Les doubles vies de Jacqueline Harpman, prix Médicis 1996

Le Carnet et les Instants n°95

Les écrivains belges ont le vent en poupe à Paris. Alors qu’Amélie Nothomb fai­sait par­tie de la pre­mière sélec­tion du Goncourt, Jacque­line Harp­man vient de recevoir le prix Médi­cis pour son roman Orlan­da (Gras­set), ex-aequo avec L’or­gan­i­sa­tion de Jean Rolin (Gal­li­mard). Une con­sécra­tion qui attire le feu des médias sur un auteur au par­cours peu com­mun.

Née à Brux­elles en 1929 dans une famille juive aisée, Jacque­line Harp­man a passé une par­tie de son ado­les­cence au Maroc, où ses par­ents s’é­taient réfugiés durant la guerre. Excel­lente élève, elle se pas­sionne pour la lit­téra­ture clas­sique, les tragédies de Racine en par­ti­c­uli­er, dont elle apprend des rôles entiers par coeur. À son retour en Bel­gique, elle ter­mine ses human­ités puis s’in­scrit à la Fac­ulté de Médecine de l’U­ni­ver­sité libre de Brux­elles. Bien que ses pre­mières années de for­ma­tion soient couron­nées de suc­cès, elle n’achève pas ses études. Déjà elle écrit. Un long séjour en recluse au sana­to­ri­um d’E­u­pen, en 1950–1951, lui a per­mis d’achev­er un pre­mier roman, Les jeux dan­gereux, qui demeur­era inédit. En aban­don­nant la médecine, elle peut se con­sacr­er plus à loisir à l’écri­t­ure. Jul­liard pub­liera bien­tôt ses textes : L’amour et l’a­ca­cia dans la col­lec­tion “Nou­velles” en 1958, puis Brèves arcadies, qui obtient le prix Rossel en 1959, et L’ap­pari­tion des esprits en 1960. Un dernier roman parait chez le même édi­teur en 1966, Les bons sauvages, aujour­d’hui disponible chez Labor dans la col­lec­tion “Espace Nord” [notre arti­cle doit beau­coup aux “repères biographiques” de cette édi­tion, ndlr]. Après cette date, elle ne fera plus rien paraitre pen­dant une ving­taine d’an­nées.

La nouvelle voie

Une licence en psy­cholo­gie à l’ULB, une analyse didac­tique : Jacque­line Harp­man entame la deux­ième par­tie de son exis­tence, qui sera placée désor­mais sous le signe de la psy­ch­analyse. Elle se con­sacre prin­ci­pale­ment à l’in­ter­pré­ta­tion, écrit pour des revues spé­cial­isées, engrange une expéri­ence humaine, un savoir qui nour­riront son écri­t­ure.

Il faut cepen­dant atten­dre 1987 pour qu’elle recom­mence à se faire enten­dre, avec un roman au titre révéla­teur, La mémoire trou­ble, chez Gal­li­mard. Ce n’est encore là que le signe avant-coureur d’une créa­tiv­ité qui trou­vera son plein épanouisse­ment aux édi­tions Stock, qu’elle rejoint en 1990 pour y faire paraitre cinq titres en cinq ans, qui tous ren­con­trent un grand suc­cès pub­lic. La fille déman­telée reçoit le prix Point de Mire; la RTBF songe à adapter pour la télévi­sion La plage d’Os­tende — un pro­jet qui devrait aboutir cette année ; Moi qui n’ai pas con­nu les hommes fig­u­rait par­mi les final­istes du Médi­cis en 1995.

Ce n’est pas la pre­mière fois, en effet , que Jacque­line Harp­man se retrou­vait sur la liste des lau­réats pos­si­bles pour un grand prix d’au­tomne. Mais cette fois-ci, les obser­va­teurs de la vie lit­téraire notaient que son pas­sages des édi­tions Stock à l’écurie Gras­set aug­men­tait ses chances d’être couron­née. On voit qu’ils ne se sont pas trompés.

harpman orlanda

Orlan­da pour­rait se lire comme un mali­cieux hom­mage au genre romanesque lui-même, ce ter­ri­toire de la fic­tion où tout est per­mis, ou presque : l’au­teur s’y livre en effet entière­ment, et sans scrupule de vraisem­blance, au plaisir de l’hy­pothèse nar­ra­tive : “si on dis­ait que…”.

À la suite de Vir­ginia Woolf qui racon­te dans son Orlan­do l’his­toire d’un garçon qui, au terme d’un long som­meil, se réveille femme, la roman­cière veut elle aus­si, à tra­vers son réc­it, faire l’ex­péri­ence d’un change­ment de sexe. Mais elle entend aller plus loin que son illus­tre prédécesseur. Elle imag­ine donc que l’e­sprit d’une femme (sa part mas­cu­line) quitte l’en­veloppe qui lui était famil­ière (celle ‘une quadragé­naire, pro­fesseur de let­tres anglais­es, con­scien­cieuse, un peu terne) pour gag­n­er le corps vigoureux d’un homme jeune et l’en­train­er dans mille aven­tures qui ne peu­vent être qu’ho­mo­sex­uelles, puisqu’elle en lui con­tin­ue à préfér­er le sexe opposé. À par­tir de telles prémices, on imag­ine aisé­ment le plaisir qu’on peut éprou­ver au jeu de psy­cholo­gies com­parées, à l’analyse des car­ac­tères et com­porte­ments respec­tifs de l’homme et de la femme, et ce jeu, on le devine, ne va pas sans cru­auté.

Il y a, dans ce roman où le trav­es­tisse­ment règne en maitre, quelque chose d’un Mari­vaux, mais d’un Mari­vaux qui con­naitrait Freud sur le bout des doigts, et Woolf, et Proust aus­si bien. Car ce livre cul­tivé, sub­til et, somme toute, très ludique, con­voque avec lui toute une tra­di­tion lit­téraire : une tra­di­tion où le nom d’Harp­man s’in­scrira désor­mais comme l’un de ses fleu­rons.

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°95 (1996)