Eugène Savitzkaya, une écriture entre mémoire et détournements

Eugène SAVITZKAYA, Fraudeur, (roman), Paris, Minuit, 2015, 167 p., 14,50 €

Eugène SAVITZKAYA, À la cyprine, (poèmes), Paris, Minuit, 2015, 96 p., 11,50 €

Eugène Savitzkaya

Eugène Savitzkaya

Même si plusieurs recueils de textes d’Eugène Savitzkaya ont paru ces dernières années chez d’autres éditeurs comme Didier Devillez ou Yellow Now, il y avait dix ans, depuis Fou trop poli, qu’Eugène Savitzkaya n’avait plus publié de livre aux Editions de Minuit. Revendiquant le droit à la lenteur et le plaisir de l’observation, le voici de retour, avec deux livres qui paraissent en même temps : un roman, Fraudeur, et un recueil de courts poèmes, À la cyprine. Nous l’avons rencontré. 

Eugène Savitzkaya, quels sens donnez-vous au titre de ce nouveau roman, Fraudeur ? 

Nous vivons dans une époque de fraude généralisée, grosses fraudes, petites fraudes. Comment s’étonner qu’il existe de petits fraudeurs, alors qu’il en existe tant d’autres qui sont énormes, qui détournent, eux, des milliards d’euros, par les circuits suisses, luxembourgeois ? Et je me suis fait cette réflexion : que puis-je frauder, moi, de ma vie ? Quel produit pourrais-je frauder à la douane ? Peu de choses… Juste une mémoire de la littérature. Dans un livre, il y a toujours ce qu’on écrit réellement. Mais j’espère toujours, dans mon cas, que quelque chose d’autre passe, contre mon gré. C’est ça qui fait un livre réussi : quelque chose apparaît sans que l’auteur le veuille absolument. Voilà ce que j’espère de ce livre : que quelque chose d’autre survienne, en fraude, pour le lecteur.

La fraude peut aussi s’exercer sur les formes de l’écriture. Fraudeur est sous-titré par votre éditeur « roman », mais on devine qu’il y a dans ce roman une part biographique importante.

L’écriture, c’est déjà du détournement, en l’occurrence celle d’une langue. Quand on l’utilise, quand on agit dessus, il est évident qu’on la détourne. On ne peut pas se conformer à toutes les règles de la langue, sinon elle serait déjà comme une langue morte. Le détournement agit donc aussi sur la narration, sur ce qu’on appelle roman, récit, fiction… et je n’ai jamais souhaité me conformer à une seule forme de narration. Car il y a trente-six mille façons de narrer les choses, qui en douterait ? Je me souviens de cette phrase de Varlam Chalamov : « Notre époque n’a plus besoin de fictions, elle a besoin de témoignages. » Il est possible qu’un roman soit une manière de témoigner, en particulier ici, du passage de l’enfance à l’âge adulte. C’est donc une forme de témoignage un peu voilé. Mais je n’invente rien, ou pratiquement. Je me sers de mon vécu, de celui d’autres personnes, de ce qu’on m’a raconté. Ma matière, ce sont les réalités diverses du monde. Celles que j’ai moi-même connues, celles que d’autres m’ont rapportées.

Ce nouveau livre met en scène plusieurs personnages autour d’un jeune homme de quatorze ou quinze ans, qui est appelé « le fou » par le narrateur. Vous aimez bien ce « fou », qui vous ressemble un peu, beaucoup, non ?

Il faut bien des protagonistes, dans un roman (rires), il y a donc un fou, et on est vite un fou aux yeux des autres, il suffit de faire ou ne pas faire certaines choses. Ce livre est un peu la suite de Fou trop poli (2005). La dernière phrase de Fou trop poli dit ceci : « Dans le ventre en accordéon de la travailleuse, il y avait un trésor. » La travailleuse, c’est ce petit meuble d’autrefois monté sur pieds, dans lequel se trouvent des casiers qui s’ouvrent, et où l’on range toutes sortes de choses nécessaires à la couture. Donc allons voir quels trésors renferment ces petits casiers… Mais la travailleuse, c’est également la ménagère, l’ouvrière, la femme, celle qui porte l’enfant à naître. Voilà. Fraudeur est né en partie de cela, aussi. 

Fraudeur est un livre d’initiation, où intervient souvent, et jusqu’à l’extrême fin du livre, la figure du chaman. Comme s’il s’agissait par ce personnage d’un basculement vers d’autres connaissances ?

J’ai voulu montrer la figure d’un jeune garçon, d’un jeune homme, qui va découvrir d’autres facettes du monde. Je fais référence au chamanisme, car pour devenir chaman, ou pour avoir une connaissance des choses, il faut connaître la mort de près, il ne faut pas craindre d’affronter le danger. Les chamans grimpaient dans des arbres, des bouleaux souvent. Ils n’en tombaient pas, mais du sommet de cet arbre ils devaient rencontrer quelque chose, traverser des épreuves, pour arriver à ce statut de connaissance. Je ne parle pas de connaissances « magiques », en tout cas dans mon propre cas, mais c’est un peu ça qu’il y a dans ce livre : à travers une épreuve, qui peut être dangereuse, atteindre ce dépassement de soi, cette possibilité d’une renaissance. Dans Marin mon cœur, déjà, je disais que le premier cri de l’enfant qui naît, c’est pour ouvrir ses poumons. J’ai ressenti cette expérience là, expirer, expulser l’air des poumons jusqu’au bout. Et de là vient un nouveau souffle, un souffle physique, vivant. Mais je ne révèle pas tout au lecteur, je préfère qu’il s’approche de cette expérience au fur et à mesure de la lecture.

Les notations sur les états physiques de ce corps, vivant et se métamorphosant, sont une constante dans ce livre-ci, peut-être davantage que dans les précédents ?

Disons qu’ici le passage vers l’âge adulte, à travers toutes ces merveilleuses métamorphoses que connaît le corps adolescent, amplifie sans doute ces notations. Mais je ne vais pas vers la métaphysique, ou alors s’il y a métaphysique, c’est celle du corps, dont parle Sade. Je ne vois pas un « ailleurs », je ne vois pas de transcendance. J’observe un état de corps vivant, qui à un moment, sort du néant et puis à un autre moment, retourne vers le néant. Cela n’a rien de désespérant ou de négatif, c’est ainsi que nous sommes faits.

Vous évoquez également d’autres parcours, d’autres passages, ceux qui se font entre les pays que traversent les personnages. Il est question des origines russe et polonaise de vos parents, avant qu’ils n’arrivent sur les terres wallonnes de la Hesbaye.

En effet, il est beaucoup question de territoires. Il y a d’abord la Hesbaye de l’adolescent, celle que j’ai pu connaître, et qui hélas n’existe quasiment plus aujourd’hui, livrée à l’agriculture intensive. C’est la terre d’élection du livre, celle où tout se passe, d’où tout se déploie pour l’adolescent. Les autres pays qui se raccrochent à ce territoire sont ceux des autres personnages du livre, un père venu de Pologne, une mère originaire de Smolensk, chassée d’abord vers la Sibérie, puis vers l’Ukraine, et qui ont eu une histoire à travers l’Europe, contraints de partir, de bouger, poussés par ce qu’on doit appeler la scélératesse des humains. Poussés en fait par la guerre : elle est peu évoquée, mais elle est présente en arrière-fond, hier, et aujourd’hui. C’est une des préoccupations du livre, tous les personnages sont, ou ont été, concernés par la question de la guerre et du conflit, de la déportation et de l’exil. Les territoires sont ceux-là, et ce qu’il en advient, c’est aussi leur transformation sous les effets de la mercantilisation dominante. On ne peut pas faire l’impasse sur cette évolution qui passe par la géographie. Rien n’est exactement comparable, bien sûr. Mais on peut observer la pauvreté dans certains anciens pays de l’Est, après la chute du bloc soviétique, et l’arrogance nouvelle de ceux qui y possèdent maintenant l’argent, comme on peut observer le remembrement des terres en Wallonie, et la destruction de toute une économie régionale qui passait par de petites exploitations agricoles.

Vous évoquez cette puissance de l’argent, cette férocité de la spoliation, à travers l’itinéraire et les conditions de vie difficile qu’a connus votre mère. C’est un itinéraire que vous avez vous-même suivi, dans ses traces familiales ?  

Oui, il me fallait un fil conducteur pour que je puisse parler de ces terres wallonnes où elle a fini par aboutir, venant de sa Russie natale. C’est une façon de narrer les choses, de pouvoir dire ce qui est insupportable aujourd’hui comme hier, dans ces populations qui sont chassées, ballottées, d’un pays à l’autre. Tout cela pour le plus grand bénéfice des nouveaux propriétaires. Sade, encore lui, dans les toutes premières pages des 120 journées de Sodome, parle des guerres de Louis XIV, qui ont coûté énormément d’argent à la France, et ont considérablement appauvri sa population. Mais, dit Sade, derrière ces guerres, il y a des sangsues qui se sont enrichies. Les calamités humaines ont toujours profité à d’autres humains, et c’est ce qu’on voit aujourd’hui encore, mais cela a toujours existé : les guerres appauvrissent, et à côté de cela, on voit de grands commerces qui se développent de manière florissante, par exemple celui de l’industrie des armes d’une part, de la pharmacie de l’autre. Comme si, bizarrement, il fallait pouvoir détruire, abîmer, blesser, pour pouvoir ensuite soigner et guérir, avec des médicaments qui coûtent eux aussi très cher, dans les pays du tiers-monde notamment.

En même temps que votre roman paraît un recueil de poèmes, À la cyprine, qui fait l’éloge du corps féminin et de la présence de la femme.

Nous avons cette chance d’avoir deux sexes différents et intéressants ! La curiosité s’éveille tôt, et les enfants ont la curiosité immédiate du corps de l’autre et de ses magnifiques différences. Une passion simple, sans perversité. Et une passion de tout temps, qui se développe avec l’âge, qui ne s’arrête jamais, si on a la chance d’être dans cette voie-là ! C’est un souci, un tracas, et en même temps un émerveillement, toujours frais. Je l’évoque dans Fraudeur, j’ai découvert très tôt, étant jeune garçon, les petites filles du village. Les uns les autres nous avions toute liberté de jouer ensemble, dans les bois, les campagnes, là où les adultes ne nous tenaient pas à l’œil.

J’ai découvert l’univers féminin également par un livre de Monique Wittig, L’Opoponax. Ce livre a été pour moi d’une grande influence, notamment pour le respect que l’on doit à l’autre, à la jeune fille, à la femme. Avec ce livre, j’ai voulu fêter cette présence féminine, le dédier à une substance du bonheur, à travers ces courts poèmes, échelonnés sur presque vingt ans. Chacun des textes a mûri très longtemps. Je tenais à l’ensemble, et j’ai préféré patienter pour le publier chez Minuit. C’est une sorte de réflexion très lente, avec un lexique parfois plus léger, tantôt comme une ébauche ou une petite élégie, tantôt comme une chanson. C’est un coffret très précieux, contenant de petites choses, quelques-unes dédiées à des personnes qui ont été très importantes pour moi. C’est comme un réservoir de fleurs séchées, qui n’existent plus en tant que fleur, mais qui ont conservé quelque chose de charnel, malgré le temps et le néant. Faire sécher des fleurs, c’est une très belle activité : quelque chose d’elles resplendira encore.

Alain Delaunois


Article paru dans Le Carnet et les Instants n° 186 (2015)