Jacqueline Harpman, Mes Œdipe

Chère malédiction

Jacque­line HARPMAN, Mes Œdipe, Grand miroir, 2006

harpman mes oedipeLes mythes ont ceci d’ex­al­tant qu’ils sont ouverts à tous et même inépuis­ables si l’on veut se don­ner la peine de les explor­er, suff­isam­ment clairs pour esquiss­er une piste et obscurs pour attis­er la curiosité. Jacque­line Harp­man a toutes les raisons du monde de s’in­téress­er au mythe d’Œdipe. Sans insis­ter sur le fait qu’elle est psy­ch­an­a­lyste, il suf­fit de repar­courir l’ensem­ble de son œuvre pour com­pren­dre qu’elle se sente par­faite­ment à l’aise avec toute espèce de sit­u­a­tion com­plexe, prob­lé­ma­tique ou retorse. Faut-il encore l’ag­graver, son imag­i­na­tion n’est jamais dépourvue. Avec sa dernière pro­duc­tion, Mes Œdipe, une tragédie en toutes let­tres, le ton est don­né dès le titre : la ver­sion qu’elle nous pro­pose sera toute per­son­nelle.

Dou­ble et même plurielle, elle évoluera sans cesse entre le mer­veilleux et la réal­ité la plus basse. Harp­man com­pose habile­ment avec la fidél­ité au texte de Sopho­cle — on sait com­bi­en elle est soucieuse du fait — et sa pro­pre inter­pré­ta­tion, qui lui souf­fle des mis­es au point inat­ten­dues, d’in­fimes et sour­cilleuses cor­rec­tions, ou encore de ces juge­ments qual­i­fi­cat­ifs, sou­vent pleins d’hu­mour, dont elle a le secret. Le reg­istre n’est jamais uni­forme. Comme les enfants qui se chamail­lent et per­turbent la con­ver­sa­tion sérieuse de leurs roy­aux par­ents, l’u­til­i­taire, l’in­ten­dance ne sont jamais loin du mal­heur lorsqu’il se déclare, ce qui donne au drame, selon Harp­man, une curieuse tonal­ité. Sur le point d’in­stituer une malé­dic­tion uni­verselle, les héros n’en oublient jamais totale­ment le boire et le manger ou l’équiv­a­lent pra­tique.

«Étrange douleur que celle de ne pas souf­frir» : ce qui con­vient à l’homme c’est d’être tra­vail­lé par les con­traires, lui-même champ de bataille et, partagé entre la lucid­ité et l’aveu­gle­ment, d’hésiter con­stam­ment entre le bien et le mal. Aus­si Œdipe sera-t-il heureux, dans le savoir comme dans l’ig­no­rance de son crime. Il ne pour­ra dis­tinguer si l’inces­te représente «le bon­heur absolu» ou «l’étreinte abom­inable». Tan­tôt héros sub­lime, tan­tôt clown stu­pide, il passera d’un dis­cours à l’autre, tou­jours attachant dans son déchire­ment. Suc­ces­sive­ment igno­rant, voire benêt, illu­miné, aveu­gle, il finit clair­voy­ant et assume sa con­di­tion en mourant les yeux ouverts, car il ne s’est pas crevé les yeux mais le cœur. Cet Œdipe qui «ressasse» son drame pen­dant une bonne par­tie du texte s’en tire finale­ment avec les hon­neurs et meurt immor­tel.

Comme elle en a l’habi­tude, Jacque­line Harp­man mélange habile­ment l’éru­di­tion et l’in­ven­tion, la fan­taisie la plus débridée. Elle a relu Sopho­cle et tient à le prou­ver, mais elle sort de son imag­i­na­tion un per­son­nage en quelque sorte pro­fane, humain, Sophronie, qui prend aux dieux les rênes de l’his­toire, quand il le faut. Avec çà et là des empreintes de ce trag­ique français issu du clas­si­cisme qu’elle affec­tionne (elle cit­era un vers de Phè­dre au pas­sage), elle n’ou­blie pas ses créa­tures famil­ières et dote sa Jocaste d’un appétit sex­uel sans bornes, Antigone de la fureur pro­pre aux filles, car le plus sûr des équili­bres est la colère. Les jeunes gens, Etéo­cle et Polyn­ice sont plutôt sots. Quant au vieux devin, Tirésias, il pré­side, juge, mais plus phraseur qu’­ef­fi­cace, il reste bien en-deçà de la ser­vante au grand cœur, guide lucide et dis­crète, comme la roman­cière elle-même. Avec ceux-là, Œdipe intè­gre aisé­ment la cos­mogo­nie harp­mani­enne.

Lorsqu’elle s’at­tache à une entre­prise, non seule­ment notre écrivaine la mène à bien, mais elle y met tout son tal­ent. Après une ving­taine de romans ou de nou­velles, la voici qui s’at­taque au théâtre et abor­de une tech­nique résol­u­ment dif­férente de celle de la nar­ra­tion. Et pour­tant elle y sem­ble à l’aise. Il est vrai que les dia­logues de ses romans sont tou­jours d’un niveau de langue soutenu, par­fois très loin de l’o­ral si ce n’est celui du théâtre pré­cisé­ment. Avec Mes Œdipe, la per­spec­tive est auda­cieuse de nos jours puisqu’il s’ag­it d’une tragédie, puisée à la source maîtresse de la Grèce antique que l’au­teure avait déjà approchée dans une nou­velle de La lucarne. Elle aime les mythes mais aus­si ces per­son­nages inven­tés, qui sont prob­a­ble­ment une par­tie d’elle-même, et ne les aban­donne jamais défini­tive­ment, quand elle ne les suit pas dans une de ces con­tin­u­a­tions qu’elle a plusieurs fois déjà exploitées. C’est ain­si qu’elle a don­né une suite, Le véri­ta­ble amour, à ce roman loin­tain, L’ap­pari­tion des esprits, ou, plus récem­ment, un écho à La plage d’Os­tende. Souci de se cor­riger, amour de ses créa­tures, plutôt besoin encore de respir­er en leur com­pag­nie, tout cela finit par for­mer un monde cohérent. Quant à Œdipe, aujour­d’hui mul­ti­ple, par la grâce d’une psy­ch­an­a­lyste qui se dévoile un peu ou selon la per­mis­siv­ité infinie que s’ac­corde la roman­cière, il se refait une répu­ta­tion.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°145 (2006)