Eugène Savitzkaya, une écriture entre mémoire et détournements

Eugène Savitzkaya

Eugène Sav­itzkaya

Même si plusieurs recueils de textes d’Eugène Sav­itzkaya ont paru ces dernières années chez d’autres édi­teurs comme Didi­er Dev­illez ou Yel­low Now, il y avait dix ans, depuis Fou trop poli, qu’Eugène Sav­itzkaya n’avait plus pub­lié de livre aux Edi­tions de Minu­it. Revendi­quant le droit à la lenteur et le plaisir de l’observation, le voici de retour, avec deux livres qui parais­sent en même temps : un roman, Fraudeur, et un recueil de courts poèmes, À la cyprine. Nous l’avons ren­con­tré. 

Eugène Sav­itzkaya, quels sens don­nez-vous au titre de ce nou­veau roman, Fraudeur ?
Nous vivons dans une époque de fraude général­isée, gross­es fraudes, petites fraudes. Com­ment s’étonner qu’il existe de petits fraudeurs, alors qu’il en existe tant d’autres qui sont énormes, qui détour­nent, eux, des mil­liards d’euros, par les cir­cuits suiss­es, lux­em­bour­geois ? Et je me suis fait cette réflex­ion : que puis-je fraud­er, moi, de ma vie ? Quel pro­duit pour­rais-je fraud­er à la douane ? Peu de choses… Juste une mémoire de la lit­téra­ture. Dans un livre, il y a tou­jours ce qu’on écrit réelle­ment. Mais j’espère tou­jours, dans mon cas, que quelque chose d’autre passe, con­tre mon gré. C’est ça qui fait un livre réus­si : quelque chose appa­raît sans que l’auteur le veuille absol­u­ment. Voilà ce que j’espère de ce livre : que quelque chose d’autre survi­enne, en fraude, pour le lecteur.

La fraude peut aus­si s’exercer sur les formes de l’écriture. Fraudeur est sous-titré par votre édi­teur « roman », mais on devine qu’il y a dans ce roman une part biographique impor­tante.
L’écriture, c’est déjà du détourne­ment, en l’occurrence celle d’une langue. Quand on l’utilise, quand on agit dessus, il est évi­dent qu’on la détourne. On ne peut pas se con­former à toutes les règles de la langue, sinon elle serait déjà comme une langue morte. Le détourne­ment agit donc aus­si sur la nar­ra­tion, sur ce qu’on appelle roman, réc­it, fic­tion… et je n’ai jamais souhaité me con­former à une seule forme de nar­ra­tion. Car il y a trente-six mille façons de nar­rer les choses, qui en douterait ? Je me sou­viens de cette phrase de Var­lam Cha­la­m­ov : « Notre époque n’a plus besoin de fic­tions, elle a besoin de témoignages. » Il est pos­si­ble qu’un roman soit une manière de témoign­er, en par­ti­c­uli­er ici, du pas­sage de l’enfance à l’âge adulte. C’est donc une forme de témoignage un peu voilé. Mais je n’invente rien, ou pra­tique­ment. Je me sers de mon vécu, de celui d’autres per­son­nes, de ce qu’on m’a racon­té. Ma matière, ce sont les réal­ités divers­es du monde. Celles que j’ai moi-même con­nues, celles que d’autres m’ont rap­portées.

Ce nou­veau livre met en scène plusieurs per­son­nages autour d’un jeune homme de qua­torze ou quinze ans, qui est appelé « le fou » par le nar­ra­teur. Vous aimez bien ce « fou », qui vous ressem­ble un peu, beau­coup, non ?
Il faut bien des pro­tag­o­nistes, dans un roman (rires), il y a donc un fou, et on est vite un fou aux yeux des autres, il suf­fit de faire ou ne pas faire cer­taines choses. Ce livre est un peu la suite de Fou trop poli (2005). La dernière phrase de Fou trop poli dit ceci : « Dans le ven­tre en accordéon de la tra­vailleuse, il y avait un tré­sor. » La tra­vailleuse, c’est ce petit meu­ble d’autrefois mon­té sur pieds, dans lequel se trou­vent des casiers qui s’ouvrent, et où l’on range toutes sortes de choses néces­saires à la cou­ture. Donc allons voir quels tré­sors ren­fer­ment ces petits casiers… Mais la tra­vailleuse, c’est égale­ment la ménagère, l’ouvrière, la femme, celle qui porte l’enfant à naître. Voilà. Fraudeur est né en par­tie de cela, aus­si. 

Fraudeurest un livre d’initiation, où inter­vient sou­vent, et jusqu’à l’extrême fin du livre, la fig­ure du chaman. Comme s’il s’agissait par ce per­son­nage d’un bas­cule­ment vers d’autres con­nais­sances ?
J’ai voulu mon­tr­er la fig­ure d’un jeune garçon, d’un jeune homme, qui va décou­vrir d’autres facettes du monde. Je fais référence au chaman­isme, car pour devenir chaman, ou pour avoir une con­nais­sance des choses, il faut con­naître la mort de près, il ne faut pas crain­dre d’affronter le dan­ger. Les chamans grim­paient dans des arbres, des bouleaux sou­vent. Ils n’en tombaient pas, mais du som­met de cet arbre ils devaient ren­con­tr­er quelque chose, tra­vers­er des épreuves, pour arriv­er à ce statut de con­nais­sance. Je ne par­le pas de con­nais­sances « mag­iques », en tout cas dans mon pro­pre cas, mais c’est un peu ça qu’il y a dans ce livre : à tra­vers une épreuve, qui peut être dan­gereuse, attein­dre ce dépasse­ment de soi, cette pos­si­bil­ité d’une renais­sance. Dans Marin mon cœur, déjà, je dis­ais que le pre­mier cri de l’enfant qui naît, c’est pour ouvrir ses poumons. J’ai ressen­ti cette expéri­ence là, expir­er, expulser l’air des poumons jusqu’au bout. Et de là vient un nou­veau souf­fle, un souf­fle physique, vivant. Mais je ne révèle pas tout au lecteur, je préfère qu’il s’approche de cette expéri­ence au fur et à mesure de la lec­ture.

Les nota­tions sur les états physiques de ce corps, vivant et se méta­mor­phosant, sont une con­stante dans ce livre-ci, peut-être davan­tage que dans les précé­dents ?
Dis­ons qu’ici le pas­sage vers l’âge adulte, à tra­vers toutes ces mer­veilleuses méta­mor­phoses que con­naît le corps ado­les­cent, ampli­fie sans doute ces nota­tions. Mais je ne vais pas vers la méta­physique, ou alors s’il y a méta­physique, c’est celle du corps, dont par­le Sade. Je ne vois pas un « ailleurs », je ne vois pas de tran­scen­dance. J’observe un état de corps vivant, qui à un moment, sort du néant et puis à un autre moment, retourne vers le néant. Cela n’a rien de dés­espérant ou de négatif, c’est ain­si que nous sommes faits.

Vous évo­quez égale­ment d’autres par­cours, d’autres pas­sages, ceux qui se font entre les pays que tra­versent les per­son­nages. Il est ques­tion des orig­ines russe et polon­aise de vos par­ents, avant qu’ils n’arrivent sur les ter­res wal­lonnes de la Hes­baye.
En effet, il est beau­coup ques­tion de ter­ri­toires. Il y a d’abord la Hes­baye de l’adolescent, celle que j’ai pu con­naître, et qui hélas n’existe qua­si­ment plus aujourd’hui, livrée à l’agriculture inten­sive. C’est la terre d’élection du livre, celle où tout se passe, d’où tout se déploie pour l’adolescent. Les autres pays qui se rac­crochent à ce ter­ri­toire sont ceux des autres per­son­nages du livre, un père venu de Pologne, une mère orig­i­naire de Smolen­sk, chas­sée d’abord vers la Sibérie, puis vers l’Ukraine, et qui ont eu une his­toire à tra­vers l’Europe, con­traints de par­tir, de bouger, poussés par ce qu’on doit appel­er la scélératesse des humains. Poussés en fait par la guerre : elle est peu évo­quée, mais elle est présente en arrière-fond, hier, et aujourd’hui. C’est une des préoc­cu­pa­tions du livre, tous les per­son­nages sont, ou ont été, con­cernés par la ques­tion de la guerre et du con­flit, de la dépor­ta­tion et de l’exil. Les ter­ri­toires sont ceux-là, et ce qu’il en advient, c’est aus­si leur trans­for­ma­tion sous les effets de la mer­can­til­i­sa­tion dom­i­nante. On ne peut pas faire l’impasse sur cette évo­lu­tion qui passe par la géo­gra­phie. Rien n’est exacte­ment com­pa­ra­ble, bien sûr. Mais on peut observ­er la pau­vreté dans cer­tains anciens pays de l’Est, après la chute du bloc sovié­tique, et l’arrogance nou­velle de ceux qui y pos­sè­dent main­tenant l’argent, comme on peut observ­er le remem­bre­ment des ter­res en Wal­lonie, et la destruc­tion de toute une économie régionale qui pas­sait par de petites exploita­tions agri­coles.

Vous évo­quez cette puis­sance de l’argent, cette féroc­ité de la spo­li­a­tion, à tra­vers l’itinéraire et les con­di­tions de vie dif­fi­cile qu’a con­nus votre mère. C’est un itinéraire que vous avez vous-même suivi, dans ses traces famil­iales ?  
Oui, il me fal­lait un fil con­duc­teur pour que je puisse par­ler de ces ter­res wal­lonnes où elle a fini par aboutir, venant de sa Russie natale. C’est une façon de nar­rer les choses, de pou­voir dire ce qui est insup­port­able aujourd’hui comme hier, dans ces pop­u­la­tions qui sont chas­sées, bal­lot­tées, d’un pays à l’autre. Tout cela pour le plus grand béné­fice des nou­veaux pro­prié­taires. Sade, encore lui, dans les toutes pre­mières pages des 120 journées de Sodome, par­le des guer­res de Louis XIV, qui ont coûté énor­mé­ment d’argent à la France, et ont con­sid­érable­ment appau­vri sa pop­u­la­tion. Mais, dit Sade, der­rière ces guer­res, il y a des sang­sues qui se sont enrichies. Les calamités humaines ont tou­jours prof­ité à d’autres humains, et c’est ce qu’on voit aujourd’hui encore, mais cela a tou­jours existé : les guer­res appau­vris­sent, et à côté de cela, on voit de grands com­merces qui se dévelop­pent de manière floris­sante, par exem­ple celui de l’industrie des armes d’une part, de la phar­ma­cie de l’autre. Comme si, bizarrement, il fal­lait pou­voir détru­ire, abîmer, bless­er, pour pou­voir ensuite soign­er et guérir, avec des médica­ments qui coû­tent eux aus­si très cher, dans les pays du tiers-monde notam­ment.

En même temps que votre roman paraît un recueil de poèmes, À la cyprine, qui fait l’éloge du corps féminin et de la présence de la femme.
Nous avons cette chance d’avoir deux sex­es dif­férents et intéres­sants ! La curiosité s’éveille tôt, et les enfants ont la curiosité immé­di­ate du corps de l’autre et de ses mag­nifiques dif­férences. Une pas­sion sim­ple, sans per­ver­sité. Et une pas­sion de tout temps, qui se développe avec l’âge, qui ne s’arrête jamais, si on a la chance d’être dans cette voie-là ! C’est un souci, un tra­cas, et en même temps un émer­veille­ment, tou­jours frais. Je l’évoque dans Fraudeur, j’ai décou­vert très tôt, étant jeune garçon, les petites filles du vil­lage. Les uns les autres nous avions toute lib­erté de jouer ensem­ble, dans les bois, les cam­pagnes, là où les adultes ne nous tenaient pas à l’œil.

J’ai décou­vert l’univers féminin égale­ment par un livre de Monique Wit­tig, L’Opoponax. Ce livre a été pour moi d’une grande influ­ence, notam­ment pour le respect que l’on doit à l’autre, à la jeune fille, à la femme. Avec ce livre, j’ai voulu fêter cette présence fémi­nine, le dédi­er à une sub­stance du bon­heur, à tra­vers ces courts poèmes, éch­e­lon­nés sur presque vingt ans. Cha­cun des textes a mûri très longtemps. Je tenais à l’ensemble, et j’ai préféré patien­ter pour le pub­li­er chez Minu­it. C’est une sorte de réflex­ion très lente, avec un lex­ique par­fois plus léger, tan­tôt comme une ébauche ou une petite élégie, tan­tôt comme une chan­son. C’est un cof­fret très pré­cieux, con­tenant de petites choses, quelques-unes dédiées à des per­son­nes qui ont été très impor­tantes pour moi. C’est comme un réser­voir de fleurs séchées, qui n’existent plus en tant que fleur, mais qui ont con­servé quelque chose de char­nel, mal­gré le temps et le néant. Faire séch­er des fleurs, c’est une très belle activ­ité : quelque chose d’elles resplendi­ra encore.

Alain Delaunois


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°186 (2015)

Eugène SAVITZKAYA, Fraudeur, (roman), Paris, Minu­it, 2015, 167 p., 14,50 €
Eugène SAVITZKAYA, À la cyprine, (poèmes), Paris, Minu­it, 2015, 96 p., 11,50 €