Portes et livres ouverts : Les Roulades Littéraires Corsées

Anne-Michèle Hamesse présentée par François-Xavier Van Caulaert

Anne-Michèle Hamesse présen­tée par François-Xavier Van Caulaert à l’îlôt corse ©Michel Tor­rekens

De nom­breux lieux présen­tent, font vivre et décou­vrir, l’œuvre d’auteurs belges. Des lieux essen­tiels puisqu’ils per­me­t­tent de met­tre un vis­age sur un nom et d’entendre l’écrivain s’exprimer en direct sur son tra­vail. Pour ce numéro, nous avons eu le plaisir d’assister à l’une des soirées des Roulades Lit­téraires Corsées (RLC).

Oui, vous avez bien lu : des Roulades Lit­téraires Corsées. Un inti­t­ulé qui intrigue, né de l’imagination de celui qui les ani­me avec fer­veur et ent­hou­si­asme : François-Xavier Van Caulaert, qui se sou­vient avec émo­tion de l’époque où ce con­cept a vu le jour : « Les Roulades Lit­téraires Corsées sont nées en deux temps. En août 2015, Willy Lefèvre, Jean Jau­ni­aux et Pierre Kutzn­er déje­unent ensem­ble et dis­cu­tent lit­téra­ture, écrivains ; en se quit­tant, ils se dis­ent que ce serait chou­ette de dîn­er, une fois par mois, entre écrivains et passionné.e.s de lit­téra­ture. Cela serait une occa­sion pour dis­cuter de thèmes qui leur sont chers et de décou­vrir de nou­veaux ouvrages. Très vite, Willy évoque avec moi ce pro­jet qu’il va met­tre en place avec ces deux per­son­nes. Puis, pour divers­es raisons, le pro­jet ne sem­ble pas aboutir. Dès lors, nous évo­quons la pos­si­bil­ité de lancer le pro­jet à deux. Un soir, je trou­ve le nom et le pro­pose à Willy Lefèvre. » Les Roulades Lit­téraires Corsées – les habitués par­lent désor­mais des Roulades – étaient nées et la pre­mière eut lieu le mar­di 17 novem­bre 2015, avec le romanci­er Mar­tin Rye­landt pour les inau­gur­er.

Un coin de Corse

Pour tenir ces ren­con­tres (mais pourquoi des roulades ? Nous lais­serons le mys­tère plan­er…), ils élisent un lieu qui jouxte l’hôtel com­mu­nal d’Ixelles, place Fer­nand Cocq, un lieu cos­mopo­lite à l’image de la cap­i­tale, qui pro­pose des spé­cial­ités cors­es et provençales. Un lieu intime aux saveurs authen­tiques qui porte bien son nom : L’Îlot corse (Rue du Col­lège 22 à Ixelles). Comme une sig­na­ture, la sil­hou­ette de l’île de beauté est dess­inée sur un mur et reprend quelques grands crus locaux : ceux des domaines Petra Bian­ca, Comte Péral­di, Ter­rac­cia, Cor­do­liani, Gen­tile, etc. L’endroit se veut con­vivial et les Roulades Lit­téraires Corsées lim­i­tent leur pub­lic à trente per­son­nes max­i­mum, ce qui per­met échanges et ren­con­tres après l’interview. Ces soirées n’auraient prob­a­ble­ment pas vu le jour sans la com­plic­ité de Willy Lefèvre dont François-Xavier Van Caulaert souligne le rôle essen­tiel. « Willy est la roue avant ou la roue arrière du tan­dem que nous for­mons, con­fie-t-il. Les Roulades se con­stru­isent tout au long de nos pas­sion­nantes dis­cus­sions. C’est un partage per­ma­nent entre nous. Nous nous faisons décou­vrir mutuelle­ment des per­son­nes, des lieux, des livres, des édi­teurs de tous hori­zons. Puis, de manière très pra­tique, il prend en main la créa­tion des visuels liés à la pro­mo­tion. Il se charge aus­si de récolter des traces des Roulades : pho­tos, pris­es de vue et mon­tages vidéo de cer­taines Roulades. Il lui est égale­ment arrivé de men­er cer­tains entre­tiens comme celui en com­pag­nie d’Alain Cadéo. » Ancien libraire, Willy Lefèvre fait désor­mais par­tie de cette com­mu­nauté de plus en plus large de blogueurs qui parta­gent leur PAL (pile à lire, selon leur jar­gon) sur le Net. C’est par ce biais que les RLC se font con­naître, que ce soit sur le blog « Les plaisirs de Marc Page » ou sur divers­es plate­formes comme « La bib­lio­thèque du rat ». 

Un peu de tout

Un des mérites de ces soirées est de faire la place belle à l’édition belge et notam­ment à ses auda­cieux décou­vreurs de tal­ents qui doivent égale­ment fer­railler pour exis­ter sur le marché du livre. Auteurs belges, édi­teurs comme Xavier Van­vaeren­bergh des édi­tions Ker ou Nico­las Chieusse pour Élé­ments de lan­gage, cri­tiques lit­téraires, le lin­guiste Michel Fran­card, etc., la pro­gram­ma­tion des RLC se veut éclec­tique. « Dès le départ, explique François-Xavier Van Caulaert, notre volon­té com­mune à Willy et à moi a été de créer des moments de ren­con­tres, de décou­vertes et de partage autour du livre de manière glob­ale. Il y avait l’en­vie de faire décou­vrir ou redé­cou­vrir des per­son­nes ayant un par­cours de vie lié au livre par leur méti­er et/ou leur pas­sion. Dès lors, c’é­tait une évi­dence de ne pas seule­ment lim­iter les Roulades à des écrivains, ce qui est trop sou­vent le cas dans les ren­con­tres pro­gram­mées en librairies. Ouvrir per­met de diver­si­fi­er, d’of­frir le plus de décou­vertes pos­si­bles par rap­port au monde du livre. Les livres n’ex­is­tent pas seule­ment grâce aux auteurs. Il faut égale­ment des édi­teurs, des libraires, des chroniqueurs… »

Instal­lés sur deux (ou trois) hauts tabourets, les bret­teurs du soir échangent sur la vie lit­téraire en Bel­gique, sur l’élaboration d’une œuvre, sur les heurts et bon­heurs d’une dis­ci­pline comme l’écriture, sur la lec­ture qui est le point de jonc­tion des invités et du pub­lic, sur les réal­ités sou­vent mécon­nues de l’édition, etc. Mais, au-delà de la lec­ture des
ouvrages qui con­stituent la base de ces ren­con­tres, com­ment celles-ci se pré­par­ent-elles ? « Chaque Roulade est dif­férente, explique François-Xavier Van Caulaert, ne fût-ce que par la per­son­nal­ité qui y est accueil­lie. Je dirais qu’il n’y a pas vrai­ment une méth­ode de pré­pa­ra­tion unique. Pour cer­taines Roulades, notam­ment celles con­sacrées aux édi­teurs, je suis allé ren­con­tr­er ceux-ci aupar­a­vant, afin de dis­cuter de leur méti­er, de leur par­cours, de leur vision du secteur. Pour les écrivains, je me plonge dans tout ou par­tie de leur bib­li­ogra­phie. En revanche, pour chaque Roulade, mon côté doc­u­men­tal­iste ressort. En effet, je prends chaque fois le temps, et un plaisir cer­tain, à fouiller Inter­net pour trou­ver des infor­ma­tions sur les invités. Je lis des arti­cles, je regarde des vidéos d’en­tre­tiens quand il en existe. Je m’im­prègne du par­cours de l’in­vité et de son œuvre lorsque c’est un écrivain. Cela me per­met de ne rédi­ger que peu de ques­tions à l’a­vance, car je tiens à laiss­er une place impor­tante à la spon­tanéité. Rebondir sur ce que la per­son­ne face à moi racon­te, ne pas coin­cer l’en­tre­tien dans des ques­tions trop pré­parées. » François-Xavier Van Caulaert est par ailleurs bib­lio­thé­caire à Water­mael-Boits­fort, ceci expli­quant peut-être cela : « Je pense que ce que je suis, les pas­sions qui m’ani­ment m’ont poussé à vouloir œuvr­er dans le monde du livre. Après, je dirais qu’il y a la curiosité de décou­vrir des livres, des auteurs, des édi­teurs, mais surtout la pas­sion du partage. Être un passeur de quelque chose, et cela en toute humil­ité. Et toutes ces valeurs, ces sen­ti­ments et ces actions rejoignent ce qui ani­me le bib­lio­thé­caire que je suis. »

Un soir avec Anne-Michèle Hamesse et… sa voisine

Ce soir-là, jour de la fête de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles, se tenait la dix-huitième RLC, en démar­rage de la troisième sai­son. L’invitée était Anne-Michèle Hamesse, notam­ment pour son dernier recueil de nou­velles, Ma voi­sine a hurlé toute la nuit, pub­lié aux édi­tions Le Cac­tus Inébran­lable, ani­mées par Jean-Philippe Quer­ton. « Un édi­teur sym­pa­thique, rebelle et imper­ti­nent, dix­it Anne-Michèle Hamesse, qui me laisse totale­ment libre. » Ren­con­tr­er Anne-Michèle Hamesse, c’est l’occasion de ren­con­tr­er une auteure qui, par­al­lèle­ment à ses nou­velles, a signé plusieurs romans : Natale, Le jeune homme de Calais, Bel­la dis­parue, Le Voleur, Vil­la Théodore, aux édi­tions Luce Wilquin, et plus récem­ment Les années Vic­toire, chez Nov­e­las Édi­tions. Sont égale­ment parus les deux tomes de L’I­tal­ie de Flo­rence, aux édi­tions fran­coph­o­nes belges, choi­sis par les lec­tri­ces de la revue Gaël comme le roman de l’été 1995. C’est aus­si la décou­verte d’une pas­sion­née de théâtre, dont elle est une chroniqueuse régulière pour les revues Le Non-dit et La Revue Générale. Quel ne fut d’ailleurs pas son bon­heur de voir son roman Bel­la dis­parue, adap­té et mis en scène par Jack Levi pour la com­pag­nie Côté Vil­lage. C’est enfin quelqu’un qui s’est mis au ser­vice de la lit­téra­ture en accep­tant d’assumer les respon­s­abil­ités de prési­dente de l’Association des Écrivains Belges (AEB). Sig­nalons au pas­sage que cette asso­ci­a­tion, sise dans le pres­tigieux Musée Camille Lemon­nier qui fleure bon le XIXe siè­cle, avec une recon­sti­tu­tion du cab­i­net de l’auteur d’Un Mâle ou Happe-Chair, pro­pose égale­ment ses Soirées des Let­tres men­su­elles, qui sont l’occasion de décou­vrir un trio d’auteurs ayant pub­lié récem­ment, mais aus­si une série d’entretiens menés par Michel Joiret sur la lit­téra­ture de Bel­gique. À ce pro­pos, et après deux saisons com­plètes de RLC, son ani­ma­teur a‑t-il pu dégager une cer­taine vision de ce qu’est la lit­téra­ture belge con­tem­po­raine ? « Oui, j’ai con­tin­ué de nour­rir et d’en­richir ma con­nais­sance de la lit­téra­ture belge con­tem­po­raine et du milieu du livre belge. C’est sa richesse et sa diver­sité qui nous avaient don­né envie, notam­ment, de lancer les Roulades. Après deux années et plus de vingt soirées, j’ai encore pu faire de nou­velles ren­con­tres, de nou­velles décou­vertes. C’est une lit­téra­ture en con­stante évo­lu­tion, qui voit naître de nou­veaux tal­ents chaque année, et au cœur de laque­lle des écrivains con­tin­u­ent de trac­er leur sil­lon, bâtis­sant ain­si une œuvre. Tout cela est très réjouis­sant et je pense qu’il faut con­tin­uer de porter cette lit­téra­ture, de la partager, de la ren­dre con­tagieuse, et cela au tra­vers d’ar­ti­cles dans des revues et des soirées », con­clut François-Xavier Van Caulaert.

Michel Tor­rekens

Les Roulades Littéraires Corsées en 4 mots :

  • Lib­erté : “Les Roulades ont une lib­erté totale dans leurs choix, car nous sommes totale­ment indépen­dants. Nous ne devons pas nous souci­er de rem­plir des critères bien pré­cis en vue de l’ob­ten­tion de sub­sides ou de statuts. En clair, nous pou­vons recevoir qui nous le souhaitons si, à nos yeux, cela peut con­stituer une soirée pas­sion­nante et de qual­ité.”
  • Curiosité et pas­sion : “Ce sont deux mots qui nous guident dans nos décou­vertes et dans notre sélec­tion d’in­ter­venants. Nous sommes deux immenses curieux guidés par la pas­sion. Nous avons donc à cœur de faire décou­vrir des per­son­nes, leur par­cours et leur créa­tiv­ité.”  
  • Con­vivi­al­ité : “Les Roulades sont des ren­con­tres portées par une con­vivi­al­ité cer­taine, due notam­ment au fait que nous limi­tons le nom­bre de par­tic­i­pants (Ndlr : une trentaine), mais que ceux-ci tis­sent des liens entre eux. On tenait à ce que les Roulades soient un lieu de ren­con­tres entre l’in­ter­venant et les par­tic­i­pants, mais égale­ment entre les par­tic­i­pants.”

En pratique

L’îlot corse
Rue du col­lege 22
1050 Ixelles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 197 (jan­vi­er 2018)