Jean Tousseul : littérature et identité en Wallonie

Jean Tou­sseul — D.R.

La Ville d’Andenne a récem­ment réal­isé une intéres­sante expo­si­tion des­tinée aux réseaux sco­laires ou à toute insti­tu­tion de vie col­lec­tive, per­me­t­tant de mieux com­pren­dre l’œuvre de Jean Tou­sseul et son inscrip­tion dans le paysage mosan et son His­toire. Une occa­sion, alors que nos Régions sont à la croisée de leurs des­tins, ce dont rend compte une actu­al­ité poli­tique et économique boulever­sée, de revenir sur une œuvre lit­téraire symp­to­ma­tique et de réfléchir à par­tir d’elle à notre des­tinée com­mune[1].

Jean Tou­sseul (pseu­do­nyme d’O­livi­er Degée, Lan­denne-sur-Meuse, 1890 ─ Seilles, 1944) est l’au­teur d’une œuvre dont une par­tie fut pub­liée à Paris chez Rieder, édi­teur lié à l’his­toire de la revue Europe[2]. Classé par­mi les écrivains « région­al­istes », comme Hubert Krains, Hubert Stier­net, Edmond Gle­sen­er ou  Arsène Sor­eil[3], le romanci­er a décrit la région mosane, son petit peu­ple et ses métiers. On ignore pour­tant qu’il fut un écrivain « engagé », à la fibre anar­chiste : jour­nal­iste et mil­i­tant paci­fiste, il se démar­que du poète Émile Ver­haeren, qui, à la même époque, se fait le chantre vir­u­lent du nation­al­isme patri­o­tique. Admi­ra­teur des grands romanciers scan­di­naves et russ­es, Tou­sseul, à par­tir d’un point de vue région­al, s’élève sou­vent à une dimen­sion uni­verselle : le rap­port entre l’Homme et la Nature, le des­tin et la vie. Il est témoin d’une péri­ode mar­quée par l’in­dus­tri­al­i­sa­tion et le com­bat pour la dig­nité de la con­di­tion ouvrière mais aus­si par les deux guer­res mon­di­ales et un con­texte his­torique où s’expriment les sen­ti­ments nation­al­istes, le racisme, la prob­lé­ma­tique des empires colo­ni­aux, une grande crise économique, la mon­tée des fas­cismes. Romanci­er et nou­vel­liste dont les œuvres n’ont, pour la très grande majorité, jamais été rééditées, Tou­sseul est pour­tant lu par un cer­cle de lecteurs fidèles. 

Biographie et paysage

Tou­sseul appar­tient à une famille paysanne qui trou­ve dans le développe­ment indus­triel de la val­lée de la Meuse, l’existence des fours à zinc, l’extraction de la pierre cal­caire, de l’oligiste[4] ou de la der­le[5], une occa­sion d’améliorer son quo­ti­di­en. Lan­denne, le vil­lage natal, n’est pas le « vil­lage gris », titre du roman le plus large­ment con­nu de l’auteur. Le vil­lage gris, ce sera Seilles, au bord de la Meuse, qui, jusqu’au milieu du XXe siè­cle, l’envahissait lors de ses crues.  De san­té frag­ile, Jean quitte avec sa famille les hau­teurs de Lan­denne pour une petite mai­son du bord de l’eau. L’enfant, sen­si­ble, soli­taire et rêveur, sup­porte mal ce démé­nage­ment ; souf­frant d’hyper-émotivité, il aban­don­nera pré­co­ce­ment ses études. Il exercera divers emplois : garçon de lab­o­ra­toire, ouvri­er dans les car­rières, pré­posé à la pesée, payeur, compt­able, pépiniériste. Il écrit quelques comptes ren­dus de cours­es cyclistes pour une gazette locale. Quand la Grande Guerre éclate, il signe des arti­cles dans la lignée de Romain Rol­land, qu’il admi­rait. Quand l’Armistice est signé, il est empris­on­né à cause de ces arti­cles et de ses opin­ions paci­fistes : on le traite de défaitiste. Il sera  libéré après trois mois de cap­tiv­ité et obtient un non-lieu. Ten­té par la poli­tique, il s’affilie au Par­ti Ouvri­er Belge, fig­ure un temps sur les listes élec­torales et con­tin­ue à écrire en jour­nal­iste « engagé ». Sa lib­erté d’esprit s’accommode mal des con­traintes sociales ; quant à l’engagement poli­tique, il est dans une sit­u­a­tion para­doxale : soucieux de défendre les ouvri­ers, il leur appa­raît trop intel­lectuel. Incom­pris, il se fatigue bien vite de ces vel­léités d’engagement et, démé­nageant à Mache­len, dans le Bra­bant fla­mand, il s’enferme dans une soli­tude tou­jours plus grande, en com­pag­nie de sa sec­onde femme. Il souf­fre d’une grave dépres­sion nerveuse en 1936. Rétabli, c’est dans cette cam­pagne fla­mande défig­urée par l’industrialisation qu’il écrira toute son œuvre, dévouée au pays mosan, comme si l’exil était la con­di­tion de la revivis­cence de l’émotion pre­mière. Il se tient à l’écart de l’agitation lit­téraire, ne fréquente pas les salons et les céna­cles et, con­traire­ment à d’autres, refuse toute col­lab­o­ra­tion aux autorités issues de la vic­toire alle­mande de 1940.

Son œuvre est traduite en de mul­ti­ples langues.  Il obtient la plus haute récom­pense lit­téraire de l’époque en Bel­gique, le Prix Tri­en­nal de Lit­téra­ture de l’Académie Royale de Langue et de Lit­téra­ture français­es. Néan­moins, lui qui avait entretenu avec son maître et con­frère Hubert Krains[6], des liens étroits, et une réelle prox­im­ité avec Georges Eekhoud[7], qui lui fut tou­jours d’un fidèle sou­tien, n’obtient pas à l’Académie le fau­teuil de son aîné, qui est attribué à Charles Plis­nier. Som­mé de patien­ter, le car­ac­tère ombrageux de Tou­sseul l’amène à refuser toute sol­lic­i­ta­tion ultérieure. Nom­mé con­ser­va­teur-adjoint du Musée de Mariemont en 1941, la Sec­onde Guerre mon­di­ale l’affecte en pro­fondeur. Il revient mourir de tuber­cu­lose à Seilles, dans la mai­son du moulin. Toute sa vie, Jean Tou­sseul, dont le nom de plume est à lui seul tout un sym­bole, aura donc été partagé entre plusieurs dilemmes : bril­lant auto­di­dacte, il est incom­pris de ses conci­toyens, matière pre­mière de ses romans ; mil­i­tant human­iste et paci­fiste, il est le témoin des soubre­sauts d’un monde qui, sous l’effet du pro­grès et de l’industrialisation, nous engage dans une rup­ture défini­tive entre l’Homme et la Nature, avec pour con­séquence un « esseule­ment » rad­i­cal de l’individu[8]. On peut donc déduire de cette œuvre, basée sur de nom­breux référents auto­bi­ographiques trans­posés, qui a pour trait dis­tinc­tif d’être à la fron­tière du clas­si­cisme par sa langue et les valeurs qui la sou­ti­en­nent mais qui, par ailleurs, est pro­fondé­ment éthique dans son rap­port à la com­mu­nauté, qu’elle pose ques­tion, par cette ambiva­lence à la fois de pro­duc­tion  et de récep­tion.

L’œuvre

Com­ment Jean Tou­sseul devient-il écrivain ? Il com­mence par écrire des poèmes. Un livre, lu à l’âge de dix ans, l’enchante durable­ment : Afra­ja, de Theodor Mügge[9]. Une lec­ture atten­tive de Tou­sseul mon­tre à quel point un élé­ment naturel, la neige, joue un rôle impor­tant dans son économie métaphorique et son imag­i­naire psy­chique.  « Jean Tou­sseul », écrit Désiré Denu­it, « croy­ait que Mügge l’avait con­duit au puis­sant Andreas Hauk­land qui fait aus­si trot­ter des Lapons dans la neige, sous la magie de l’aurore boréale, ain­si que vers les Russ­es, les Norvégiens, les Sué­dois, les Danois, les Fin­landais. C’est que Mügge avait encadré son drame d’un puis­sant décor dont jamais ses yeux d’enfant n’oublièrent les lignes émou­vantes et il avait envelop­pé sa som­bre his­toire de lueurs de jus­tice »[10]. Knut Ham­sun et Sel­ma Lager­löff l’attireront tout autant. Mais indu­bitable­ment, sur le plan du méti­er d’écrire, il avait recon­nu en Gus­tave Flaubert le maître incon­testé des exi­gences du style et de la vérité lit­téraire.

Son pre­mier livre paraît en 1916 : Pour mes amis, recueil com­pos­ite, avec des vers mais aus­si un frag­ment de Jean Claram­baux, une brève his­toire de Seilles. Son sec­ond livre : un recueil com­posé de neuf his­toires, avec Le Muet  et  Les car­ri­ers, repris du livre précé­dent. La mort de Petite Blanche racon­te la vie d’un traîne-mis­ère, Pierre Muraille. « On y côtoie » écrit Denu­it, « des ouvri­ers qui tri­ment pour vivre dans les car­rières, s’abrutissent au cabaret et gar­dent, sous leurs dehors frustes, une sen­si­bil­ité généreuse et vive »[11]. Dans ces textes, Jean Tou­sseul nous livre des pages admirables et doc­u­men­tées sur la vie des métiers : car­ri­ers, van­niers, sabotiers, der­liers, mineurs des mines d’oligiste, ouvri­ers des fours à zinc. C’est surtout le monde des car­rières qu’il décrit avec le plus d’insistance, de détails : il y revien­dra régulière­ment, même s’il le fait de manière plus atténuée dans ses œuvres postérieures : Au bord de l’eau, Le Vil­lage gris, Le retour, Le masque de tulle, La Roche de la Mère-Dieu, Tablettes ou encore Les feuil­lets rus­tiques. Tou­sseul est l’un des rares écrivains européens à avoir prêté voix et atten­tion à ce méti­er qu’il décrit, de manière émou­vante, avec une grande fibre sociale.

Jean Tou­sseul est aus­si l’auteur de nou­velles his­toriques et légendaires. Il plonge dans le décor d’une val­lée de la Meuse qui abri­ta des hommes préhis­toriques, il y dépeint des des­tins épiques. Le déli­cat poète si atten­tif à la nature se révèle ici capa­ble du souf­fle de l’épopée. La mélan­col­ique aven­ture, L’exode, La parabole du fran­cis­cain, La légende des dogues, La mai­son per­due, Le passé, La légende de Geneviève de Bra­bant,  Le grand mal­heur ou encore L’épine blanche mon­trent toute la richesse de la palette de l’écrivain. Maître de ses out­ils, Jean Tou­sseul est prêt pour les grands cycles romanesques qui vont suiv­re.

Par­mi ceux-ci, la saga de Jean Claram­baux, proche d’un mod­èle admiré : le Jean-Christophe de Romain Rol­land. Si de nom­breux élé­ments auto­bi­ographiques et un décor natal fam­i­li­er sou­ti­en­nent le réc­it, l’écrivain élève ces élé­ments à un type uni­versel. En cinq vol­umes (Le vil­lage gris, Le retour, L’éclaircie, La rafale, Le tes­ta­ment), cette saga se déroule comme un roman de for­ma­tion. Elle nous retrace la vie d’un fils du peu­ple wal­lon, à tra­vers les aléas de l’Histoire dont il est le con­tem­po­rain. Can­tique à son pays natal, auto­por­trait, pein­ture soci­ologique, exposé des motifs intérieurs et de l’utopie qui  requiert le jeune homme, futur écrivain à défaut de pou­voir devenir, comme il le rêvait, insti­tu­teur dans son vil­lage, Le vil­lage gris est une extra­or­di­naire galerie de por­traits : Mon­sieur Nalon­sart, Man, Lardi­nois, le casseur de pier­res Jean Smal sont plus que des per­son­nages mosans : ils devi­en­nent des arché­types humains, pro­duits d’une société ances­trale, appelée à bien­tôt dis­paraître à l’issue des boule­verse­ments qui enfan­tent le monde mod­erne. Le roman a aus­si valeur d’archives, rel­a­tives aux paysages, à la flo­re, aux minéraux, aux métiers et à une langue, le wal­lon, avec ses par­tic­u­lar­ismes. Cet accord de l’homme avec son envi­ron­nement et ses grands cycles, typ­ique d’une société encore agri­cole, souligne com­bi­en impor­tante la sen­sa­tion, com­bi­en struc­turant le rap­port au sacré. Cam­pé sur une ligne de frac­ture qui est celle de l’entre-deux-guerres, le romanci­er saisit, en même temps que les valeurs spir­ituelles con­testées qu’il iden­ti­fie, com­bi­en douloureux sera le siè­cle : une con­cep­tion du bon­heur, de la jus­tice et de la sol­i­dar­ité va se fra­cass­er dure­ment dans les soubre­sauts du « pro­grès » qui coïn­ci­dent avec la mar­gin­al­i­sa­tion pro­gres­sive de la cul­ture et de la langue wal­lonnes.

La pre­mière étape de cet exil est dépeinte dans Le retour. Notre héros a quit­té sa chère cam­pagne et vit dans une petite ville proche, Huy : il y sub­siste, étu­di­ant pau­vre, dérac­iné. Entre éveil à la sen­su­al­ité, sen­ti­ment de la déchirure et appel d’une voca­tion, l’adolescent est ani­mé d’une grande utopie chris­tique : prêch­er la paix sur terre. Dans le vol­ume suiv­ant, L’éclaircie, Tou­sseul se livre à une satire féroce des milieux de l’enseignement. Mais c’est aus­si la descrip­tion d’un cou­ple, d’une famille et surtout, plus glob­ale­ment, de la vie de toute une com­mu­nauté mosane à la veille de la guerre. C’est aus­si la rela­tion entre cette com­mu­nauté et son envi­ron­nement naturel, qui donne un sens à la vie des hommes. La frac­ture s’approfondira, minu­tieuse­ment décrite dans La rafale. Tou­sseul par­le des atroc­ités com­mis­es par les troupes alle­man­des dans la val­lée mosane : Andenne a payé un lourd trib­ut lors de la guerre de 1914. Rela­tant les qua­tre années de l’occupation, l’écrivain décrit les exac­tions, l’exode, les meurtres de civils, les dépor­ta­tions, le froid, la faim, les épidémies. Le romanci­er par­le de la vie quo­ti­di­enne, brosse un tableau de la psy­cholo­gie des hommes, et remon­tant aux orig­ines, explique les vagues suc­ces­sives de la for­ma­tion de sa région, car­refour de bien des affron­te­ments entre les dif­férentes vagues qui vont écrire l’histoire européenne. Ici aus­si, le romanci­er ne se con­tente pas d’un réc­it linéaire, mais, comme d’habitude, nous donne à lire une mise en per­spec­tive de l’individu et de l’ensemble, du pro­fane et du sacré, de l’événementiel et du per­ma­nent.  Ni pam­phlet ni ouvrage paci­fiste, ce roman se ter­mine pour­tant par la croy­ance de l’auteur dans un avenir pour l’humanité. Cette foi sera d’autant plus dure­ment atteinte lorsque les années trente ver­ront la mon­tée en puis­sance des trou­bles socio-poli­tiques et des sys­tèmes total­i­taires. Le romanci­er ne s’en remet­tra pas. La Rafale, nous aver­tit Désiré Denu­it, « con­stitue un témoignage objec­tif, un doc­u­ment puis­sant et minu­tieux sur la guerre et le désar­roi des esprits qui en résul­ta. Tou­sseul évoque le vis­age authen­tique de la guerre, il le peint avec fran­chise et indépen­dance, en homme libre qui aime son pays et qui souf­fre de le voir meur­tri. Ce livre est aus­si une con­damna­tion. Jean Tou­sseul con­damne le recours à la guerre, mais red­oute que celle-ci ne reste longtemps encore accrochée au flanc d’une human­ité tou­jours aux pris­es avec ses instincts élé­men­taires »[12]. La rafale est une des rares œuvres lit­téraires belges qui trait­ent avec rigueur, sens de la com­po­si­tion et du style, des années 1914–1918 en Bel­gique[13]. Tou­sseul s’y impose comme l’un de nos meilleurs chroniqueurs qui soient.

Dans Le tes­ta­ment, ayant atteint la quar­an­taine, Tou­sseul est préoc­cupé par le con­texte inter­na­tion­al qui suc­cède à la Pre­mière Guerre. Il est aus­si de moins en moins cer­tain que son idéal de paix et de jus­tice puisse résis­ter à ces événe­ments. Dès lors, bouclant un par­cours à la fois d’exil et d’appartenance à la com­mu­nauté sociale, son héros amorce un retour en lui-même. Jean Claram­baux, atteint dans sa chair même, est for­cé au repos à la cam­pagne. Une cer­taine forme de sérénité se dégage pour­tant des pre­mières pages du réc­it : comme le Can­dide de Voltaire, il choisit une retraite, son jardin, son vil­lage, pour met­tre au net sa pro­pre his­toire et com­mu­ni­quer son « tes­ta­ment » humain. Du sen­ti­ment rousseauiste de la nature à l’analyse des caus­es de la vio­lence mod­erne, Jean Claram­baux se fait l’interprète de la pen­sée de Jean Tou­sseul. Ce con­stat s’énonce avec sérénité et sagesse, sinon avec un calme renon­ce­ment, comme l’avait bien remar­qué Franz Hel­lens : « Le tes­ta­ment qui forme à lui seul un beau roman, ou un beau con­te d’amour, est peut-être le plus émou­vant de la série, d’autant plus poignant que l’on sent, dès le début, et sans se laiss­er sug­ges­tion­ner par le titre, que cet amour sera le dernier bon­heur de Jean Claram­baux, le dernier témoignage (com­bi­en dis­cret et jaloux) de son exis­tence dure et tour­men­tée, ardente et déçue»[14].

À ce grand cycle romanesque suc­cède une trilo­gie artic­ulée autour de la fig­ure de François Stiénon : Le cahi­er de François Stiénon, La cité for­ti­fiée et Le livre de rai­son épousent étroite­ment la per­son­nal­ité de leur auteur, dont la sérénité est encore tra­ver­sée, par­fois, d’éclats de révolte devant la mis­ère et l’injustice. C’est d’une chronique de la vie d’autrefois dans une petite com­mune rurale du pays de Meuse, au cœur de la Wal­lonie, qu’il s’agit ici, non d’un roman de for­ma­tion comme dans le cycle précé­dent. On y retrou­ve une tonal­ité sen­ti­men­tale, fréquente chez Tou­sseul, sou­vent proche de la sen­si­b­lerie voire d’un api­toiement sur soi. La portée lit­téraire de ce trait styl­is­tique a vieil­li et passe mal aujourd’hui. Il est pour­tant car­ac­téris­tique du mode sur lequel sou­vent le Wal­lon se ressent et se posi­tionne, con­traire­ment à d’autres cul­tures romanes, où des œuvres comme celles de Charles F. Ramuz, de Jean Giono, d’Henri Pour­rat ou d’Antonine Mail­let, provençales comme chez Alphonse Daudet, ou occ­i­tanes comme dans les œuvres de Frédéric Mis­tral ou de Max Rou­quette, trou­vent, dans la prox­im­ité d’un ter­roir, d’une cul­ture spé­ci­fique, une occa­sion de mag­ni­fi­ca­tion et d’inscription iden­ti­taire.

Jean Tou­sseul a écrit bien d’autres ouvrages : les pre­miers sont des mines d’information pour qui veut con­naître la vie du début du siè­cle, les cou­tumes, la langue, en Wal­lonie mosane. L’auteur égrène ses sou­venirs et ses con­fi­dences : entre 1936 et 1942, parais­sent ain­si Hum­bles vis­ages, Almanach, Tablettes, Feuil­lets rus­tiques, Vieilles images, Médi­ta­tions sur la guerre, Images et sou­venirs, Sil­hou­ettes et cro­quis. Dans ces recueils, out­re les cou­tumes et les tra­di­tions, ce sont aus­si les paysages, les légen­des et l’histoire du Namurois que dépeint l’auteur. Ces textes sont aujourd’hui qua­si eth­nologiques. Les sec­onds appar­ti­en­nent au genre du con­te et de la nou­velle : Au bord de l’eau, La mou­ette, Les oiseaux de pas­sage, Le masque de tulle, La croix sur la bure, La roche de la mère Dieu, Lutins, La fée Clau­dine. Tou­sseul n’y est pas très éloigné des deux maîtres incon­testés du genre : Mau­pas­sant et Tchekhov.

On sait que Tou­sseul n’obtint pas le Nobel, pas plus que le Goncourt et n’entra pas non plus à l’Académie. Il demeu­ra… Tou­sseul. On peut dès lors légitime­ment s’interroger sur les raisons pro­fondes de cet isole­ment et se deman­der  pourquoi cette œuvre occupe une posi­tion si sin­gulière :

L’œuvre de Jean Tou­sseul béné­fi­cie, depuis une quar­an­taine d’années, d’une répu­ta­tion tran­quille. Cha­cun, en effet, s’accorde à recon­naître à l’écrivain une place de choix dans l’histoire des let­tres belges, mais peu se sont hasardés à le relire, voire à le repub­li­er. Tel un mon­u­ment, l’œuvre survit de son pres­tige région­al et de son ray­on­nement de l’entre-deux-guerres. Aus­si se dégage-t-elle avec peine des stéréo­types : hymne à la classe laborieuse, témoignage de la con­di­tion ouvrière, célébra­tion poé­tique d’une région (la Hes­baye namuroise), lit­téra­ture de pitié et de com­pas­sion, les livres de Tou­sseul souf­frent de ces images toutes faites[15].

Cette sorte de recon­nais­sance tran­quille qui nous fait presque oubli­er le pro­jet d’écriture, n’est-elle pas une manière d’évacuer de l’identité belge et donc de son his­toire lit­téraire, un écrivain qui par ses thèmes, sa langue, son art et sa posi­tion sociale, mar­que une espèce de « blanc » dans notre iden­tité col­lec­tive ? Soulève des ques­tions qui dérangent à la fois les ten­ants du mythe uni­taire comme ceux de la région­al­i­sa­tion, et qui con­trarie aus­si bien les par­ti­sans du clas­si­cisme que ceux du for­mal­isme mod­erne ?

Au-delà de l’œuvre, le projet d’écriture

Qu’en est-il par con­séquent du pro­jet d’écriture, que dif­férentes lec­tures – le rousseausime de Tou­sseul, son esprit fran­cis­cain ou a con­trario sa dimen­sion de chantre de la con­di­tion ouvrière – ten­tent d’intégrer à des idéolo­gies antag­o­nistes? Si l’on peut à bon droit situer Tou­sseul dans une lit­téra­ture du ter­roir, de l’enracinement et du social, il n’empêche que, écrivain sor­ti du peu­ple, il en conçoit un sen­ti­ment d’exil et de cul­pa­bil­ité. « Avec Tou­sseul », écrit Bertrand, « c’est toute la ques­tion de la lit­téra­ture pro­lé­tari­enne qui se pose de façon aiguë  […] d’un côté, éphémère, la ten­dance Bar­busse qui accepte la soumis­sion à une direc­tive dic­tée ; de l’autre, con­stante, la ten­dance Rol­land qui oblige l’écrivain à rester fidèle à sa con­science, fût-elle en rup­ture »[16]. Il y a chez Tou­sseul une mon­tée pro­gres­sive du sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité et d’amertume. Par ses références, le romanci­er emprunte le chemin de la pure lit­téra­ture. Qu’advient-il alors du « pro­gramme région­al­iste et pop­uliste de l’auteur » ? Pour Tou­sseul, capa­ble de soutenir la com­para­i­son avec les meilleurs auteurs européens dans l’art de con­ter et de faire sur­gir un cer­tain fan­tas­tique, s’engager sur cette voie seule eût été com­pro­met­tre le suc­cès de sa posi­tion recon­nue d’écrivain pop­u­laire et région­al­iste. C’est de cette zone-là pré­cisé­ment que lui était venue la recon­nais­sance, notam­ment par l’entremise d’Eekhoud. Tou­sseul, fils du peu­ple, auto­di­dacte, entend rester fidèle à son pays, à sa classe sociale. L’enracinement per­me­t­tant la recréa­tion du monde idéal de l’enfance comme la pein­ture d’une com­mu­nauté à laque­lle le poète restera fidèle toute sa vie  et l’imaginaire libéré mar­qué par l’errance et le décen­trement sont deux des ten­dances à la fois con­tra­dic­toires et com­plé­men­taires don­nant à l’écriture de Tou­sseul sa sin­gu­lar­ité. Cette dou­ble stratégie, qui lui per­met d’exceller sur les deux plans du style et des thèmes, pos­sède en elle-même son pro­pre piège : à la fois classés et inclass­ables, l’œuvre comme son auteur s’accommodent mal des éti­quettes et des récupéra­tions. Le pro­jet d’écriture en devient « inactuel ».

Georges Eekhoud

L’œuvre de Tou­sseul ne peut se réduire à des traits angéliques. Comme chez Eekhoud, il y a dans un cer­tain nom­bre de ses pages une irrup­tion du désir, une vio­lence du sen­su­al­isme. Le mode d’irruption du trag­ique est sou­vent exprimé par le terme soudain : « La soli­tude des êtres et l’attente à laque­lle ils sont con­traints se voient tou­jours rompues par un événe­ment mal­heureux qui brise le fil de leur exis­tence et survient comme un cat­a­clysme », écrit Bertrand. Si l’apparition de l’Ange aux yeux de l’Homme Tout Seul est décrit comme un ter­rasse­ment, c’est que l’auteur revis­ite ici un très vieux mythe, celui de l’ange et de la bête. Entre pureté et vio­lence, entre instinct et sur­moi, les per­son­nages de Tou­sseul sont tou­jours com­plex­es. Le ter­rasse­ment se déroule selon des modal­ités récur­rentes : la chute, l’accident, la vengeance, le châ­ti­ment, la fatal­ité com­plè­tent quelques métaphores emblé­ma­tiques où l’eau est asso­ciée au trou (la neige, la glace, le fleuve, la crue d’une part ; le puits, la cel­lule, la mine, l’ergastule, l’enfouissement d’autre part).

L’aspect poé­tique ou bucol­ique, tout comme la dimen­sion nar­ra­tive de la réal­ité décrite par le romanci­er, dans son reg­istre région­al­iste ou pro­lé­tarien, est aus­si tou­jours com­plété, à l’autre pôle, par l’irruption soudaine, ici encore, du fan­tas­tique, de l’exogène, de l’étranger, de l’irrationnel et de l’instinctif, qui vien­nent trou­bler l’ordre envi­ron­nant. Parce qu’il ne donne pas d’explication causale à ce phénomène irrup­tif et désta­bil­isa­teur, le romanci­er lui con­fère pré­cisé­ment un statut de cat­a­stro­phe. Mais cette tonal­ité, une fois encore, ne fait pas pour autant de Tou­sseul un écrivain fan­tas­tique : pas d’intervention du sur­na­turel et pas de per­méa­bil­ité entre réel et irréel chez lui : la cat­a­stro­phe vient rompre un état don­né, mais après le pas­sage de la per­tur­ba­tion, cet état se répare, et la vie reprend son cours.

Mais le résul­tat final du pro­jet, c’est, au-delà de l’irruption du désta­bil­isant, du ratage ou du mal­heur, l’élaboration d’une « esthé­tique de la com­pas­sion et du bon sens »[17]. L’œuvre de Tou­sseul est tra­ver­sée par l’observation du des­tin et des soubasse­ments de l’être humain ; elle s’est pour­tant fixé comme objec­tif de ten­dre vers une morale du salut et de l’équilibre, à tra­vers l’exercice d’une cer­taine éthique. S’il n’y avait que l’éthique et la morale de la com­pas­sion, cette œuvre serait édi­fi­ante. S’il n’y avait que le fan­tas­tique ou l’art du réc­it, elle serait clas­sique. Si elle n’était que pro­lé­tari­enne ou région­al­iste, elle serait sim­ple­ment témoignage anthro­pologique et eth­nologique. Mais elle est en défini­tive ambiguë, com­plexe, entre pathos et mor­bide, entre réal­isme et poé­tique.

Littérature et identité

On sait com­bi­en le lan­gage, ou la lit­téra­ture, sont des vecteurs déter­mi­nants pour la con­struc­tion d’une his­toire com­mune, en ce qu’elles traduisent ou réfléchissent un ensem­ble de pro­pos struc­turants de la société qui les pro­duisent.  À ce pro­pos, Danielle Bajomée écrit : « On ne peut se dis­simuler le malaise dans la représen­ta­tion qui affecte en Wal­lonie et la société civile et les repères sym­bol­iques qui définis­sent le groupe social comme tel. On con­naît trop la valeur d’opérateur d’identité du mythe pour s’y attarder. […] Existe-t-il une mémoire partage­able, sorte de con­sen­sus autour d’une vision du monde, d’une con­ti­nu­ité de sig­ni­fi­ca­tions sans cesse tis­sées entre l’individu, les objets et les autres hommes ? En d’autres ter­mes, les Wal­lons pos­sè­dent-ils un réc­it com­mun, un dis­cours social com­mun autour de « lieux com­muns », qui man­i­festeraient leur cul­ture sin­gulière ? »[18].

Pour l’identité prob­lé­ma­tique de la Wal­lonie, comme pour celle de la Bel­gique, les représen­ta­tions oscil­lent entre vide et plein, entre néant et imagerie du car­refour. Si la réal­ité poli­tique pose prob­lème, deux don­nées impor­tantes de la con­struc­tion d’une iden­tité sont tou­jours, avant même l’Histoire, la géo­gra­phie et l’activité économique. Pré­cisé­ment, « à l’absence de per­cep­tion réelle d’une con­science homogène dans sa sen­si­bil­ité, sa men­tal­ité, ses cou­tumes, ses patois, la Wal­lonie ajoute encore sa divi­sion en sous-régions, son goût appar­ent pour le petit et le morcelé. L’expérience émo­tion­nelle de l’espace épouse cepen­dant un vecteur : celui de la ver­ti­cal­ité. Si la pein­ture et la lit­téra­ture qui ren­voient à la Flan­dre sont dom­inés par l’exaltation de l’ouvert, de l’issue vers l’horizon […], la per­cep­tion mythi­fiée de la Wal­lonie appa­raît, à par­tir de 1820 env­i­ron, comme con­tre-poé­tique : fer­me­ture du spa­tial, archi­tec­ture con­tre-hor­i­zon­tale, ver­ti­cal­ité des collines naturelles »[19]. Chez ces écrivains sen­si­bles au jeu des forces antag­o­nistes du proche et du loin­tain, du déchire­ment d’un monde ancien et de l’enfantement d’un nou­veau monde, de la con­di­tion ouvrière et paysanne opposée à celle des nan­tis, deux leit­mo­tivs : chez Ver­haeren, l’immen­sé­ment et chez Tou­sseul, le soudain. Chez le pre­mier, un appel à l’exploration, à la fusion avec le monde et ses éner­gies vitales, à l’instar du poète améri­cain Walt Whit­man ; chez le sec­ond, l’irruption bru­tale de la cat­a­stro­phe, qui lézarde une fusion avec l’ici.

L’œuvre de Jean Tou­sseul est exem­plaire de cette iden­tité prob­lé­ma­tique : le bor­nage, le petit sont vécus sur le mode de l’affectivité. L’irruption de l’exogène, de l’étranger ou de l’étrangeté sont vécus sur le mode de la cat­a­stro­phe. Le romanci­er est com­plexe comme la Wal­lonie elle-même : il en traduit, à la fois sur le plan affec­tif, eth­nologique ou psy­chique toute la richesse et toutes les lim­ites. Relire l’œuvre de Jean Tou­sseul sous cet éclairage, mal­gré cer­tains de ses pas­sages, aujourd’hui « datés », lui qui fut le témoin d’un gigan­tesque miroir de faille, à la fois mon­di­al, européen et nation­al, à la charnière cen­trale du XIXe et du XXe siè­cles, et qui appartint, comme Ver­haeren, à une sen­si­bil­ité lit­téraire non seule­ment belge mais européenne ne peut que nous inciter à repren­dre cette ques­tion, vitale pour notre iden­tité cul­turelle et notre des­tin com­muns dans un monde aujourd’hui glob­al­isé.

Éric Brog­ni­et

[1] Pour toute demande de prêt ou d’animation autour de l’exposition, pren­dre con­tact avec le con­cep­teur  de celle-ci : adrien.laruelle@ac.andenne.be (0492/15 89 92).
[2] Fondée en 1923, Europe a pu compter sur des écrivains comme Georges Duhamel, Charles Vil­drac, Luc Dur­tain, Jean-Richard Bloch et Léon Bazal­gette, le tra­duc­teur de Walt Whit­man mais aus­si Romain-Rol­land, sym­bole du paci­fisme et de l’indépendance d’esprit, fort admiré par Tou­sseul.
[3] Les con­teurs de Wal­lonie, 2 t., Labor, coll. « Espace Nord », 1985 et 1989.
[4] Oxyde naturel de fer se présen­tant en filons ou en mass­es et con­sti­tu­ant un excel­lent min­erai.
[5] Cette terre argileuse, déjà util­isée par les Romains lors de leur occu­pa­tion du bassin mosan, joua un rôle essen­tiel dans l’in­dus­trie du feu : glac­eries, ver­reries, creusets pour la fab­ri­ca­tion du zinc, objets en céramique, pipes.
[6] Auteur de Le pain noir, Hubert Krains (Les Wal­effes 1862 –  Brux­elles 1934) fut un ardent défenseur de la langue et de la cul­ture français­es et un mil­i­tant wal­lon : il sera l’un des pre­miers à col­la­bor­er à La terre wal­lonne, d’Élie Baus­sart. Comme Émile Ver­haeren, Hubert Krains meurt broyé sous les roues d’un train, à l’âge de 71 ans.
[7] Georges Eekhoud (Anvers 1854 – Schaer­beek 1927) est notam­ment l’auteur, entre autres titres, de Kees DoorikEscal-Vig­or (l’un des pre­miers romans à traiter ouverte­ment de l’homosexualité dans notre pays, réédité en 2017 chez Tusi­ta­la), Les fusil­lés de Malines, Cycle pat­i­bu­laire, La nou­velle Carthage, Les lib­ertins d’Anvers ou Voy­ous de velours. Lui qui vécut une grande pas­sion amoureuse avec son secré­taire Sander Pier­ron, était aus­si anar­chiste : la thé­ma­tique prin­ci­pale de son œuvre, qui débute dans une tonal­ité nat­u­ral­iste, est l’opposition entre les lais­sés-pour-compte et la bour­geoisie, entre les pau­vres et les pos­sé­dants. Son œuvre est orig­i­nale pour son époque : elle se définit par son anti­con­formisme, sa vio­lence et sa sen­su­al­ité ; et par une langue très expres­sive qui se dis­tingue du style puriste défendu par Gilkin ou Giraud.
[8] Lire à ce pro­pos Claude FROCHAUX, L’homme seul, L’Âge d’Homme, 1996, rééd. 2001. Et du même : L’homme achevé ou la fin des rêves, L’Âge d’Homme, 2011.
[9] Theodor Mügge (Berlin 1806–1861) est un auteur de réc­its et romans con­sacrés aux pays nordiques, notam­ment la Norvège, mais aus­si de mul­ti­ples con­tes et nou­velles. Il est égale­ment l’auteur d’un pam­phlet con­tre la cen­sure, et ses pris­es de posi­tions libérales le con­duisirent à être arrêté et per­sé­cuté par le régime prussien.
[10] Désiré DENUIT, Jean Tou­sseul : l’homme et l’œuvre, Office de pub­lic­ité, coll. Nationale, six­ième série, n° 65, 1945.
[11] Ibid.
[12] Ibid.
[13] On lira aus­si avec intérêt, sur ce thème, Inva­sion 14, de Max­ence van der Meer­sch (Roubaix 1907 – Le Tou­quet 1951). Son human­isme chré­tien, sa pein­ture des milieux mod­estes de la région du Nord/Pas de Calais et son recours à un vécu per­son­nel rap­prochent van der Meer­sch de Tou­sseul.
[14] Témoignages sur Jean Tou­sseul, réu­nis par J.-P. BONNAMI, revue L’Horizon nou­veau, 1939. Rééd. sous forme d’un vol­ume col­lec­tif, avec des con­tri­bu­tions e.a. de D. Denu­it, B. Bol­sée, R. Cou­vreur, L. Christophe, G. Van­welken­huyzen, F. Hel­lens, G. Char­li­er, G. Ren­cy, E. Noulet, Press­es de L’Horizon nou­veau, 1941.
[15] Jean-Pierre BERTRAND, « Lec­ture », dans Jean TOUSSEUL, La Cel­lule 158, Labor, coll. « Espace Nord », 1990.
[16] Ibid.
[17] Ibid.
[18] Danielle BAJOMÉE, « Mytholo­gie de Wal­lonie. Le Petit », dans Deux­ième Con­grès La Wal­lonie au futur : Le défi de l’éducation, Namur, 1991.
[19] Ibid.



Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 195 (2017)