­té par la Fin­landaise Tove Jans­son, et adoré par Anne Brouil­lard. Petit à petit, il revient régulière­ment, s’installe dans ses albums, s’impose. « Il lit les jour­naux, il boit du café, il mange du gâteau, comme nous. Mais il peut être un peu grognon, quand même. Il aime bien son petit chez-lui, ne pas être trop dérangé, son fau­teuil, son poêle, ses petites habi­tudes. C’est comme dans la vraie vie : on est nom­breux à être partagés entre le fait de par­tir, faire sa valise et décou­vrir le monde, et puis rester chez soi. »[10]

Kil­liok, Mys­tère, Pikke­li Mimou, Véron­i­ca et les autres invi­tent les lecteurs et lec­tri­ces à les accom­pa­g­n­er dans leurs voy­ages ou à partager les choses infimes du quo­ti­di­en. À tra­vers eux, Anne Brouil­lard inter­roge l’existence, le rap­port aux autres, aux lieux, à l’enfance, avec une pré­ci­sion et une déli­catesse infinie.

Fan­ny Deschamps


[1] Nat­acha WALLEZ, « Anne Brouil­lard ou la magie du temps et du voy­age », dans Le Car­net et les Instants n°179, jan­vi­er 2014.
[2] Cen­tre nation­al de la lit­téra­ture pour la jeunesse, à la Bib­lio­thèque nationale de France.
[3] Anne Brouil­lard — Le pays des Chin­tiens. Vol­ume 1, La grande forêt, vidéo Librairie Mol­lat.
[4] Pod­cast du CNLJ, Les vis­i­teurs du soir, 9 aout 2019.
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] Ibid.
[8] Raphaële BOTTE, « Anne Brouil­lard : “Je voulais don­ner un pays à tous mes per­son­nages” », dans Le Monde des livres, 7 mai 2023.
[9] Inter­view vidéo d’Anne Brouil­lard, L’école des loisirs, 22 mars 2023
[10] Vidéo Anne Brouil­lard — Le pays des Chin­tiens. Vol. 1. La grande forêt, Librairie Mol­lat, 24 juin 2023.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°222 (2025)