Les sources belges de Dracula

Le roman Drac­u­la pub­lié en 1897 par l’écrivain irlandais Bram Stok­er (1847–1912) a fait naître un des derniers grands mythes lit­téraires mod­ernes. Par mythe lit­téraire, on entend non seule­ment un per­son­nage de référence, comme Don Juan ou Franken­stein, mais aus­si un scé­nario-type, une struc­ture nar­ra­tive rel­a­tive­ment sta­ble, que l’on retrou­ve dans la plu­part des occur­rences ultérieures. En per­son­nifi­ant le vam­pire sous les traits d’un prince roumain et en dis­posant autour de lui un ou plusieurs per­son­nages féminins qui en sont les vic­times (plus ou moins soumis­es) et un enquê­teur (le doc­teur Van Hels­ing) spé­cial­isé dans la lutte con­tre les morts-vivants et ver­sé dans l’ésotérisme, Stok­er a fourni un mod­èle repris par des dizaines de romans, des pièces de théâtre, des bal­lets, des ban­des dess­inées et, surtout, des dizaines de films, de Friedrich Wil­helm Mur­nau (1922) à Fran­cis Ford Cop­po­la (1992).


Lire aus­si : notre recen­sion de Nos­fer­atu con­tre Drac­u­la d’O­livi­er Smol­ders


Non moins con­sid­érable est la lit­téra­ture cri­tique qui accom­pa­gne cette pro­duc­tion. Entre autres intérêts, celle-ci s’est penchée sur les sources du mythe et sur les réc­its qui ont pu influ­encer Bram Stok­er. Car, bien enten­du, celui-ci n’a pas inven­té les vam­pires, ni même plusieurs des per­son­nages de son roman.

Le héros a réelle­ment existé. Il s’agit du prince Vlad Tepes (Vlad l’Empaleur), fils de Vlad Drac­ul (Vlad le démon) qui a régné en Valachie de 1456 à 1462[1]. Au milieu du 19e siè­cle, le mou­ve­ment nation­al en Roumanie en a fait la fig­ure mythique de son iden­tité nais­sante. Rien ne prou­ve qu’il ait eu des ten­dances hémophiles, mais sa cru­auté est attestée. Un célèbre poème de Mihai Emi­nes­cu, en 1881, implore le héros mythique de revenir pour assainir la vie poli­tique de son pays.

Pour Stok­er, toute­fois, la Roumanie était surtout un décor exo­tique. Il ne s’est pas intéressé à l’histoire réelle. Mais il doit beau­coup au genre fan­tas­tique, et en par­ti­c­uli­er au roman de vam­pires, qui a des sources dans les légen­des cel­tiques irlandais­es, avec ses per­son­nages de démons buveurs de sang, comme Droch-Fho­la. Dans la lit­téra­ture anglaise, le thème du mort vivant (et de la morte vivante en par­ti­c­uli­er) est ancien et bien représen­té à la péri­ode élis­abéthaine[2]. Le roman­tisme lui don­nera un élan défini­tif. En 1819, l’ancien médecin de Lord Byron, l’italo-anglais John Poli­dori écrit The Vampyre, une nou­velle qui a même été attribuée à Byron lorsqu’elle a paru dans The New Month­ly Mag­a­zine. Elle a aus­sitôt été traduite en français et en alle­mand, puis adap­tée pour la scène (Charles Nodi­er, Lord Ruth­wen ou Les Vam­pires, Théâtre de la Porte Saint-Mar­tin, juin 1820). Aux États-Unis, plusieurs con­tes d’Edgar Allan Poe man­i­fes­tent les pen­chants nécrophiles de l’auteur (Ligeia, 1838) ou sa fas­ci­na­tion pour l’hypnose (Le cas de M. Valde­mar, 1845). On sait que Ligéia, notam­ment, n’est pas sans influ­ence sur Roden­bach[3].

Bram Stok­er

Par­mi les autres textes lit­téraires dont l’influence sur Stok­er est avérée, on cite notam­ment le Mel­moth de Charles Robert Maturin (1820) et Carmil­la, une nou­velle de Sheri­dan Le Fanu (1871). Ce dernier était égale­ment irlandais ; il dirigeait la revue Dublin Uni­ver­si­ty Mag­a­zine de 1861 à 1869, dans laque­lle plusieurs auteurs men­tion­nent des his­toires de vam­pires et soulig­nent le lien entre le mes­mérisme et le vam­pirisme. Carmil­la est une belle jeune femme, vam­pire de son état, mais avant tout séduc­trice, et le réc­it baigne dans un éro­tisme saphique qui explique son suc­cès.

Par ailleurs, Stok­er s’est intéressé à la sci­ence de son temps pour dessin­er le per­son­nage de Van Hels­ing. Il y a con­den­sé plusieurs références, comme son con­tem­po­rain, le pro­fesseur alle­mand Friedrich Max Müller (1823–1900), philo­logue et mytho­logue qui fut pro­fesseur à Oxford. Mais le roman fait aus­si appel à nom­bre de mou­ve­ments plus ou moins sci­en­tifiques en vogue à l’époque, comme l’hypnose, le mes­mérisme, la théorie de l’hérédité des crim­inels et, de ce fait, il con­voque bien d’autres fig­ures de savants, comme celle de Cesare Lom­broso (1835–1909), par exem­ple[4].

Les Nizet

Dans son ouvrage fon­da­men­tal sur le mythe de Drac­u­la, l’historien roumain Matei Caza­cu a attiré l’attention sur d’autres sources pos­si­bles du roman de Stok­er. Il est en effet per­suadé que Stok­er, qui lisait le français (et dont la femme était fran­cophile), a lu Le Cap­i­taine Vam­pire de Marie Nizet (1879) ain­si que Sug­ges­tion… de son frère Hen­ri, pub­lié en 1891[5]. Il va même jusqu’à évo­quer un « Stok­er pla­giaire ». Marie Nizet est en effet la pre­mière avoir placé le réc­it de vam­pire dans un espace géo­graphique pré­cis et à lui avoir don­né une dimen­sion poli­tique, puisqu’elle fait écho à la guerre de 1877 qui per­mit à la Roumanie de s’émanciper de la tutelle ottomane. Les séjours de son frère dans la région, ain­si que la fréquen­ta­tion d’émigrées roumaines à Paris, et peut-être même un voy­age per­son­nel à Bucarest, lui ont don­né une con­nais­sance de pre­mière main du pays. Son réc­it abonde ain­si en détails con­crets qui en ren­for­cent l’intérêt. Son héros, un aris­to­crate étranger venu en Roumanie, serait « le chaînon man­quant » entre les vam­pires nobles comme Lord Ruth­wen et le Drac­u­la de Stok­er.

Même si l’hypothèse de Caza­cu n’est pas con­fir­mée par les spé­cial­istes anglais de la ques­tion, elle présente le mérite d’attirer l’attention sur deux écrivains belges mécon­nus[6]. Les Nizet ont été peu étudiés chez nous, en par­ti­c­uli­er Marie qui ne fig­ure même pas dans la Bib­li­ogra­phie des écrivains français de Bel­gique. Pour sa part, Hen­ri a sus­cité l’intérêt de Gus­tave Vanzype, qui l’a bien con­nu, et de Ray­mond Trous­son qui lui a con­sacré plusieurs arti­cles. Hen­ri et Marie Nizet sont les enfants de François Joseph Nizet (Joubié­val, 18 sep­tem­bre 1829- Ixelles, 19 jan­vi­er 1899) et, sans doute, de la très dis­crète Marie Émi­lie Devleeshouw­er (1829)[7]. Cet ancien pro­fesseur de lit­téra­ture, auto­di­dacte à ses débuts, est engagé à la Bib­lio­thèque royale le 1er mai 1863. D’abord employé, il reprend ensuite des études à par­tir de 1868 à l’Université de Brux­elles pour obtenir son doc­tor­at en philoso­phie et let­tres en 1872, un doc­tor­at en droit en 1873, et un doc­tor­at en sci­ences poli­tiques et admin­is­tra­tives l’année suiv­ante. Il grav­it ensuite tous les éch­e­lons pour achev­er sa car­rière au rang de con­ser­va­teur. Out­re un cours pub­lic de lit­téra­ture des­tiné aux jeunes filles, qu’il inau­gure en novem­bre 1883, on lui doit quelques opus­cules poé­tiques et patri­o­tiques (Pre­miers Chants de ma lyre, 1857 ; Bel­gique. Cel­e­brare domes­ti­ca fac­ta, 1880). Il n’est pas inter­dit de penser que les poèmes dédiés aux autorités belges aient facil­ité sa car­rière admin­is­tra­tive[8]. Ce catholique fer­vent y défend aus­si des idées généreuses quoiqu’abstraites. Il aver­tit le riche qu’il doit partager ses biens ou crain­dre la révolte du pau­vre, même si, en Bel­gique, les excès de « l’anarchie » sont peu à crain­dre, en rai­son de la sagesse de la roy­auté et de la mod­éra­tion de ses com­pa­tri­otes[9].

Sa fille Marie, née à Brux­elles le 19 jan­vi­er 1859, a béné­fi­cié d’un des meilleurs par­cours sco­laires pos­si­bles pour une femme de sa généra­tion[10]. Elle a fréquen­té le Cours d’Éducation d’Isabelle Gat­ti de Gamond à Brux­elles, avant de par­tir à Paris en 1877 où le débat pour per­me­t­tre aux femmes d’accéder à l’enseignement supérieur bat son plein. Elle sera d’ailleurs mem­bre de la Ligue du droit des femmes en 1897. À Paris, elle fréquente Euphrosy­na et Vir­gilia, les filles d’Ion Heli­ade Rad­ules­cu, un poète révo­lu­tion­naire roumain assez con­nu, exilé à Paris entre 1850 et 1854. Elle épouse lit­térale­ment leur cause et partage leurs émo­tions nation­al­istes. C’est par elles que Marie a très prob­a­ble­ment lu Zburà­torul (1843), une poésie de Rad­ules­cu, qui évoque l’éveil éro­tique d’une jeune fille han­tée par un incube. Plusieurs recueils de poèmes sont con­sacrés à la Roumanie : Moscou et Bucharest (1877), Pierre le Grand à Ias­si (1878) rassem­blés dans le recueil Roma­nia (Chants de la Roumanie), 1878.

Indignée par la rétro­ces­sion de la Bessara­bie, elle déclare : « Belge, nous nous faisons un devoir de soutenir la cause de ces Roumains dont l’histoire, trop ignorée, présente tant de points de simil­i­tudes avec la nôtre[11] ».

Le Cap­i­taine Vam­pire (Paris, Auguste Ghio, 1879) n’est pas un chef‑d’œuvre de la lit­téra­ture, même si le jeune âge de l’auteur excuse pour une part les naïvetés du style et de la con­struc­tion. Les héros du livre sont de jeunes Roumains qui lut­tent con­tre les Ottomans aux côtés des Russ­es. Mais entre ces alliés la méfi­ance règne, et elle se con­cré­tise par l’opposition entre le noble Liak­ou­tine, offici­er du Tsar, et le paysan roumain Isacesco. Liak­ou­tine se com­porte comme un maître en pays con­quis, il blesse le père de Isacesco et détru­it la répu­ta­tion de sa fiancée Mar­i­o­ra.

Les par­al­lèles entre Le Cap­i­taine Vam­pire et Drac­u­la sont assez nom­breux et probants. Dès sa pre­mière appari­tion, Boris Lia­toukine sem­ble annon­cer le comte, autre ancien héros de la guerre con­tre les janis­saires :

Il réal­i­sait, avec une exac­ti­tude sur­prenante, le type légendaire du Vam­pire slave. Sa taille, démesuré­ment longue et mai­gre, pro­je­tait der­rière lui une ombre gigan­tesque qui allait se per­dre dans l’obscurité du pla­fond. Avec un geste empreint d’une dig­nité un peu froide, il présen­ta aux jeunes officiers sa main décharnée, mais soignée et chargée de bagues, et daigna pren­dre le siège qu’ils lui offraient respectueuse­ment. Sa chevelure et sa barbe, d’un noir intense, fai­saient ressor­tir la pâleur livide de son vis­age allongé dont les lignes cor­rectes et glaciales sem­blaient moins appartenir à une phy­s­ionomie humaine qu’à un mar­bre funéraire. (p. 15)

Marie Nizet lui accorde égale­ment le don d’ubiquité, l’immortalité, une extra­or­di­naire résis­tance au froid, un regard qui tue, et de nom­breuses épous­es qui meurent mys­térieuse­ment, exsangues. Dans une forêt, il hyp­no­tise Mar­i­o­ra pour lui pren­dre l’anneau de son fiancé. Appa­rais­sent égale­ment des feux fol­lets bleuâtres (p. 66) tout à fait com­pa­ra­bles à ceux que men­tionne Jonathan Hark­er dans son jour­nal. On a souligné à juste titre que Marie Nizet ne donne pas le dernier mot de la légende du vam­pire, et que son réc­it reste « en sus­pens »[12], ce qui est égale­ment le cas de Stok­er. En face du Vam­pire, la présence de deux jeunes cou­ples amoureux accentue égale­ment la par­en­té de struc­ture entre les deux œuvres, même si Bram Stok­er maîtrise évidem­ment beau­coup mieux son pro­pos.

Marie Nizet épouse ensuite un cer­tain Merci­er, dont on ne sait rien sinon qu’elle a divor­cé et élevé seule un enfant. Sa grande œuvre lit­téraire est un recueil de poèmes qui a été pub­lié après sa mort par Georges Ren­cy. Dédié à son amant Cécil-Axel Veneglia, un cap­i­taine au long cours qui a vécu en Indonésie et qui a sans doute péri en mer, Pour Axel de Missie (1923) est, à l’époque, un des rares ouvrages où s’exprime une pas­sion amoureuse fémi­nine qui recon­naît le désir char­nel.

Hen­ri Nizet est né à Brux­elles le 13 décem­bre 1863. Élève bril­lant, lui aus­si, il obtient à moins de vingt ans les diplômes de doc­teur en philoso­phie et let­tres avec la plus grande dis­tinc­tion (1881) et de doc­teur en droit (1883) à l’Université libre de Brux­elles. Pen­dant ses études, il livre à l’impression les vers de L’Épopée du canon (1879), un long poème dans la manière roman­tique qui affiche son paci­fisme. Hen­ri aurait été répéti­teur pour un jeune Mol­dave de Falticeni en 1883. Il dirige aus­si la Revue artis­tique avec Franz Mahutte. La même année, il pub­lie Brux­elles rigole… Mœurs exo­tiques chez Kistemaeck­ers[13]. Le per­son­nage prin­ci­pal de ce roman est un étu­di­ant grec venu faire son droit à Brux­elles. Il décrit ses condis­ci­ples et la vie que mènent les jeunes gens aisés dans les lieux de plaisir de la cap­i­tale. En 1885, Nizet pub­lie Les Béo­tiens[14]. C’est égale­ment une œuvre satirique. Il s’en prend aux écrivains belges con­tem­po­rains des revues La Jeune Bel­gique ou L’Art mod­erne et, surtout, à Camille Lemon­nier dont il espérait man­i­feste­ment un adoube­ment lit­téraire qui n’a pas eu lieu. Pour qui con­naît un peu l’époque, la lec­ture de ce texte féroce est réjouis­sante. Tous les auteurs du temps en pren­nent pour leur grade, révélant leurs mesquiner­ies et les petites haines de la vie lit­téraire. Aucune valeur ne résiste au pes­simisme féroce de l’auteur. Nizet sabor­de ain­si durable­ment sa car­rière lit­téraire : il se coupe de tous ceux qui pour­raient le soutenir et se con­damne à rester un mar­gin­al dans les let­tres belges. Selon Caza­cu, il part alors à Paris, puis à nou­veau en Roumanie, et il en revient avec le roman Sug­ges­tions… En 1893, il pub­lie un dernier essai : L’Hypnotisme, étude cri­tique, qui, sur un ton apaisé, fait le point sur les phénomènes d’hypnose et de sug­ges­tion psy­chique tels que les pra­tiquent les écoles de Nan­cy (Liébault, Del­boeuf) et de la Salpêtrière (Char­cot). Il présente une par­tie de ce livre sous la forme d’une con­férence au Cer­cle artis­tique et lit­téraire en févri­er 1892[15]. Après quelques affaires mal­heureuses, il entre­prend une longue car­rière jour­nal­is­tique pour La Chronique, La Nation, Le Soir et, surtout, La Dernière Heure. André Bail­lon, qui l’a bien con­nu, le décrit dans Par fil spé­cial (1924), sous le nom de Louis Sinet. Son par­cours est résumé en trois lignes : « Jeune, il a suivi des cours. Il voulait devenir un savant, à l’exemple de son père, un grand pro­fesseur. Il a voy­agé ; il est doc­teur en beau­coup de choses. Il a écrit deux livres. Il en a rêvé quelques autres. Et main­tenant, son pot à colle, son cray­on, ses ciseaux… il est ici. Il ne sera plus jamais qu’ici. » (p. 52[16]) L’homme est amer, et même en com­pag­nie d’amis, au café : « il s’y trou­ve aus­si seul que s’il n’y avait per­son­ne » (p. 56). C’est aus­si un homme divisé. Il y a eu un Louis Sinet écrivain, qui a deux livres signés de son nom dans la bib­lio­thèque : « Celui-là, qui le con­naît ? » (p. 53) Mais désor­mais, explique Bail­lon, s’il rédi­ge une étude, il se borne à n’être plus qu’un pla­giaire sans orig­i­nal­ité aucune. Il meurt à Rhode-Saint-Genèse le 16 avril 1925.

Sug­ges­tion en 1891 est une sorte de cat­a­logue com­plet des thèmes en vogue dans la lit­téra­ture déca­dente[17]. Il com­mence par la rela­tion d’un très long voy­age en train qui con­duit le jeune Paul Lebar­rois vers Czer­nowitz, dans ce qui est alors la grande Roumanie. Il doit y tra­vailler dans une usine dirigée par un énergique Alle­mand. Dans le com­par­ti­ment, Paul hyp­no­tise une jeune femme, qui devien­dra rapi­de­ment ensuite son amante. Com­mence alors une longue his­toire d’amour, pimen­tée par un peu de téra­tolo­gie, puisque Séphorah, la jeune femme, est dépourvue d’utérus. Pour sa part, Paul appré­cie d’autant plus cette bizarrerie qu’il est habité par des fan­tasmes éroti­co-mor­bides que le nar­ra­teur attribue à une hérédité par­ti­c­ulière, celle de sa « lignée d’ancêtres féminins » (p. 24) qui prend pos­ses­sion de lui quand il fait l’amour. Après plusieurs semaines d’échanges pas­sion­nés, Paul ren­tre à Paris pour touch­er un héritage. Il est alors ini­tié par un ami aux pra­tiques ésotériques d’une loge rosi­cru­ci­enne. Songeant à Séphorah qui est restée au loin, il souhaite expéri­menter l’hypnose à dis­tance au moyen du télé­phone, ce qui con­stitue un intéres­sant mélange de pra­tiques tra­di­tion­nelles et mod­ernes. Dans ce milieu, un de ses amis médecins, le Dr Rigaud, présente des pan­tomimes éro­tiques réal­isées par Lucie, une jeune Parisi­enne délurée, mais qui ne se sou­vient de rien après les séances. On y aura recon­nu l’équivalent des démon­stra­tions ani­mées par Char­cot à la Salpêtrière, aux­quelles la jeune femme sem­ble d’ailleurs promise lorsqu’elle atteint « la grande hys­térie ». Ensuite, Paul ramène Séphorah à Paris. Le cou­ple dépérit pro­gres­sive­ment, parce qu’il abuse des séances d’hypnose. Paul est pour­suivi par des idées fix­es, tan­tôt éro­tiques, tan­tôt mor­bides. C’est ici qu’apparaît la fig­ure du vam­pire, qui matéri­alise les cauchemars de Séphorah. Elle craint de mourir égorgée et songe aux super­sti­tions de son enfance, aux « noc­turnes maraudes » des morts-vivants qu’on ne peut arrêter qu’en les clouant au sol avec un pieu fiché dans la poitrine. Les ennuis d’argent s’ajoutent ensuite aux ennuis de san­té. Tout en par­tic­i­pant de plus en plus active­ment aux ren­con­tres de la secte ésotérique, Paul invente le crime par­fait : le sui­cide par hyp­nose. Il con­va­inc Séphorah d’ouvrir le gaz pen­dant son som­meil…

L’hypnose est bien présente dans Drac­u­la. Le jour­nal de Jonathan Hark­er décrit en détail l’état de Mina, qui fait penser aux expéri­ences du doc­teur Rigaud. La manière dont le comte l’influence à dis­tance est égale­ment très proche des scènes décrites par Nizet. Une même fas­ci­na­tion, typ­ique de l’époque, pour ce que Nizet appelle la « Galathée de caoutchouc » (p. 83), une femme-pan­tin à la fois soumise aux fan­tasmes de l’homme et active, place en tout cas Stok­er et l’écrivain belge dans le même monde. Mais Stok­er est plus mod­éré dans ses descrip­tions ; son texte est dépourvu des excès éroti­co-mor­bides dont Nizet use et abuse et sa vision de la femme est net­te­ment plus pos­i­tive.

De Van Helmont à Van Helsing

Jean-Bap­tiste Van Hel­mont

Une troisième « piste belge » pour­rait être liée au médecin et philosophe Jean-Bap­tiste Van Hel­mont. Né à Brux­elles en 1579, fils de Marie de Stas­sart et époux de Mar­guerite Van Ranst, issue de la grande famille des Mérode, ce notable a abor­dé presque toutes les branch­es sci­en­tifiques que l’on enseignait alors à l’Université de Lou­vain. Il aurait aus­si fréquen­té l’enseignement de Mar­tin Del­rio (1551–1608) qui don­nait des cours chez les Jésuites de Lou­vain con­cur­rents de l’Université. Del­rio rédi­geait alors ses ouvrages sur la magie et la sor­cel­lerie. Doc­teur en médecine, Van Hel­mont voy­agea en Suisse et en Ital­ie avant d’exercer à Vil­vorde. Il mena de nom­breuses recherch­es sur la chimie des gaz — on lui doit la créa­tion de ce mot for­mé sur le latin chaos. Il pra­ti­quait la dis­sec­tion et l’anatomie ain­si que des recherch­es alchim­iques. A par­tir de 1624, il fut pour­suivi par l’Officialité de l’Archevêché de Malines pour cause d’hérésie et il dut subir pen­dant une dizaine d’années un procès et des con­traintes divers­es (assig­na­tion à rési­dence). Il mou­rut en 1644, lais­sant à son fils, le bien nom­mé François-Mer­cure, le soin de pub­li­er ses œuvres, dont l’Ortus Med­i­c­i­nae (1648).

Au-delà de l’homophonie, Caza­cu ne développe pas de lien entre Van Hel­mont et Van Hels­ing. Pour­tant plusieurs raisons plaident en faveur du rap­proche­ment.

Son nom fig­ure dans l’ouvrage de Thomas Joseph Pet­ti­grew, On Super­sti­tions Con­nect­ed with the His­to­ry and Nature of Med­i­cine and Surgery (1844) qui est une des sources attestées de Bram Stok­er. Mais surtout, l’écrivain irlandais ne pou­vait ignor­er un médecin alchimiste et néo-paracelsien béné­fi­ciant d’un éclairage médi­a­tique con­sid­érable[18].

En effet, Van Hel­mont fait l’objet d’une véri­ta­ble cam­pagne de réha­bil­i­ta­tion en Bel­gique depuis le milieu du 19e siè­cle. En 1821, un cer­tain colonel d’Elmotte (prob­abe­ment François Mar­tin Poul­ti­er d’Elmotte, 1753–1826/7) pub­lie un Essai philosophique et cri­tique sur la vie et les ouvrages de J.B. Van Hel­mont. Plusieurs médecins s’emparent ensuite de cet illus­tre ancêtre, dont on fait un égal de Vésale. Le Dr Joseph Guis­lain (1797–1860), précurseur de la psy­chi­a­trie mod­erne et fon­da­teur de l’asile qui porte son nom à Gand, lui dédie une étude dans les Annales de la société de médecine de Gand (1846, p. 5 à 204) ; le Dr Corneille Broeckx (1807–1869) pub­lie peu après des extraits d’œuvres de Van Hel­mont, ain­si que plusieurs pièces retrou­vées de son procès par l’Officialité de Malines. Le Dr Mar­i­nus, fait son éloge à l’Académie de Médecine en 1851. Le Père Catoire, un Jésuite, souligne ensuite que Van Hel­mont était autant un « théoricien fan­tasque », un méta­physi­cien, qu’un savant mod­erne. On songe alors à lui élever un mon­u­ment et, en 1863, l’Académie de médecine se voit con­fi­er le soin de dress­er un bilan des recherch­es biographiques. Le Dr Rom­me­laere écrit un mémoire qui est couron­né par l’Académie. Il ren­force la dimen­sion sci­en­tifique de l’œuvre, mais insiste aus­si sur ses doc­trines philosophiques.

Le 15 juil­let 1889 est inau­gurée la stat­ue que l’on peut encore voir sur la place du Nou­veau Marché aux grains, à Brux­elles. À cette occa­sion, l’usage poli­tique de cette fig­ure appa­raît claire­ment. L’échevin de l’instruction publique de Brux­elles fait l’éloge d’une vic­time de l’Inquisition, un savant nat­u­ral­iste en butte à l’obscurantisme. Pour le secré­taire de l’Académie de médecine, Van Hel­mont est un « pio­nnier de la sci­ence », un expéri­men­ta­teur auda­cieux, un véri­ta­ble savant au sens mod­erne du terme. À l’inverse, le monde catholique célèbre la dimen­sion spir­i­tu­al­iste de son œuvre, ses con­nais­sances her­métistes, dévelop­pées dans le respect du dogme et des con­vic­tions chré­ti­ennes. Entre les deux guer­res, et même encore de nos jours, plusieurs arti­cles et ouvrages pro­lon­gent ce débat, que l’on trou­vera exposé, avec une grande clarté, dans l’ouvrage de Paul Nève de Mev­ergnies (1882–1959), pro­fesseur de philoso­phie à l’Université de Liège, qui ne dis­simule pas son souhait de réha­biliter le Van Hel­mont occultiste[19].

Les expéri­ences de Char­cot et de ses con­frères ont sus­cité des dis­cus­sions médi­cales mais égale­ment juridiques acharnées. Innom­brables sont les arti­cles et les études parus dans la dernière décen­nie du 19e siè­cle qui évo­quent la ques­tion de savoir si la sug­ges­tion psy­chique peut être recon­nue comme une tech­nique médi­cale, si elle doit être réservée aux médecins ou si elle peut être util­isée par tous, si elle peut résoudre les prob­lèmes de l’humanité, amender les crim­inels, excuser « l’impulsion irré­sistible » d’un assas­sin, aider les étu­di­ants ou atténuer les peines de cœur. L’hypnose est au cœur de ces débats. Ain­si, pour les sectes artis­tiques mys­tiques, plus ou moins rosi­cru­ci­ennes, qui sont alors actives en France et en Bel­gique et dont Hen­ri Nizet est un fer­vent adepte, il devrait être per­mis de dévelop­per « l’hypnotisme curatif » tel que l’ont sug­géré les médecins Rodolphe Goclénius et Van Hel­mont[20].

Tel est pré­cisé­ment le point où Van Hels­ing et Van Hel­mont se rejoignent : l’un et l’autre sont à la fois médecins et adeptes de l’occultisme, et donc des sym­bol­es forts d’une lutte de légitim­ité sur le statut de leurs pra­tiques. Peut-être d’ailleurs n’est-ce pas un hasard si Drac­u­la vient d’une région où coulent « des eaux aux étranges ver­tus » et règ­nent des « gaz qui peu­vent aus­si bien tuer que viv­i­fi­er »[21]. Chez Bram Stok­er, Van Hels­ing est un per­son­nage pro­fondé­ment ambigu, mi-savant, mi-illu­miné. En tant que savant, il con­clut son enquête sur les vam­pires en déclarant : « Il ne nous faut pas de preuve pas plus que de per­son­nes pour nous croire »[22]. C’est bien l’impossibilité de sépar­er chez Van Hel­mont l’expérience sci­en­tifique du pro­jet her­métiste qui en fait un prédécesseur de Van Hels­ing. En ce sens, Drac­u­la n’est pas seule­ment le moment fon­da­teur d’un mythe, il est aus­si un roman en prise directe avec son époque, et avec des débats qui restent encore actuels.

Paul Aron


[1] Matei Caza­cu, Drac­u­la, Tal­landi­er, 2004 et His­toire du Prince Drac­u­la en Europe cen­trale et ori­en­tale, Droz, 1988.
[2] Bien étudié par Jean Marigny, Le vam­pire dans la lit­téra­ture anglo-sax­onne, Didi­er éru­di­tion, 1985.
[3] Claude De Grève, « Le veu­vage impos­si­ble: Bruges-la-Morte de Georges Roden­bach et Ligeia d’Edgar Poe, » Lit­téra­tures, n° 27 (automne 1992), p. 159–170 ; Éric Lysøe, Les ker­mess­es de l’Étrange ou Le con­te fan­tas­tique en Bel­gique du roman­tisme au sym­bol­isme, Nizet, 1993, p. 280.
[4] Voir l’excellente étude de René Gal­let, « Drac­u­la, le mon­stre et les savants : entre Dar­win et Bun­yan », Revue LISA/LISA e‑journal [Online], Writ­ers, writ­ings, Lit­er­ary stud­ies
[5] Le réc­it de Marie Nizet est d’ailleurs réédité en annexe de l’ouvrage de Caza­cu qui l’a traduit en roumain en 2003. L’existence de ce texte lui a été révélé par Radu R. Flo­res­cu en 1996 lors d’une con­férence devant l’Association améri­caine d’études roumaines (op. cit., p. 476).
[6] Ain­si Paul Mur­ray, un des meilleurs spé­cial­istes de Stok­er ne les men­tionne pas (From The Shad­ow of Drac­u­la, Jonathan Cape, 2004.)
[7] En tant que veuve, elle reçoit une pen­sion à titre per­son­nel le 10 mai 1899. Elle meurt à Ixelles le 23 novem­bre 1902.
[8] Les son­nets qu’il pub­lie en 1880 à l’occasion du mariage de la princesse Stéphanie et de l’archiduc Rodolphe lui valent une bague ornée d’un saphir et de deux bril­lants (Le Jour­nal de Brux­elles, 11 juil­let 1880).
[9] Fer­nand Remy, Le Per­son­nel sci­en­tifique de la Bib­lio­thèque royale de Bel­gique, 1837–1962 : réper­toire bio-bib­li­ographique, Bib­lio­thèque royale de Bel­gique, 1962 et Biogra­phie nationale, t. XXXIII, p. 521.
[10] Voir la notice de Lau­rence Brog­niez, dans Dic­tio­n­naire des femmes belges, xixe et xxe siè­cles, ss la dir. d’Eliane Gubin, Cather­ine Jacques, Valérie Piette et Jean Puis­sant, Racine, 2006, p. 422–424 et les ren­seigne­ments glanés par Caza­cu.
[11] Roma­nia, p. 6.
[12] L’indépendance belge, 7 août 1879.
[13] Réédité avec une post­face de René Fayt,Labor, 1994 (cette édi­tion est presque aus­si introu­vable que l’originale).
[14] Réédité avec une très impor­tante pré­face de Ray­mond Trous­son qui a patiem­ment recueil­li presque tout ce qu’il est pos­si­ble de savoir sur l’auteur, ARLLF, 1993.
[15] La presse souligne son médiocre tal­ent d’orateur.
[16] Je cite d’après l’édition Espace Nord.
[17] Les points de sus­pen­sion font par­tie du titre, même si les bib­li­ographes les omet­tent sou­vent. L’ouvrage n’a pas été réédité, mais il est con­sultable en ligne sur le site de la Bib­lio­thèque nationale de France (Gal­li­ca).
[18] Rap­pelons que Bram Stok­er avait une bonne for­ma­tion en sci­ences et en math­é­ma­tiques et qu’il s’intéressait à l’actualité. Il était par ailleurs admin­is­tra­teur du Lyceum The­atre, la salle de spec­ta­cle la plus nova­trice de son temps en Angleterre. Out­re Drac­u­la, il est l’auteur d’une œuvre con­sid­érable qui n’a jamais été traduite en français.
[19] Paul Nève De Mévergnies, Jean-Bap­tiste Van Hel­mont, philosophe par le feu, Liège, Fac­ulté de Philoso­phie et Let­tres ; Droz, 1935. Les his­to­riens des sci­ences con­tin­u­ent à s’intéresser à Van Hel­mont pour de mul­ti­ples raisons. Le débat a été rou­vert par Wal­ter Pagel (Joan-Bap­tista Van Hel­mont, Reformer of Sci­ence and Med­i­cine, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 1982) et reste vif. Robert Halleux, de l’Université de Liège, lui a aus­si con­sacré plusieurs arti­cles pas­sion­nants (voir notam­ment : « Gnose et expéri­ence dans la philoso­phie chim­ique de Jean-Bap­tiste Van Hel­mont », Bul­letin de la classe des sci­ences, 5e série, tome LXV, 1979–5, p. 217–227 ; « Hel­montiana », Awl­sk, 45, 1983, n°3, p. 35–63 et « Le procès d’inquisition du chimiste Jean-Bap­tiste Van Hel­mont (1578–1644) : les enjeux et les argu­ments, Académie des inscrip­tions et des belles let­tres, comptes ren­dus, 2004, avril-juin, p. 1059–1086.).
[20] Hen­ri Nizet, L’hypnotisme, Ch. Rozez, [1893], p. 59. Il suit ici le Dr Rom­me­laere, Etudes sur J.- B. Van Hel­mont, Brux­elles, Manceaux, 1868, p. 301.
[21] Bram Stok­er, Drac­u­la, trad. Jacques Finné, Pock­et, 1992, p. 419.
[22] Id., p. 492. Jonathan Hark­er note aus­si que tous les doc­u­ments authen­tiques cités dans le livre ont dis­paru après avoir été dacty­lo­graphiés, et, par con­séquent, que « nous ne pou­vons plus deman­der à qui que ce soit d’accepter pareille his­toire sans preuve directe ! » Voilà une ambiguïté bien vic­to­ri­enne !

On trou­ve des vam­pires dans d’autres romans belges, générale­ment inspirés par Drac­u­la ou par les films qui dérivent de ce roman. Voici quelques références :

  • Jean Ray, Le Vam­pire qui chante, in Har­ry Dick­son, n°1, Bib­lio­thèque Marabout, 1966, rééd. Le Cri, 2007.
  • Ros­ny Ainé, Le Vam­pire de Beth­nal Green ou la jeune vam­pire, Paris, éd. Wil­son, 1935.
  • Nadine Tef­fi, Vourdalak le Vam­pire, Liège, Édi­tions Maréchal, 1956.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°178 (2013)