Dossier Michaux

henri michaux portrait

Hen­ri Michaux

Les 101 vies d’Hen­ri Michaux
Hen­ri Michaux Namur-Brux­elles
Por­trait d’un artiste par ses traces
Cir­con­stances d’une ren­con­tre
Hen­ri Michaux : lit­téra­ture, pein­ture… écri­t­ure
Émer­gences
Faces cachées d’un rebelle à l’image
Gestes, pro­longe­ments


Les 101 vies d’Henri Michaux

Cela ne fait pas très sérieux. Voilà qu’on se pré­pare, à Namur et à Brux­elles, à inau­gur­er un ensem­ble unique de man­i­fes­ta­tions des­tinées à met­tre en per­spec­tive toute l’œuvre de Michaux, pein­tre et poète, et cet événe­ment – c’en est un, croyez-moi, de pre­mière impor­tance – ne coïn­cide même pas avec le mil­lésime d’un anniver­saire notable. Le père de Plume n’est pas né il y a cent ans, mais en 1899. Son décès ne remonte pas à 1985, mais à 84. 96 ou 11 ans : ces chiffres, décidé­ment, ne tour­nent pas très rond ! Y aurait-il quelque flot­te­ment dans l’usage des com­mé­mora­tions cul­turelles ?

Et si l’esprit qui pré­side à cet événe­ment, sim­ple­ment bap­tisé « Hen­ri Michaux Namur-Brux­elles », n’était juste­ment pas celui d’une com­mé­mora­tion, mais un acte de présence du créa­teur dans nos villes, dans nos vies ? Si le seul Michaux qui importe était celui qui trans­forme les con­sciences, les per­cep­tions, les désirs, les éner­gies ? Si l’œuvre n’avait plus nul besoin d’un anniver­saire pour qu’on se la remé­more, parce que Michaux a 101 vies devant lui, qu’il renaitra chaque fois qu’il par­lera à quelqu’un ? C’est en tout cas l’idée qui nous a ani­més pour la pré­pa­ra­tion de ce dossier. Plutôt que de céder à la célébra­tion d’une valeur con­sacrée, nous avons donc voulu éprou­ver la valeur d’usage de Michaux, en faisant appel à des écrivains, des artistes sur qui cet homme, cette œuvre ont agi, et qui sont entrés en dia­logue avec lui par leur pro­pre tra­vail. On trou­vera leurs témoignages au fil des pages qui suiv­ent, rassem­blés au gré des affinités ou de ce qui nous a paru se répon­dre dans les thèmes qu’ils évo­quaient.

Ils sont quinze à avoir accep­té de con­tribuer à ce « dossier Michaux » par un texte orig­i­nal ou par une image (et par­fois les deux à la fois) : Pierre Alechin­sky, André Balt­haz­ar, Eric Brog­ni­et, Cap­i­taine Longchamp, Jacques Crickil­lon, Serge Delaive, Eddy Devold­er, Claude Hau­mont, Jacques Izoard, Wern­er Lam­ber­sy, Karel Logist, André Miguel, Eugène Sav­itzkaya, André Stas et Lil­iane Wouters. Pour tous ces créa­teurs, la ren­con­tre avec Michaux fut féconde. Nous les remer­cions d’avoir accep­té de ren­dre compte de leur expéri­ence, de leur per­cep­tion. Notre grat­i­tude aus­si va à Jean-Claude Pirotte : il nous a fait une sur­prise de taille et un plaisir insigne en nous envoy­ant deux textes et deux dessins de Michaux incon­nus et inédits, dont nous vous réser­vons bien enten­du la primeur.

On lira ci-dessous le pro­gramme détail­lé des man­i­fes­ta­tions « Hen­ri Michaux Namur-Brux­elles ». On ver­ra que, dans leur diver­sité, elles évo­quent avec une rare ampleur toutes les voies suiv­ies par Michaux dans sa créa­tion, qu’elle soit lit­téraire ou plas­tique.

henri michaux namur bruxelles

Plusieurs pub­li­ca­tions de haut niveau accom­pa­g­nent les expo­si­tions présen­tées au Botanique, au Musée Féli­cien Rops, à la Mai­son de la Cul­ture de Namur ou bien don­neront suite au col­loque inter­na­tion­al organ­isé par la Mai­son de la Poésie de Namur. Il n’était pas ques­tion pour nous de pré­ten­dre rivalis­er avec elles. Mais il nous a sem­blé utile de vous pro­pos­er une intro­duc­tion aux deux expo­si­tions lit­téraires vis­i­bles cet automne. Avec Jacques Car­i­on, nous irons sur la piste des doc­u­ments rares, mécon­nus, pré­cieux, qu’il a rassem­blés pour la Mai­son de la Cul­ture de Namur. Joseph Duhamel nous livr­era pour sa part la teneur de l’exposition didac­tique qu’il a conçue comme intro­duc­tion à l’œuvre, dont il nous pro­pose quelques balis­es.

Sans doute Le Car­net n’était-il pas le plus qual­i­fié pour abor­der l’aventure plas­tique de Michaux. Mais pou­vait-on l’éviter, quand textes et images, chez lui, émer­gent d’un même souf­fle ? À côté des lec­tures pro­posées, à l’occasion, par les écrivains que nous citions plus haut, Philippe Dewolf a accep­té de com­menter pour nous les estam­pes qu’expose le Musée Féli­cien Rops. Le reste sera pour cha­cun affaire de voy­age : d’Asie en Ecuador, de Grande Garabagne jusqu’au Pays de la Magie, du loin­tain intérieur à l’espace du dedans, et de Brux­elles à Namur…

Carme­lo Virone

Henri Michaux Namur-Bruxelles

Au Botanique : œuvres picturales

Du 20 octo­bre au 17 décem­bre, le Botanique présen­tera une cen­taine d’œuvres de Michaux en couleur, dont plus de la moitié sont inédites. Provenant de col­lec­tions publiques et privées, aquarelles, gouach­es et acryliques témoignent de quar­ante années de créa­tion inin­ter­rompue. Des vis­ites guidées sont organ­isées pour les écoles et les per­son­nes qui le souhait­ent.

Dans le cadre de cette expo­si­tion, dont la com­mis­saire est Carine Fol, sera pro­posé le film Hen­ri Michaux ou l’espace du dedans, de Geneviève Bon­nefoi et Jacques Veinat. Organ­isée en col­lab­o­ra­tion avec « Jeunesse et Arts plas­tiques », la séance se déroulera dans la salle de l’Orangerie le 29 novem­bre à 20 heures et sera suiv­ie d’un débat réu­nis­sant Jean-Pierre Ver­heggen et le cri­tique d’art Michel Baud­son.

Du 20 octo­bre au 17 décem­bre 1995.

Au Musée Félicien Rops : estampes

Bernadette Bon­nier est la com­mis­saire de l’exposition qui, au musée Féli­cien Rops, présen­tera quelque soix­ante œuvres d’Henri Michaux, réal­isées de 1948 à 1984. Il s’agit de gravures, rarement d’illustrations d’ouvrages, appa­rais­sant sous la forme d’estampes séparées, par­fois réu­nies en albums ou com­posant des séries : Mei­dosems, Par­cours, Deux suites pour le Point Car­di­nal. Quelques épreuves d’artiste rehaussées à la plume accom­pa­g­nent cette sélec­tion, ain­si que des livres d’artistes : Par la voie des rythmes, Mou­ve­ments, Saisir… Les œuvres sont issues de la col­lec­tion de la Bib­lio­thèque nationale de France (Don de Jean Hugues) et de col­lec­tions privées.

Du 21 octo­bre au 31 décem­bre 1995.

À la Maison de la Culture de Namur : encres et dessins

L’exposition présen­tée à la Mai­son de la Cul­ture de la Province de Namur pro­pose un par­cours sub­jec­tif par­mi les grandes encres et les dessins mescalin­iens de Michaux. Ces œuvres pour la plu­part inédites seront accom­pa­g­nées d’une sélec­tion opérée dans les prin­ci­pales col­lec­tions publiques et privées. Les com­mis­saires de l’exposition sont Jean-Michel François et André Lam­botte.

En col­lab­o­ra­tion avec « Jeunesse et Arts plas­tiques », la Mai­son de la Cul­ture présen­tera par ailleurs, le 21 novem­bre à 14h30, le film Hen­ri Michaux d’Alain Jaubert.

Du 21 octo­bre au 31 octo­bre 1995

À Namur également : littérature

Autre événe­ment à la Mai­son de la Cul­ture de Namur, avec l’exposition lit­téraire, la pre­mière d’envergure dans ce domaine, mise sur pied par Jacques Car­i­on et Jean-Pierre Ver­heggen. Grâce à la col­lab­o­ra­tion excep­tion­nelle de col­lec­tion­neurs – par­ti­c­ulière­ment des col­lec­tion­neurs belges, rich­es en doc­u­ments relat­ifs aux débuts lit­téraires de Michaux —  cette expo­si­tion présente des édi­tions bib­lio­philiques, des man­u­scrits auto­graphes pré­cieux, une impor­tante cor­re­spon­dance inédite, divers­es pho­tos raris­simes…

Bruxelles et Namur : exposition didactique

Pour éclair­er l’œuvre lit­téraire de Michaux, Joseph Duhamel a conçu une expo­si­tion didac­tique qui fourni­ra aux vis­i­teurs les jalons et repères essen­tiels d’une démarche inclass­able. Cette intro­duc­tion à Michaux et aux man­i­fes­ta­tions qui lui sont con­sacrées sera présen­tée en même temps au Botanique (du 20 octo­bre au 17 décem­bre) et à la Mai­son de la Cul­ture de Namur (du 21 octo­bre au 31 décem­bre 1995).

Namur encore : colloque international

Du 20 au 22 octo­bre, dans la grande salle de la Mai­son de la Cul­ture, un col­loque organ­isé par Eric Brog­ni­et, de la Mai­son de la Poésie de Namur, réu­ni­ra des spé­cial­istes de Michaux. Une ving­taine d’exposés sont prévus, par­mi lesquels ceux de Brigitte Ouvry-Vial, Ray­mond Bel­lour, Vic­tor Mar­tin-Schmets, Colette Roubaud, Jean-Michel Maulpoix, Anne-Elis­a­beth Halpern, Jean-Pierre Mar­tin, Jean-Luc Stein­metz, etc. Ils évo­queront les Ailleurs d’Henri Michaux, de son rap­port à la préhis­toire à la moder­nité absolue de son écri­t­ure.

Portrait d’un artiste par ses traces

Avec sa Bel­gique natale comme avec sa pro­pre image, Michaux entrete­nait plus d’un rap­port ambigu. C’est une des révéla­tions de l’exposition lit­téraire présen­tée à la Mai­son de la Cul­ture de Namur en octo­bre prochain. Com­mis­saire de cette expo­si­tion avec Jean-Pierre Ver­heggen, Jacques Car­i­on nous explique les recherch­es qu’il a menées.

Le Car­net et les Instants : On ne part pas à la recherche de doc­u­ments, pour pré­par­er une telle expo­si­tion, sans une hypothèse de tra­vail ?
Jacques Car­i­on :
J’ai d’abord lu les Quelques ren­seigne­ments sur 59 ans d’existence, le seul écrit stricte­ment auto­bi­ographique de Michaux. Un texte éton­nant, parce que les pre­mières années de sa vie y sont évo­quées de façon beau­coup plus détail­lée que les péri­odes plus récentes. En out­re, leur écri­t­ure témoigne d’une mise en œuvre lit­téraire, elle com­pose déjà un poème.
La biogra­phie de Michaux n’explique pas son œuvre, c’est enten­du. Il n’empêche qu’il y a peu d’exemples où la dis­tance de l’œuvre à la vie soit aus­si réduite. Ce qui me pas­sionne, c’est d’essayer de voir où l’intime de la vie se déploie et devient un texte. Or, cette part intime, on ne la con­nait que par ce que lui-même en révèle, dans son auto­bi­ogra­phie ou ailleurs. Cet ailleurs, il m’a sem­blé qu’il pour­rait fig­ur­er dans une par­tie de sa cor­re­spon­dance. Le pre­mier mythe propagé au sujet de Michaux, c’est qu’il détru­i­sait tout ce qu’il rece­vait. En fait, sa cor­re­spon­dance croisée avec Hel­lens existe, celles avec Paul­han ou Robert Gui­ette aus­si. Cha­cune de ces cor­re­spon­dances est inter­mit­tente, mais aucun n’a été vrai­ment inter­rompue, hormis par la mort. Et l’ensemble livre énor­mé­ment d’informations. Le tout était d’y avoir accès.

Votre tra­vail a donc ressem­blé à celui d’un détec­tive ?
L’aspect polici­er de mon enquête a con­sisté à rechercher où ces traces se trou­vaient, en entrant dans le milieu des col­lec­tion­neurs. On finit par se ren­dre compte, d’ailleurs, qu’il y a déjà beau­coup de choses acces­si­bles en Bel­gique. Une fois qu’on les a lues, on voit à par­tir de quels événe­ments l’œuvre se crée. Il est ain­si pos­si­ble de jeter un pont entre le texte d’Ecuador, par exem­ple, et la cor­re­spon­dance que, pen­dant son voy­age, Michaux envoy­ait à Paul­han. L’œuvre de Michaux ne se com­prend qu’en l’envisageant comme total­ité : chaque texte ne con­stitue jamais qu’un ensem­ble de signes – signes d’événements intérieurs majeurs qu’il faut rap­procher les uns des autres pour en percevoir le sens plein. Un tel rap­proche­ment peut s’effectuer aus­si entre des moments du texte et des moments de la cor­re­spon­dance.

Est-ce que les let­tres de Paul­han, Hel­lens, Gui­ette étaient les seules que Michaux avait con­servées ?
Non. Par­mi d’autres, j’ai aus­si retrou­vé dans sa doc­u­men­ta­tion les let­tres de René Micha, de Max Lore­au, celles d’Alechinsky aus­si. Quoi qu’il ait pu écrire sur la Bel­gique, les Belges ne comp­taient pas pour peu dans ses rela­tions.
À cet égard, mon enquête m’a per­mis d’éclairer cer­taines don­nées biographiques. Sa fidél­ité à Goe­mans, par exem­ple, est très anci­enne, elle remonte au col­lège. Ils avaient un troisième com­plice, Her­man Clos­son, et un ami plus jeune, qui était Norge. On a retrou­vé un doc­u­ment aux AML où, peu après la mort de sa femme, en 1948, Michaux donne un ren­dez-vous à Brux­elles à André Souris et à Clos­son. Il a tou­jours gardé ce con­tact avec la Bel­gique, et ce pays inter­vient dans son œuvre de façon beau­coup plus sig­ni­fica­tive qu’on ne le croit générale­ment. On peut par­ler d’abord des cir­con­stances de son écri­t­ure. C’est en Bel­gique, et notam­ment à Anvers, qu’il venait se réfugi­er pour écrire cer­tains textes : le Voy­age en Grande Garabagne par exem­ple. Mais les images qu’il trou­ve là-bas, et notam­ment l’Escaut, font récur­rence dans toute sa pro­duc­tion lit­téraire. Une fois que la cor­re­spon­dance attire l’attention sur ce point, on se mon­tre plus atten­tif à cer­tains types de signes. L’Escaut est pour lui l’emblème de tous les départs pos­si­bles. Or, très sou­vent dans ses poèmes, les images de régres­sion, de ren­fer­me­ment sur soi, sont suiv­ies d’une image de départ…

Avez-vous aus­si mené votre enquête auprès de sa famille ?
Non. Ce serait tomber dans le biographisme le plus ténu. J’ai voulu tenir compte des phras­es que Michaux impose : « Ils veu­lent tou­jours voir ma famille, mais je la tiens à l’écart. Pourquoi irais-je la mon­tr­er à leurs yeux char­la­tans ? » Il nous aver­tit. Il nous impose une atti­tude.

Que pour­ra-t-on voir dans l’exposition ?
Il y aura d’abord des doc­u­ments d’ordre biographique. On évo­quera ses ami­tiés de col­lège, mais aus­si le réseau des rela­tions qu’il s’est con­sti­tuées plus tard, dont cer­taines peu­vent sur­pren­dre : par exem­ple, il dédi­caçait ses livres à Jacques Prévert, à Joë Bous­quet…
Nous présen­terons par ailleurs quelques-uns de ses por­traits, his­toire de rec­ti­fi­er la légende selon laque­lle il n’acceptait pas qu’on le pho­togra­phie. À peine arrivé à Paris, en 1924, il a voulu pos­er pour Claude Cahun, comme il a accep­té de le faire dans les années cinquante pour Fac­chet­ti. Quant à Gisèle Fre­und, c’est Michaux qui a désiré se faire pho­togra­phi­er par elle durant la guerre. Mais ce qu’il refu­sait, c’est que ses por­traits soient dif­fusés dans n’importe quelle con­di­tion.
Une sec­tion impor­tante mon­tr­era le tra­vail de l’écriture chez Michaux. On y ver­ra des man­u­scrits, des tapuscrits, des épreuves cor­rigées par lui à la main, et même des exem­plaires d’ouvrages qu’il offre à ses amis et dans lesquels il éprou­ve encore le besoin d’apporter des cor­rec­tions, de chang­er des mots. Cela veut dire qu’un texte pour lui n’est jamais sta­ble. Les textes parus en revues sont mod­i­fiés pour paraitre en vol­ume etc. La ver­sion Gal­li­mard de Plume ne reprend même pas la moitié de l’édition ini­tiale.
On suiv­ra aus­si son par­cours au sein des revues, depuis le pre­mier numéro du Disque vert jusqu’au dernier numéro de la Nrf auquel il a par­ticipé, en pas­sant par Tel Quel etc.
Les bib­lio­philes trou­veront de quoi rêver, puisque, exem­plaires orig­in­aux à l’appui, l’exposition présen­tera, d’une part, l’ensemble des édi­teurs à qui Michaux a con­fié ses textes, d’autre part, ses tirages sur très grand papi­er et ses livres illus­trés : par lui-même, et par d’autres, comme Zao Wou Ki ou Tapié.
Enfin, une sec­tion sera con­sacrée aux grands refus d’Henri Michaux : son refus d’être pub­lié dans la Pléi­ade, le refus de son por­trait, le refus de don­ner des entre­tiens, les qua­tre livres qu’il a retirés de sa bib­li­ogra­phie…

Carme­lo Virone

Circonstances d’une rencontre

Avec Henri Michaux

J’ai ren­con­tré une seule fois Hen­ri Michaux. C’était en 1976 et les cir­con­stances n’étaient pas des plus favor­ables. Pour les résumer le plus rapi­de­ment pos­si­ble : dans la semaine où l’anthologie Panora­ma de la poésie française de Bel­gique allait sor­tir de presse, l’éditeur Jacques Antoine apprit qu’Henri Michaux refu­sait d’y fig­ur­er. Dis­cus­sions au télé­phone, inter­ven­tion de Dominique Aury, rien ne le fit chang­er d’avis. Il accep­tait néan­moins de recevoir l’auteur chez lui, peut-être restait-il une chance de le fléchir. On me con­fia donc son adresse, plus un code mys­térieux des­tiné à iden­ti­fi­er, dans le quarti­er des Invalides, un apparte­ment des plus anonymes (aucune men­tion de nom, ni sur le tableau des son­ner­ies, ni sur la porte, à l’étage). Je devais impéra­tive­ment être chez lui le lende­main, avec les épreuves de l’anthologie, et avant dix heures, ce qui me parut fort mati­nal.

« Bon amuse­ment, me dit Jacques Antoine. Tu le ver­ras sans doute en pyja­ma ».

Dans le train qui m’emportait vers Paris, en com­pag­nie de Françoise Del­carte, je me sou­viens d’avoir pen­sé : dire que, dans un autre con­texte, j’aurais été si heureuse de voir Hen­ri Michaux ! Dire qu’il faut que ce soit pour un pareil motif ! Il est vrai que la poésie fran­coph­o­ne de Bel­gique m’en a déjà fait voir de toutes les couleurs… Pas­sons.

Dix heures moins deux. Nous n’étions pas trop fières en son­nant à cette porte devant laque­lle nous avions bien fail­li rester, les épreuves une fois remise à une domes­tique apparem­ment inflex­i­ble. Ai-je mis une énergie par­ti­c­ulière à insis­ter (celle du dés­espoir !) ? Tout à coup, Michaux fut devant nous. En pyja­ma…

Les deux heures passées dans son bureau sont de celles qui ont comp­té dans ma vie. Gen­til­lesse (au bout de dix min­utes j’avais son accord), humour (quand Jacques Antoine appela, au télé­phone, il lui fit crain­dre que rien n’allait s’arranger, tout en me faisant com­pren­dre qu’il s’agissait d’une plaisan­terie et qu’il faut tou­jours, oui tou­jours tenir la dragée haute aux édi­teurs ! Puis, surtout, cette joie inat­ten­due : une vraie con­ver­sa­tion, là, sans façons, avec quelqu’un qui, tout de même, m’intimidait, une de ces con­ver­sa­tions où l’on se sent tout de suite de plain-pied.

De quoi avons-nous par­lé ? Au début, de l’anthologie, était-ce « nation­al­iste » ? – c’est le mot qu’il employa – N’allait-on pas se servir de lui comme d’une loco­mo­tive ? Divers­es ten­dances étaient-elles représen­tées ? Ras­suré sur ces points, évo­quant les dis­tances qu’il avait pris­es par rap­port à la Bel­gique, m’affirmant qu’il ne se con­sid­érait plus comme belge, il me dit soudain : « Et français ? Suis-je français ? – Non, vrai­ment pas ». Ma réponse avait fusé, du tac au tac, aus­si le regar­dai-je avec un peu d’inquiétude, il n’avait pas bronché. « Pas français. Quoi, alors ? » Cette fois, je pris mon temps, pour enfin répon­dre, je ne sais trop pourquoi : septen­tri­on­al. Il est resté silen­cieux, il avait l’air plutôt con­tent.

Septen­tri­on­al, bien sûr. Mais aus­si : ori­en­tal. Je le regar­dais, dans son pyja­ma bleu, avec son regard intense, sa tête de bonze. Et je me sen­tais extra­or­di­naire­ment à l’aise. L’évoquant plus tard, Françoise Del­carte et moi, sur le chemin du retour, le mot qui nous revint le plus sou­vent aux lèvres était : sérénité. La sérénité d’un être qui a tout con­nu, tout dépassé, qui regarde le monde avec détache­ment. Un détache­ment absolu.

Nous avons ensuite par­lé des mys­tiques, surtout des Fla­mands et des Rhé­nans. Ce qui nous a menés à la poésie fla­mande, que j’ai sou­vent traduite. Et, brusque­ment, à cet aveu : « Savez-vous que, pen­dant mon ado­les­cence, j’ai un moment, pen­sé écrire en fla­mand ? » Devant ma stupé­fac­tion : « J’étais en pen­sion, n’est-ce pas. En Campine. Et Gezelle était le grand bon­homme. Mais j’ai tout de suite sen­ti que je ne pour­rais jamais l’égaler. Au plan de la langue, bien sûr ».

Sur le moment, j’ai cru qu’il se payait ma tête. Plus tard, j’ai mieux com­pris. En témoignent ces vers très récem­ment écrits dans un poème, et qui évo­quent Gui­do Gezelle :

[…]
Son nom veut dire : com­pagnon
Comme Pouchkine, on ne peut le traduire.
l’un, en russe, dit ce que dans leur sang
à tout jamais, les Russ­es trainent,
l’autre ce que ressent
entre la dune blonde et le vent rude,
le peu­ple de la mer, de Bruges à Dix­mude.

Gris-argent ses poèmes comme
la couleur des images mor­tu­aires.
C’est ce qu’en dis­ait Rilke. Et je dirais
comme lui si je ne lisais
Gezelle qu’en français.
Tout son génie est dans sa langue, tout
ce qu’il a chan­té ne se chante
que dans le doux par­ler de la West-Flan­dre.
O Krink­ende win­klende water­d­ing !
Pas besoin de com­pren­dre.
Les tra­duc­teurs s’y casseront les dents.
L’alouette par­le alou­ette,
l’hirondelle hiron­delle, le Fla­mand, Gezelle.

Je réalise vingt ans plus tard : sans cette con­ver­sa­tion avec Michaux, jamais je n’aurais écrit ces lignes. Mais que l’un des plus grands poètes vivants me par­le de Gezelle, d’Hadewijch, des mys­tiques et des paysages du Nord, tout en me réitérant sa méfi­ance à l’égard de notre plat pays, (surtout de son con­texte cul­turel), par­fois, je crois l’avoir rêvé.

Je suis heureuse, alors, de n’avoir pas été le trou­ver seule. Non, je n’ai pas rêvé. Quelqu’un était là, avec moi, qui pour­rait en témoign­er. Et qui, comme moi, en a sans doute gardé un sou­venir unique.

Lil­iane Wouters

Capitaine Longchamp

Cap­i­taine Longchamp, “Je suis gong et ouate et chant neigeux” (Hen­ri Michaux, Mes pro­priétés), pein­ture sur car­ton

HM

Qui cache son fou,
meurt sans voix

1949. Ren­con­tre d’une voix (une voix pour toutes ?) par la voix d’un autre : réc­i­tal d’Yves Tar­let, dans le cadre doré d’un ciné­ma au repos et les dou­bles-men­tons des Ami­tiés français­es.

« Un homme pais­i­ble »… « Le sportif au lit »…

Sur­prise. Émoi. Sourire voilé.

D’un étranger (L’Étranger ?) à l’autre, un autre.

Je ne savais pas encore que ce que j’entendais fût de la poésie, à un âge où on ne prête des ailes qu’aux mots qui chantent en ayant des pieds. Je sen­tais qu’était sérieux cet humour sans rire (pince-sans-rire) et j’ignorais pour­tant les nuances du noir, comme le reste.

Très vite, René Bertelé, sous la cou­ver­ture verte d’un « Poètes d’aujourd’hui » (n°5), m’apprit à mieux enten­dre : du cri aux grandes tribu­la­tions de l’esprit, du grand accusa­teur à l’adouci meur­tri, entre cen­tre et absence… Copain de génie pour moi, comme d’autres le furent pour lui. Copain soudain, pour longtemps. En secret. À dis­tances respectueuses.

Je ne m’en détacherai plus de cette voix et la ren­con­trai un jour vrai­ment, pen­dant quelques heures, sur des lèvres vivantes un peu sèch­es. Émo­tion vive devant cette fig­ure inter­dite au pub­lic, qui si longtemps n’avait pas voulu se mon­tr­er pour ne pas en dire plus qu’il n’y avait à lire (ou à voir). Je sup­pose.

Un homme si sim­ple, aurait dit Bail­lon, un autre copain, si près de ton. Hen­ri Michaux (en toutes let­tres, avec son nom de fonc­tion­naire belge en gabar­dine) m’apprit à lire. Sans lyre.

Mots à claques, mots à caress­es. À peau nue et papi­er de verre.

Jubi­la­tion et flegme.

HM.

Let­tres. Majus­cule-minus­cule (ou l’inverse), qui n’en font qu’une. Imbriquées comme un para­phe d’insecte.

Petites de toute façon, dis­crètes. Sécré­tion grise ou noire, rétré­cie au max­i­mum comme pour cacher un nom (d’auteur ?) sans trop vouloir l’anonymat ou sug­gér­er la défec­tion.

Écrites à la pointe du cray­on, de la plume, du pinceau, en bas à droite, là où s’épluche le geste, avant de tourn­er la page, au bas d’images tirant l’énigme par la queue, images venues du dedans bien sûr – quel dedans, le dedans de quel grand secret ? – pour émerg­er en sur­face ou sur­gir pointues ain­si que gri­maces oubliées dans un coin ou agi­ta­tions des pro­fondeurs.

Images jail­lies à plat, ou presque, au ralen­ti ou à toutes jambes, en hoquets, en tranche, en galette. En noir ou en couleur.

Explosées fixe.

« Il y eut des expéri­ences, c’est toute une his­toire. Par­tir est peu com­mode et de même l’expliquer.
Mais en un mot, je puis vous le dire.
Souf­frir est le mot » (H.M.)

André Balt­haz­ar, août 1995

Henri Michaux, tachiste et informel

Rue Séguier. Dans les années 50. Nous sommes allés frap­per à la porte d’Henri Michaux, sans avoir sol­lic­ité un ren­dez-vous.

Il ouvre pré­cau­tion­neuse­ment, le côté droit de ses cheveux curieuse­ment ébou­rif­fé. Cécile lui dit qu’elle voudrait bien lui mon­tr­er des dessins. Il nous fait entr­er avec un sourire énig­ma­tique.

En regar­dant les dessins d’arbres de Cécile, il nomme Georges Ribe­mont-Des­saignes qui, lui aus­si, des­sine des arbres de Provence, des oliviers en par­ti­c­uli­er. Michaux nous en mon­tre un, très beau. Nous con­nais­sons Ribe­mont que nous avons ren­con­tré chez le pein­tre Vic­tor Bauer, à Nice. Il vit dans une petite mai­son au pied des imposants Baous de Saint-Jean­net. Pas facile de trou­ver Ribe­mont chez lui, il est sou­vent à Paris.

Et puis, sans un mot d’introduction, Michaux prend un car­ton et en tire une série de gouach­es, d’aquarelles et d’encres de Chine.

Je lui demande com­ment il fait les encres. Il lance un grand geste tournoy­ant dans l’espace. De nou­veau, le sourire énig­ma­tique.

Pour Michaux, le pein­tre plus encore que pour le poète, l’immédiat est d’abord, le geste ini­tial d’où tout va sor­tir, le pre­mier signe, tel un exor­cisme.

Ni abstraite ni sym­bol­ique, sa pein­ture s’inscrit par­faite­ment en son époque. Klee, le révéla­teur. Il est vrai que maintes gouach­es sur fond noir de Michaux auraient pu être signées Klee, comme celle de 1944 repro­duite page 31 dans Michaux pein­tures (Gal­li­mard).

J’évoque le tachisme. Michaux sec­oue la tête néga­tive­ment, con­sid­ère que ses pein­tures ne sont pas tachistes. Cepen­dant il a tra­vail­lé sou­vent à l’ « all over » en des pein­tures de 46 comme en des encres de 1975 à 1980. Michaux, fasciné par Klee, Michaux, tachiste ou informel, selon la célèbre for­mule de Michel Tapié, a œuvré man­i­feste­ment en même temps que Fautri­er, Gia­comet­ti, Dubuf­fet et Wolfs.

Sa ligne cherche sans savoir ce qu’elle cherche. Inves­ti­ga­tion aveu­gle. D’où ce grand geste lancé dans l’inconnu, dans l’impossible.

Plutôt comme par le Monde, il y a des anfrac­tu­osités, des sin­u­osités, comme il y a des chiens errants.
En frag­ments, en com­mence­ments, prise de court, une ligne, une ligne.
… une légion de lignes
(Extrait de Promess­es, 1967)

Au monde d’énigmes, répon­dre par les énigmes de ces encres pul­lu­lantes, hale­tantes, hors lim­ite, qui raturent, entre­croisent, sabrent, brisent et rebrisent dans une schiz­o­phrénie optique sans révéla­tion sym­bol­ique.

Alain Jouf­froy a eu, pour qual­i­fi­er ces encres, une mag­nifique image : « un tir men­tal ».

Et Michaux ne le con­tred­it pas quand il dit dans sa con­ver­sa­tion avec Alain Jouf­fory juste­ment : « En pein­ture, je ne me sens pas pris. Pour­tant les grandes encres noires, ce sont des con­fes­sions aus­si, mais des con­fes­sions du moment, d’un seul moment. Parce que je ne peux pas m’y arrêter… Les grandes encres noires, oui, en un sens, ce sont des exor­cismes. Ça tape con­tre l’entourage, tout entourage, une époque ou par­fois même un pro­pos. Ces encres, ce mas­sacre de lignes, c’est comme ça que je réponds » (Une révo­lu­tion du regard, A. Jouf­froy, Gal­li­mard).

André Miguel

Je ne pense jamais à lui…

Je ne pense jamais à lui. Je ne l’ai jamais vu. Je n’ai jamais osé tra­vers­er l’avenue de Suf­fren, pour son­ner ou l’attendre à sa sor­tie, lorsqu’il allait déje­uner avec Loke­nath Bhat­tacharya, notre ami com­mun. Je ne lui ai jamais ni envoyé de ser­vice de presse ni adressé de let­tre, avec au bas ma sig­na­ture de poète sup­posé. On ne m’a jamais présen­té, ni pro­posé de le faire, et jamais je n’ai enten­du sa voix…

Sa mort n’a rien changé, sauf que j’aurai enfin ses œuvres com­plètes. Je ne pense pas non plus à tout ce qu’il faut faire pour respir­er. Jamais, je n’ai eu envie de voir à l’intérieur. Ça marche très bien sans moi. Je fais des tas de choses dont j’ignore presque tout et surtout des poèmes. Qu’on me dise ce que c’est, com­ment c’est, ne m’aide pas. Ma mort ne chang­era rien, sauf que je serai enfin com­plet, pour ceux qui voudraient voir. Mais si quelque chose de tout ça se détraque, alors soudain ça devient, très vite, essen­tiel et je ne pense plus qu’à ça et à Michaux qui me dit tout.

Wern­er Lam­ber­sy

Eugène Savitzkaya Henri Michaux

Eugène Sav­itzkaya, A pro­pos de Michaux, dessin à l’en­cre noire

Henri Michaux : littérature, peinture… écriture

À la Mai­son de la Cul­ture de Namur, comme au Botanique, une expo­si­tion d’introduction guidera le vis­i­teur dans l’univers lit­téraire et pic­tur­al d’Henri Michaux.

Il est dif­fi­cile de don­ner un aperçu de cette œuvre déroutante, poly­mor­phe, sou­vent con­tra­dic­toire ; exigeante aus­si, imposant au lecteur une remise en cause des notions de lit­téra­ture et d’art autant que des sché­mas habituels de per­cep­tion des choses. Com­ment com­pren­dre cet auteur qui tout à la fois décrit les peu­plades imag­i­naires et les ani­maux fan­tas­tiques de Grande Garabagne, plonge en pleine His­toire en évo­quant l’horreur de la sec­onde guerre mon­di­ale – la lit­téra­ture-exor­cisme – ou essaie de faire percevoir con­crète­ment la souf­france des aliénés ? Plus sans doute que pour d’autres écrivains, le sen­ti­ment pré­vaut que toute ten­ta­tive d’explication reste lacu­naire, qu’il est seule­ment pos­si­ble de se per­dre un peu avec et dans Hen­ri Michaux.

Les temps et les lieux

Si l’on peut être frap­pé des con­tra­dic­tions par­fois pro­fondes de l’écrivain, l’évolution qui se mar­que dans sa démarche est tout aus­si sig­ni­fica­tive. L’exposition délim­ite ain­si une dizaine de séquences qui représen­tent autant de moments biographiques et esthé­tiques. Car il est vrai qu’à cer­taines cir­con­stances de l’existence cor­re­spon­dent des préoc­cu­pa­tions philosophiques et des pra­tiques lit­téraires et artis­tiques.

La pre­mière séquence s’appuie sur ce que l’auteur, à l’âge de soix­ante ans, a lui-même dit de sa jeunesse ; une réc­on­cil­i­a­tion avec son enfance a lieu à ce moment, qui s’exprimer égale­ment ailleurs dans les textes de cette époque. Mais aus­si, Michaux « décou­vre » dans ses pre­mières années ce qui mar­quera plus tard son activ­ité de créa­teur.

Les livres pub­liés en Bel­gique imposent déjà une prob­lé­ma­tique, la ques­tion de l’originaire, tou­jours pen­sée en ter­mes de lan­gage : un livre s’intitule Fable des orig­ines, tan­dis qu’une com­po­si­tion graphique s’appelle Nar­ra­tion. Qui je fus, mar­quant le départ à Paris, développe, entre autres, l’obsession du Grand Secret, entre­vu durant les années d’enfance, approché plus tard dans la décou­verte de l’infini tur­bu­lent ; celle encore de l’ennemi, du com­bat, non seule­ment inévitable mais néces­saire (Celui qui fut n’a pas été détesté, il lui man­quera tou­jours quelque chose), qui se muera en dynamique de l’élan. Celle aus­si du corps, éclaté, morcelé, telle­ment encom­brant, dont Michaux espère s’affranchir, comme il sec­oue le poids de la langue. À ses yeux, les deux sont d’ailleurs liés : si les jambes poussent, c’est parce qu’on par­le. Intri­ca­tion éton­nam­ment com­plexe sur laque­lle il vari­era sans cesse.

Puis, ce sont les livres de voy­age, Ecuador, Un bar­bare en Asie, et la décou­verte des pays « imag­i­naires ». Mais quelle dif­férence y a‑t-il entre la descrip­tion des Chi­nois, des Cor­dobes ou des Rocodis ? Et quelles expéri­ences étranges à men­er, celle des fatigues ou celle des étouf­fe­ments ?

Les pro­priétés (dans le sens de ter­rain et de car­ac­téris­tique d’un corps) intro­duisent à l’exploration de l’espace du dedans, de ses plis, de ses gouf­fres que fait entrevoir l’expérience de la drogue débouchant sur celle de l’aliénation par la folie. Et puis vien­nent les derniers affron­te­ments, celui du corps souf­frant par exem­ple (Bras cassé).

En out­re, une séquence reprend syn­thé­tique­ment des textes sur la pein­ture, l’autre façon de « se par­courir », et une dernière évoque le rap­port dif­fi­cile à la Bel­gique, terre natale con­tre laque­lle Michaux s’est fait, pays de vent qui ne cesse de le hanter.

Peindre et écrire

L’exposition met l’accent sur la réflex­ion de Michaux à pro­pos du signe, qui ori­ente toute son activ­ité créa­trice en con­joignant dès le départ ses pra­tiques lit­téraire et artis­tique. « Le grand com­bat », « Glu et gli » affir­ment le désir de retrou­ver sous les mots quelque chose de la force prim­i­tive que l’usage social oublie. De même, Michaux se méfie de l’illusion mimé­tique de la pein­ture ; il ne veut rien ajouter au réel. S’il peint, c’est pour ten­ter là aus­si autre chose. Les pre­miers essais s’appellent Nar­ra­tion ou Alpha­bet. Son activ­ité artis­tique oscille alors entre des ébauch­es anthro­po­mor­phes (la série des « têtes » par exem­ple) et la recherche de signes écrits ; les deux ten­dances se rejoignent dans ses « mou­ve­ments » aus­si bien esquiss­es humaines et ani­males que pic­togrammes ou écri­t­ure nou­velle. Car il y a chez Michaux une nos­tal­gie pro­fonde d’une écri­t­ure idéo­gram­ma­tique, écri­t­ure-dessin, dans laque­lle, à ses yeux, le rap­port au réel est plus con­cret, plus direct, quelque chose de l’objet s’y lais­sant encore sen­tir. Un des derniers livres, Par des traits, se donne comme pro­gramme : « Des langues et des écri­t­ures. Pourquoi l’envie de s’en détourn­er ». Décou­vrir la nature du signe ne peut se faire pour lui qu’entre lit­téra­ture et pein­ture, dans l’écriture. Ain­si dans Exor­cismes (1943), où Alpha­bet désigne un texte et un dessin, le nar­ra­teur, à l’approche de la mort, réduit les êtres à une sorte d’alphabet, mais à un alpha­bet qui eût pu servir dans l’autre monde, dans n’importe quel monde.

Pour­tant le lan­gage peut se révéler indis­pens­able à la per­cep­tion de l’art pic­tur­al. Dans les rêver­ies à par­tir des pein­tures de Magritte, les mots, ces habituels empêcheurs à me bal­ancer indolem­ment entre plusieurs impres­sions indéfinies, remet­tent au con­traire au devoir de cor­re­spon­dance et aident à ne pas s’éloigner des réseaux aperçus.

Les pièges de la langue

Si Michaux affirme vouloir se décon­di­tion­ner du ver­bal et sor­tir de l’usage social de la langue, il en utilise cepen­dant les pièges et les ambiguïtés pour men­er vers le dif­fi­cile­ment con­cev­able. Si un aliéné des­sine un per­son­nage ayant les jambes autour du cou, cela envoie sans doute à l’expression « pren­dre ses jambes à son cou » ; mais pour celui qui a per­du la maitrise de son fonc­tion­nement men­tal l’expérience a été vécue telle quelle et la locu­tion est dev­enue lit­térale. Si avoir les pieds sur terre est la mar­que d’un esprit réal­iste, un instant de dis­trac­tion amène naturelle­ment Plume à marcher réelle­ment les pieds au pla­fond. Et qu’y a‑t-il de pire pour un maréchal, com­plète­ment malaxé en saucis­son, si ce n’est de ne plus pou­voir porter la main à son képi « même si un corps d’armée entier venait à le saluer » ?

Michaux vit d’une con­tra­dic­tion : l’aspiration à une expres­sion immé­di­ate de l’expérience vécue, l’espoir de dépass­er l’abstraction du signe, d’une part, mais d’autre part, la con­science de la néces­sité et de la puis­sance du lan­gage même dans les expéri­men­ta­tions extrêmes de la folie, de la drogue, de la souf­france physique. Ne dit-il pas que cer­taines pra­tiques lit­téraires peu­vent agir mieux (« supérieure­ment ») que la drogue ? Les réc­i­ta­tions de textes sacrés dans les tem­ples avec accom­pa­g­ne­ment marte­lant de cym­bales de cuiv­re, musique entê­tant et hyp­no­ti­sante, empor­tent au loin celui qui les entend. Puis­sance de la lit­téra­ture et de l’art que Michaux aura con­stam­ment cher­ché à activ­er.

Joseph Duhamel

1911 à 1914. Brux­elles
Retour à Brux­elles. Sauvé ! Il préfère donc une réal­ité à une autre.
Les préférences com­men­cent. Atten­tion, tôt ou tard, l’appartenance au monde se fera. Il a douze ans.
Com­bats de four­mis dans le jardin.
Décou­verte du dic­tio­n­naire, des mots qui n’appartiennent pas encore à des phras­es, pas encore à des phraseurs, des mots et en quan­tité, et dont on pour­ra se servir soi-même à sa façon. Études chez les Jésuites.
Avec l’aide de son père, il s’intéresse au latin, belle langue, qui le sépare des autres, le trans­plante : son pre­mier départ. Aus­si le pre­mier effort con­tinu qui lui plaise.
Musique, un peu.
(Extrait de Quelques ren­seigne­ments sur cinquante-neuf années d’existence, 1959)

Émergences

Plume et pinceau

Hormis quelques instan­ta­nés déclenchés au bon moment dans l’appartement de la rue Séguier par Gisèle Fre­und (priv­ilège d’une vieille con­nais­sance) ou les rares pho­tos de vernissages faites à son insu, pourquoi, à par­tir des années cinquante, si peu de por­traits pho­tographiques d’Henri Michaux ? Même devant l’objectif de Marc Triv­i­er, dont il appré­ci­ait le tal­ent, la con­ver­sa­tion, la com­pag­nie, Hen­ri Michaux refusa de prêter son vis­age.

En 1992, dans l’album de pho­tos inédites de Paul Fac­chet­ti pub­lié chez Fata Mor­gana, on a tout à coup décou­vert un Michaux quin­quagé­naire ayant volon­tiers pris des pos­es par­mi d’onctueuses lumières de stu­dio !

Ce doivent être ces épreuves-là qui le décidèrent, doré­na­vant je le pré­tendrai, à s’opposer farouche­ment aux pho­tographes en mal de por­trait. Fac­chet­ti rap­portera qu’il avait dû sign­er un papi­er l’engageant à ne pas pub­li­er du vivant de la con­sen­tante vic­time.

J’ai un jour pho­tographié au Leica, dans le Vex­in, sys­té­ma­tique­ment toutes les tra­vers­es de chemin de fer qu’un paysan récupéra­teur avait plan­tées en guise de clô­ture. Chaque poteau évo­quait une gueule sauvage et délavée… De plus, arcboutés aux qua­tre coins du champ, se dres­saient de mag­nifiques poteaux d’angle. Je fis tir­er des agran­disse­ments pour Hen­ri Michaux.

Cela « devait » l’intéresser.

- Non, pas du tout, se défendit-il. Je vous en prie gardez-les.

Nous lui fûmes présen­tés en 1954, dans une librairie de la rue des Drag­ons où j’exposais mes pein­tures. De bon­heur, Micky se mit à fre­donner (sans trop savoir ni com­ment ni pourquoi) une ravis­sante chan­son bali­naise apprise petite fille…

Hen­ri Michaux, sous le charme, s’inclina :

- Ne seriez-vous pas d’Ixelles ?

Vers la fin, en mau­vaise san­té (angine de poitrine), H.M. aura peint et dess­iné néan­moins beau­coup, et beau­coup écrit, et même sera sor­ti chaque fois que pos­si­ble par beau temps. Ain­si pour voir, comme un jeune pein­tre, ses œuvres aux cimais­es d’une foire d’art. Au Grand Palais, Paris 1983. « En mau­vaise san­té sans doute, mais vos dessins, vos pein­tures sont en excel­lente san­té ». Je regar­dais un petit paysagé taché, fait d’arrière-plans futurs, sur lequel tombe une manière de grille oblique et turquoise, les bar­reaux d’un ciel bru­tale­ment proche. « Vous avez ce rare sens de l’instinct et de l’instant ». Alors lui, l’œil aigu, mali­cieux : « La pein­ture et le dessin aident. Il faut bien qu’ils vien­nent à nous quand on a besoin d’eux ».

Un bar­bare en Asie comp­ta dans ma déci­sion, à défaut de Chine, d’embarquer pour Yoko­hama. Plus tard, comme enfin je lisais un Vic­tor Segalen (roman dans le roman « qui ne sera jamais écrit », dont le per­son­nage cen­tral, un Belge, fait val­oir la fameuse opac­ité ori­en­tale), je me demandai si ce livre de 1911 n’avait pas pour Hen­ri Michaux joué le rôle qu’Un bar­bare en Asie avait joué pour moi. Le rythme du voy­age, en 1955 encore, sem­blait immuable par la vieille voie mar­itime d’Extrême-Orient, un mois pour aller, tout un autre mois pour le retour, même lente avancée qu’au temps de la vapeur. À présent, sur un coup de tête, d’un coup d’aile on peut s’envoler pour le fin fond du monde et hop ! ren­tr­er chez soi n’importe quand sans être en souci de dire adieu à per­son­ne, tant les adieux n’ont plus de rai­son, ni ne sont de sai­son dans une géo­gra­phie aus­si rétré­cie.

Pierre Alechin­sky
(Extrait de Plume et Pinceau, les deux Hen­ri Michaux)

Henri Michaux, sérum de propreté

À vingt-qua­tre ans, il m’a fal­lu élire un sujet de mémoire de licence en philolo­gie romane. Choisi Michaux. Tout Michaux. Avais lu quelques textes. Des journées entières à l’Albertine. Énorme fichi­er. Gros mémoire. Cette intime con­nivence. À dis­tance. Quelqu’un dis­ait mon dégout, mon refus, mon dés­espoir glacé. Net, sans fior­i­t­ure. M’a servi à me laver, Michaux. Ne l’ai jamais ren­con­tré. Jamais cher­ché à. Nul besoin de la façade Michaux, du pif ou des pieds Michaux, du bureau, du menu, du lit Michaux. Et ni lui de moi. S’il s’est, enfin, mon­tré pour Borgès, n’est-ce pas parce que Borgès était aveu­gle ? Tous ils couraient, ils couraient, après leur écrivain. J’ai gardé mes lunettes de cinquième pri­maire jusqu’à ce qu’elles tombent en ruine, un peu avant ma face inhos­pi­tal­ière. Par indif­férence. Michaux et moi, nous ne nous sommes jamais aimés.

Seule com­mu­ni­ca­tion pro­pre de ma vie : ani­maux, pierre, sable, neige de la mon­tagne : « ice­berg » du toit du monde : péril et péren­nité : rien tout puis­sant. Ain­si ma com­pagne, amour au plus haut, le plus abyssal péril, dans la con­science de l’arrachement, cette beauté-là vrai­ment se paie le juste prix, comme de touch­er un dou­ble d’aile d’aigle. La lib­erté grande face au hasard engen­dre une prob­a­bil­ité max­i­male. Pas plus désen­gagé que Michaux. À l’heure où on le célèbre, totale­ment achronique, et réac­tion­naire (« j’écris con­tre »), et qu’est-ce que l’époque de l’humanitaire pour­rait bien appréci­er chez ce dégouté de l’identité humaine (« Tahavi ne trou­ve pas son pain dans les larmes des hommes »), cet être qui accroche tous ses mots au non-être ? Penser Michaux, c’est penser con­tre le penser-je-je-nous.

Désen­glue­ment. « Tahavi (Tu as a (pri­vatif) vie) va au vide ». Michaux années soix­ante. Embour­bé j’étais, dans le slo­gan bour­geois, la bonne con­duite qui fait la bonne con­science qui fait la réus­site. Réponse Michaux : « Vous tra­vaillez ! Le palmi­er aus­si agite les bras ». Tra­vail de Michaux : net­toy­er les écuries de la bêtise, c’est dire toute pos­ture men­tale qui vise à mas­quer la ter­ri­ble déri­sion de la con­di­tion humaine. Il a bien net­toyé, Michaux. Et moi, comme j’ai pu. C’est tou­jours aus­si encom­bré.

Michaux : lucid­ité net­toie tout. Et refus des con­so­la­tions, toutes à bon marché. Œuvre mar­quée par la mort et donc en con­nex­ion avec l’ailleurs, l’Esprit, qui est Vide. Ce que le jeune homme englué que je fus trou­va chez Michaux, c’est la pro­preté. Aujourd’hui, un sérum con­tre l’épidémie humaine. Se pro­jeter au point lim­ite du lyrisme nu : regard résigné de bête qui meurt.

Jacques Crickil­lon 

L’Y d’Henri Michaux

Est-il réelle­ment impor­tant de savoir en quelle année le Y d’Henri Michaux s’est trans­for­mé en petit i ? J’ai sous les yeux le numéro 2 de la revue Le disque vert con­sacré aux rêves. Directeurs : Franz Hel­lens et Hen­ry Michaux. 1925. Il y était déjà ques­tion de chat et de souris. Beau­coup plus tard, en 1954, dans Face aux ver­rous que l’on peut lire cette phrase que je fis longtemps mienne : « Ma vie : Train­er un lan­dau sous l’eau. Les nés-fatigués me com­pren­dront ».

Mais revenons à l’Y d’Henri Michaux. Comme je l’ai dit ci-dessus, dans Le disque vert, c’est Y ; notam­ment dans le numéro con­sacré à « Freud et la psy­ch­analyse » où Michaux évoque les sci­ences exactes appliquées au « cal­cul des jouis­sances amoureuses » ou à « la mesure du vol­ume des sex­es ».

Fut un temps où Michaux ne s’opposait sans doute pas à la pub­li­ca­tion de ses textes dans des antholo­gies. En 1934, par exem­ple, parait Flo­rilège de la Nou­velle Poésie française de Bel­gique, avec une pré­face de Franz Hel­lens et un choix signé Géo Norge, qui note fine­ment : « Hen­ri Michaux s’est fait l’inventeur d’une langue d’onomatopée. Et l’on s’étonne d’entendre ce dialecte sans en pos­séder le vocab­u­laire ». Michaux s’y trou­ve « coincé » entre un cer­tain Paul Méral et Paul Neuhuys. Ce vol­ume est édité par A.A.M. Stols-Brux­elles-Paris-Maestricht… En 1934 tou­jours parait à Charleroi, aux édi­tions de la revue Sang nou­veau, 47, avenue Gillieaux, une Antholo­gie de la nou­velle poésie française de Bel­gique. Michaux a  35 ans. On y trou­ve des extraits de Un cer­tain Plume, notam­ment « Glu et Gli » et « Le grand com­bat »… Le choix regroupe dix-huit poètes. Les textes de l’auteur de Épreuves, exor­cismes s’y trou­vent entre ceux de Pierre Bour­geois et ceux de Georges Linze ! Et la bib­li­ogra­phie ne com­porte que qua­tre ouvrages antérieurs. Sur la cou­ver­ture de cette antholo­gie tirée seule­ment à 250 exem­plaires, nous lisons « Hen­ry Michaux ». À l’intérieur du vol­ume « Hen­ri Michaux » ! Mys­térieux y ! Et si, en fait, il s’agissait du chro­mo­some y ? À cette hési­ta­tion entre y et i répond peut-être ce qu’il écrivait lui-même dans « Quelques ren­seigne­ments sur cinquante-neuf années d’existence » dans le vol­ume Michaux édité chez Gal­li­mard dans la col­lec­tion – très belle – « La bib­lio­thèque idéale » : « 1924. Paris. N’arrive pas à trou­ver un pseu­do­nyme qui l’englobe, lui, ses ten­dances et ses vir­tu­al­ités. Il con­tin­ue à sign­er de son nom vul­gaire qu’il déteste, dont il a honte, pareil à une éti­quette qui porterait la men­tion ‘qual­ité inférieure’… ».

L’hésitation entre y et i est peut-être liée au rejet de son pro­pre nom…

En 1959, j’essayai de ren­con­tr­er Hen­ri Michaux à Paris. Vaine­ment. J’avais lais­sé un mes­sage au concierge de son immeu­ble, qui ne fut suivi d’aucun effet. C’était boule­vard Saint-Michel, côté Seine. Super­vielle, sans doute, ren­con­tré peu avant, m’avait don­né ses coor­don­nées.

Super­vielle que j’avais inter­rogé quant à ses poètes préférés et qui m’avait répon­du : « Je lis très peu. J’apprécie la poésie d’Yves Bon­nefoy. J’admire pro­fondé­ment Hen­ri Michaux qui est un poète mag­nifique, un esprit extra­or­di­naire, un véri­ta­ble aven­turi­er de l’esprit ». Un peu avant, en 1957, Super­vielle notait d’autre part avec une pro­fonde finesse : « Chez Michaux, tous les mots lui appar­ti­en­nent en pro­pre et sem­blent avoir été inven­tés ».

D’une cer­taine façon, Michaux n’a pas de ton pro­pre, Michaux n’a pas de voix. Michaux est en dehors de toute lit­téra­ture. On ne sort jamais intact, indemne d’une lec­ture de Michaux. Et ne faudrait-il pas, à son sujet, finale­ment, pra­ti­quer la poli­tique de la bonne vieille autruche : ne pas le lire ? Non, j’exagère. Mais le lire avec pru­dence pour ne pas choir soi-même à tout jamais dans ses domaines insen­sés…

Jacques Izoard 

André Stas Paix dans les brisements

André Stas, Paix dans les brise­ments, col­lage

Henri Michaux, le grand suscitateur

Hen­ri Michaux, ce fut d’abord, dans l’adolescence, une voix, celle de Mes pro­priétés ou celle de Plume, entre angoisse et humour féroce, un ton lucide et comme dés­espéré. Ce furent aus­si les expéri­men­ta­tions ver­bales du « Grand com­bat » ou de « Glu et gli », dans Qui je fus, dont la langue avait de quoi boule­vers­er, après l’enseignement des manuels sco­laires et les lec­tures imposées ! Comme les Illu­mi­na­tions de Rim­baud, ces œuvres éclataient tout à coup comme un ton­nerre éblouis­sant dans le ciel som­bre du con­formisme, de la frilosité, et répondaient, par leur pou­voir de trans­gres­sion, leur audace, leur charge émo­tion­nelle, leurs noires beautés, au désir de faire sauter les ver­rous et d’aller voir ailleurs. Ce Michaux révolté, ce Michaux à vif était aus­si un incom­pa­ra­ble styl­iste, jouant de tous les reg­istres d’expression pos­si­bles, étranges, sus­ci­ta­teur des rêves, éveil­lés ou non, frère si proche du Kaf­ka de la Méta­mor­phose ou des réc­its de la Colonie péni­ten­ti­aire, qui nous occu­paient beau­coup à cette époque, tout comme la musique de Soft Machine et de Robert Wyatt… Cepen­dant, com­ment ne pas être écrasé par cet archipel infi­ni, si prég­nant, lanci­nant ? Comme par hygiène, ayant lu ceci, cela, sans sys­té­ma­ti­sa­tion, j’ai reculé devant Michaux, reculé de fas­ci­na­tion et de malaise. D’autres lec­tures ont occupé alors les années qui suivirent. Par­mi elles, celle de nom­breux textes mys­tiques, et toute une poésie de source sur­réal­iste qui offrait un déri­vatif, une voie de tra­verse. Seuls les Chants de Mal­doror, lus dans des con­di­tions par­ti­c­ulières d’expérimentation de la psy­locib­in, en hiv­er 1976, provo­quèrent égale­ment le même malaise et la même fas­ci­na­tion… Je suis revenu à Michaux bien des années plus tard, pour appréci­er les con­séquences de son exem­ple et de sa recherche, essen­tielle­ment à tra­vers les grands livres sur ses expéri­ences avec les drogues hal­lu­cinogènes. Faisant le point sur mon pro­pre par­cours, j’ai trou­vé des ouver­tures et des lumières dans cet exem­ple, et j’ai syn­thétisé ma lec­ture dans un arti­cle, Hen­ri Michaux : l’exorcisme et le don, pub­lié dans le numéro 226, juil­let-août-sep­tem­bre 1989 de la revue Mar­ginales (j’y ren­voie le lecteur intéressé), arti­cle incom­plet sur l’archipel Michaux, certes, mais qui me per­me­t­tait de définir une com­préhen­sion pos­si­ble, un seuil d’accès à cette œuvre admirable et frater­nelle envers cha­cun. Les travaux de la cri­tique, ceux de Ray­mond Bel­lour et con­sorts, en pre­mier lieu, puis aujourd’hui ceux de la jeune généra­tion nous per­me­t­tent plus que jamais, onze ans après la mort physique de Michaux, d’avoir des éclairages intel­li­gents, rich­es de per­spec­tive sur les enjeux de cette œuvre impor­tante du 20e siè­cle, réelle­ment en prise sur tous les prob­lèmes fon­da­men­taux de l’homme con­tem­po­rain. On n’en a pas fini, on n’en aura jamais fini avec celui qui n’avait pas vu « l’homme comp­tant pour l’homme ».

Éric Brog­ni­et

Faces cachées d’un rebelle à l’image

henri michaux encre

Hen­ri Michaux — Encre sur papi­er, 1961–62

Les estam­pes d’Henri Michaux exposées au Musée Féli­cien Rops, à Namur, provi­en­nent de col­lec­tions privées et de la dona­tion Jean Hugues à la Bib­lio­thèque nationale de France. Elles cou­vrent toute la péri­ode au cours de laque­lle Hen­ri Michaux a pra­tiqué la gravure : des lith­o­gra­phies qu’il n’avait pas retenues pour Mei­dosems en 1948 aux dernières planch­es de 1984. Une par­tie d’entre elles ont été réal­isées à la demande expresse de Jean Hugues, libraire et édi­teur du Point Car­di­nal : trois séries ont été conçues comme un ensem­ble dis­tinct des écrits de Michaux.

Et pour­tant, les gravures d’Henri Michaux por­tent à l’écriture, au même titre que les traits dont elles se for­ment appar­ti­en­nent à ce mou­ve­ment qui peu­ple les poèmes. Il y a unité d’inspiration, car les images d’Henri Michaux por­tent les mêmes accents exclam­a­toires que ses écrits.

« On vole mon âme » s’exclamait pré­cisé­ment Michaux, lorsqu’on le pho­tographi­ait à la dérobée. L’homme qui voulait échap­per ain­si à l’image qu’on pre­nait de lui à son insu – au point d’ériger cette fuite en sys­tème – aura préféré se mon­tr­er sous les traits du vis­age intérieur, vis­age à pro­pos duquel Mar­cel Lecomte notait que Michaux « fai­sait entière­ment sauter les traits ». Mais il devait être moins mori­bond qu’il n’en pre­nait l’apparence, qu’il ne voulait en porter les stig­mates.

L’imagerie de Michaux (plutôt que l’imaginaire) tient aus­si du bes­ti­aire et n’a d’égale que son gout pour l’observation minu­tieuse des insectes, pour celle – fascinée – des aquar­i­ums du zoo d’Anvers. Ici, une pierre se remue en son œuf, ailleurs appa­rait le faciès meur­tri d’un pri­mate, et c’est le règne des fig­ures fos­siles, des nodosités arbori­coles, du pro­to­zoaire, des cara­paces de trilo­bites, ces ancêtres géants du clo­porte fam­i­li­er à Kaf­ka.

Michaux s’est aus­si fait sis­mo­graphe de « l’infini tur­bu­lent » qu’il lui arrivait de déclencher en lui. Cela se voit dans le tracé des lignes que Gaë­tan Picon aurait qual­i­fiées comme signe d’un «admirable trem­ble­ment ». Sis­mo­graphe et car­tographe, dans une eau-forte de 1966 où nous imag­i­nons une bataille navale sans fin, une guerre de course entre galères où le con­tour des rivages n’empêche pas la meute des vais­seaux de s’engager bien loin, au-delà du périmètre prévu pour s’affronter, de se pour­suiv­re en débor­dant sur les ter­res (à moins que ces flottes n’aient envahi quelque gigan­tesque marécage avec lequel elles finis­sent par se con­fon­dre, naufrage des naufrages). Par­mi ces grands com­bats, il y a comme une envie per­ma­nente de sévir – mais Michaux n’avait-il pas imag­iné une « machine à gifles » ?

Par défaut d’encrage ou de pres­sion, cer­taines pre­mières œuvres, pre­miers tirages, « mor­dent la pous­sière », expres­sion qui n’aurait sans doute pas déplu à Michaux.

Bien que Mau­rice Blan­chot ait décrété de manière un peu abrupte et uni­latérale que « l’une des tâch­es de la cri­tique devrait être de ren­dre impos­si­ble toute com­para­i­son », nous rap­procheri­ons volon­tiers les gravures d’Henri Michaux de ces vers de Stéphane Mal­lar­mé :

Ou cela que furi­bond faute
De quelque perdi­tion haute
Tout l’abîme vain éployé

En 1984, l’année de sa mort, Michaux réalise encore quelques estam­pes plus proches du frot­tage, de l’effacement, que de la « gravure ». Dans l’une d’entre elles appa­rais­sent qua­tre sil­hou­ettes, qua­tre per­son­nages courant par­mi quelques flo­cons de neige bleuie, feu­trée, qua­tre corps ligneux, plus involués qu’évolués. À ce moment-là, Michaux se mon­tait-il encore la tête avec ses pro­pres han­tis­es ?

Philippe Dewolf

Gestes, prolongements

Images de HM

Au com­mence­ment, les gestes du dessin esquis­sent des para­phes fig­u­rat­ifs, un vocab­u­laire de grotesques ; au com­mence­ment deux lignes seg­ments ondu­lants grin­cent et gri­ma­cent de mal­adresse, se vril­lent et s’entortillent gauche­ment, devi­en­nent comme un X et l’inconnu, d’un trait, devient dessin.

Aus­sitôt le signe se rythme, se plonge dans l’encrier, s’imbibe d’encre, se rue sur le papi­er et devient envol.

Le ton est don­né, le temps d’une gamme, les pre­mières ponc­tu­a­tions sont posées, bien­tôt ce seront des glis­sades et des déra­pages con­trôlés, des tach­es éparpil­lées, des lignes de U, des enchaine­ments de vagues d’où se déga­gent fan­toma­tiques des sil­hou­ettes liées par les pieds, presque prêtes à se déban­der, se démem­br­er…

Le pinceau s’est engagé dans la ligne, provoque une fig­ure, décline une par­en­té.

Sou­vent ce sont des phrasés, des essais de généalo­gies en un, deux, trois temps, des égrène­ments sur une hor­i­zon­tale imag­i­naire qui tra­verse le pro­pos. Les lignes s’épaississent, pren­nent du corps, devi­en­nent vin­dica­tives. Les fig­ures sor­tent de leur isole­ment, se provo­quent, s’esquivent, se taquinent et se fuient.

Eddy Devolder, Michaux

Eddy Devold­er, Saisir

Soudain, la vir­gule s’éprend de la per­son­ne, s’harmonise avec l’image de l’homme, la sil­hou­ette de l’animal et le galop d’essai soudain affirme son empresse­ment avant la pagaille, la mêlée générale des grandes encres.

Il avait com­mencé à dessin­er assez tard, vers 35 ans, unique­ment par envie de mélanger les couleurs à l’eau parce qu’il aimait les mar­brures qui lente­ment se meu­vent, bar­bées sur les bor­ds, insen­si­ble­ment échevelées, fumées cap­tives de l’eau, ébauchant des pro­fils et des esquiss­es de paysages… ce que l’esprit tend à voir dans tous les dessins. À la ques­tion de savoir ce qui dif­féren­ci­ait à ses yeux la pein­ture du dessin, il réflé­chit un moment et déclara : quand le per­son­nage entre dans le paysage, oui, c’est alors que com­mence le tableau.

L’encre était arrivée par la suite, il avait com­mencé par la jeter à même le papi­er comme on se défoule, à la manière d’un exu­toire…

Un instant il s’interrompt : dès qu’il veut dire quelque chose, il arrête le dessin ; dès que le trait devient par­lant, dès que le signe reflète un pro­pos, il s’arrête net et se replie sur lui-même, selon la règle imposée à l’écoute.

Dessi­nant, l’écrivain s’avoue infirme, privé de tous ses moyens, absol­u­ment dému­ni, réduit à rien mais sup­posé con­tin­uer l’aventure d’exister, de respir­er, cet immense mys­tère dont nous sommes les enfants mal­heureux, et cer­tains, les fils prodigues.

Il dis­ait : « Il faut essay­er de s’ouvrir au monde, accepter que de plus en plus d’incompréhensible y entre… »

Il rêvait de l’archer qui aimerait s’emparer d’un éclair pour décocher, en direc­tion de l’humanité, la flèche qui l’éblouirait et l’annihilerait. Il songeait volon­tiers à trac­er un trait telle­ment rapi­de qu’on n’en aurait vu que le point de départ et qui aurait résumé toute l’Histoire de l’univers. Il dis­ait qu’il aurait aimé « arriv­er à quelque chose » avec le mou­ve­ment, en ne ten­ant compte que de la rapid­ité et telle­ment vite qu’il aurait fini par ren­con­tr­er une odeur de brûler.

Un galeriste brux­el­lois qui avait quelques fois exposé les dessins de HM racon­tait qu’il lui demandait de dépos­er les inven­dus devant la porte à une heure con­v­enue et de son­ner puis de s’en aller sauf s’il par­ve­nait à les gliss­er sous la porte, ce qui lui évi­tait alors de son­ner.

L’acteur Alain Cuny racon­tait qu’ayant appris dans quel était de mis­ère matérielle HM vivait, il lui avait pro­posé de rédi­ger une petite pré­face très bien rémunérée pour l’édition d’un texte de Racine. En quelques mots, HM s’excusa de ne pou­voir lui don­ner de suite favor­able : « Mon chemin est étroit mais il est droit » lui répon­dit-il.

Lorsque quelqu’un l’interrogeait sur son lieu de nais­sance, il répondait vague­ment dans les Ardennes, jouant sur l’équivoque avec la région de France et lorsque la per­son­ne se mon­trait insis­tante, il répondait : « Oh, un vil­lage » et il lançait le nom de Chi­may per­suadé que per­son­ne ne con­nais­sait alors la répu­ta­tion de sa bière.

plaque henri michaux

Une plaque com­mé­mora­tive à Namur © Pho­to Paul Delforge – Dif­fu­sion Insti­tut Destrée © Sofam

Un poète de ses amis pen­sait pou­voir per­suad­er l’échevin de la cul­ture de sa ville natale de pren­dre l’initiative d’apposer une plaque com­mé­mora­tive sur la façade de la mai­son où il avait vu le jour. Excédé de ne recevoir aucune réponse à ses requêtes, il finit par avoir l’échevin au bout du fil et s’entendit répon­dre : « Écoutez mon­sieur, s’il faut com­mencer à appos­er une plaque sur toutes les maisons des per­son­nes qui fêtent leur qua­tre-vingtième anniver­saire… » Quelques années plus tard, l’idée fut reprise par le pou­voir com­mu­nal. On s’aperçut alors que la mai­son avait dis­paru depuis longtemps. C’est ain­si qu’il fut décidé d’apposer la plaque sur la mai­son qui était la plus proche du bâti­ment où il était né.

Un jour, Lou Andréas Salomé avait telle­ment insisté auprès de Niet­zsche pour qu’il accepte de fig­ur­er sur une pho­to qu’il finit par accepter à con­di­tion qu’elle et son mari se plient à une petite mise en scène qu’il avait imag­inée autour d’une char­rette tirée par un âne : Lou Andréas Salomé devait tenir un fou­et en main. La pho­to fut tirée.
HM finit lui aus­si par céder à l’insistance de Gisèle Fre­und qui voulait le pho­togra­phi­er et choisit à sa façon une mise en scène en chaus­sant les lunettes noires de l’incognito, celles par lesquelles il pen­sait pou­voir pass­er inaperçu quand il sor­tait pour aller au ciné­ma.
Il voulait ain­si mon­tr­er à la pho­tographe qu’il n’attendait rien de son art ; c’était plutôt une agres­sion sans magie au même titre que le dehors, le chemin qui mène au ciné­ma.

Eddy Devold­er

Si comme lui…

Si comme lui vous aviez pris le pli de ne plus regarder le monde autrement que par un œil-de-bœuf, vous sauriez qu’on s’expose de la sorte à quelques désagré­ments, comme de con­fon­dre ses amis avec des démarcheurs, tant la lentille bovine étrique les épaules et bouf­fit les vis­ages. Les voix, même les plus fortes, ne lui sont plus d’aucun sec­ours pour percer une iden­tité : la cav­ité de la boite aux let­tres en altère le tim­bre irrémé­di­a­ble­ment.

Pour éviter d’autres mépris­es, il s’était ingénié à met­tre au point un mécan­isme, brico­lage fait de loupes, de miroirs et de micros qui, au prix de quelques manip­u­la­tions expertes, per­me­t­tait d’identifier tout hôte poten­tiel. Il espérait vive­ment par­venir à faire brevet­er son inven­tion.

Il cher­chait la sor­tie d’un rêve quand quelqu’un frap­pa à leur porte, à grands coups rap­prochés et presque fam­i­liers.

- C’est Hen­ry Michaux, l’informa sa com­pagne, l’œil rivé à la machine.
- Hen­ri, cor­rigea-t-il. Qu’attends-tu ? Fais-le entr­er.
- Il ne peut pas. Il dit que les jour­naux ont annon­cé sa mort.
- Alors, qu’il laisse un mes­sage.

Il con­nais­sait des fan­tômes moins scrupuleux, qui n’hésiteraient pas à user de magie pour pren­dre pied dans votre espace.

Et ils se ren­dormirent étroite­ment enlacés comme pour des adieux.

Un courant d’air les réveil­la. La porte avait été for­cée et l’œil-de-bœuf brisé prit con­tre la lumière l’apparence d’un disque vert. Il vit par terre le vol­ume de la NRF, une édi­tion orig­i­nale d’Un bar­bare en Asie.

Il feuil­letait l’ouvrage quand une pénible impres­sion indi­quait 1929. Véri­fi­ca­tion faite, d’une année antérieur à son voy­age.

La pho­togra­phie de Gisèle Fre­und, un por­trait de Michaux por­tant une cig­a­rette à sa bouche, glis­sa d’entre les pages.

Huit jours plus tard, il embar­quait pour Cal­cut­ta.

Karel Logist

Verrouillage, déverrouillage

À André Dac

Face aux ver­rous, que faire ? C’est qu’il y en a beau­coup, beau­coup trop. En voilà un qui saute : on est dans une cham­bre forte, et de nou­veau Face aux ver­rous ! Les par­ents essaient bien quelques clés. Elles ont tant servi, elles sont usées : ils savent qu’ils n’y arriveront pas. Ils font appel aux « spé­cial­istes ». En vain. Des ser­ruri­ers inca­pables ! Et puis, qu’on se débrouille ! On a seize ans, que dia­ble !

Il s’agira donc de trou­ver, au plus vite, un de ces cam­bri­oleurs de haut vol, qui frac­turent les portes en un tourne­main, toutes les portes. Un ami, presque un adulte, vous y aidera. Un soir, il sor­ti­ra, du plus secret de sa bib­lio­thèque, deux livres d’apparence fort inno­cente (ô sournoise NRF ! Per­fide Paul­han !), pas du sec­ond ray­on, mais du énième, celui où déjà la Nuit remue, où l’Infini « tur­bule », de vrais manuels de casseurs ! L’espace du Dedans et les Poèmes d’André Bre­ton : vous voilà passé de Mal­lar­mé (naguère le même pour­voyeur vous avait dévoilé le tri­olisme du Faune !) à Un cer­tain Plume et à l’Union libre, vous l’adolescent rimailleur plus amoureux de Maleine et de Mélisande que de la femme au sexe d’ornithorynque et des Mei­dosemmes qui mon­tent dans les arbres. Pas par les branch­es, mais par la sève. Trou­blant ver­rou, qu’il fal­lait bien ouvrir : quant aux jeunes gens nubiles […], ils per­dent leurs forces trop rapi­de­ment et se lais­sent entrain­er au fond. Le rival, l’Autre, Lui, on l’emparouille et l’endosque con­tre terre, etc., c’est bien con­nu. On cherche aus­si le Grand Secret : on s’engage dans le labyrinthe sur les pas de ces ban­dits de chemins dérobés. Et voilà ! Vous « avez pris la mau­vaise route », elle ne mène pas à la réus­site ! Mais que fait-on de la « réus­site » face aux ver­rous ? Des tours de cartes ! Vous préfér­erez à ces lugubres div­ina­tions, dans le lieu même de la souf­france de l’idée fixe, les Exor­cismes. Et les impré­ca­tions. En accord avec le voisi­nage qui, sou­vent, voit rouge : Péret, Artaud, Chavée, Mar­iën, Crev­el, Rigaut… Sans par­ler des effrayants galop­ins du Grand feu qui le jouent au fin­ish en maud­is­sant le sort ! Après « quelque engage­ment », il vous arrivera même, le temps d’un éclair, d’évoquer Netchaïev ! Vous vous en tien­drez en fin de compte à Cio­ran (« son » ami…), car vous n’êtes pas un homme de main, si ce n’est, parait-il, de main à plume. Plume, lui, se ren­dort. Vous fer­ez plutôt comme jadis l’autre voy­ou, aux semelles de vent, vous fuirez… Ailleurs, en Grande Garabagne, chez les Hacs… Vous écrirez, vous aus­si, à « sa » manière, d’un pays loin­tain. Vous y esquis­serez même, pour don­ner le change, de « sça­vants » pro­jets de recherch­es sur les cousi­nages heuris­tiques de l’Adrénaline, de la Dopamine, de la Mesca­line… Pour un peu vous vous env­o­leriez dans les rues de Bâle sur le vélocipède gon­do­lant d’Albert Hof­mann ! Tout cela parce que la jolie for­mule de l’alcaloïde du Pey­otl, qui sert d’épigraphe à « son » Mis­érable Mir­a­cle, vous a ensor­celé. D’ailleurs, vous ne vous sépar­erez plus de cette Bible des effrac­tions et des infrac­tions qui vous a con­duit, la tête ivre de Vents et Pous­sières (les mots…), au car­refour où vous vous êtes à jamais « plan­té », entre cen­tre et absence, indé­cis devant le chemin de la Con­nais­sance par les gouf­fres, les Pas­sages (la pein­ture – la gouache résiste davan­tage à l’eau – le dessin) et une voie, là, qui mèn­erait au Pays de la Magie. Mais, dans cet Espace du Dedans, vous vous retrou­ver­iez encore, quoi que vous fassiez, « il » le savait, on le sait tous, Face au(x) Verrou(s) !

Claude Hau­mont 

Connaissance de Michaux

Deux geck­os se meu­vent par lentes sec­ouss­es sur les pentes d’un soir délabré menant droit aux gouf­fres en con­tre­bas. L’eau rare reflète des sil­hou­ettes changeantes.

Lui, cet homme en muta­tion, presque cen­te­naire et peu résolu à mourir encore, dit à Lunus qui l’observait accroupi plein de patience, un sourire figé aux lèvres :

« Con­tem­ple mon vis­age, je le ren­verse à ma guise de cent qua­tre-vingts degrés, une his­toire liée aux angles, et mon regard per­siste, avec une lueur iden­tique dépourvue de sens, sous mon men­ton chauve ».

Alors, Lunus, quelque peu intrigué, fut bien for­cé d’admettre que cet homme filant des légen­des pos­sé­dait des vis­ages jumeaux rich­es d’un unique regard. L’homme con­tait à Lunus que son nom vari­able et véri­ta­ble était en réal­ité Plume, ce nom qu’à une reprise il avait vu imprimé en bas du sien. Sa peau avait de pal­pa­bles grains.

Retenu immo­bile telle une géométrie de geck­os à tra­vers la toile hal­lu­cinée d’un univers opaque, Lunus se deman­da qui de lui-même ou de l’homme lézard se façon­nant un pro­fil était l’illusion, et dans quelle espèce de sin­ueux voy­age il se voy­ait con­traint d’embarquer.

Mais l’homme le berçait sur le flot hyp­no­tique de sa voix tachée d’encre. Il psalmodi­ait :

Je n’ai pas de pays
je suis mort
puis je suis né
quar­ante-trois fois
aus­si sou­vent
je fus la proie
et le chas­seur
sur le ter­rain nul
de ma patrie
« pour sur­pren­dre des mys­tères ailleurs cachés »

Toutes ter­res m’ont nour­ri
étranger à moi-même
comme au monde étrange
J’écrivais pour te pen­dre
quar­ante-trois fois au moins

Je me suis tenu face
au parvis des enfers
où les flammes sont rouss­es
ain­si que des femmes
J’ai pro­jeté trop de mots
de ceux que l’on renie
et j’en pro­jette encore
pour quar­ante et trois éter­nités
« une cer­taine infime danse est partout »
Je n’ai pas de pays
et plus je m’enfonçais en moi
plus je me détachais de la par­tie
s’il n’y avait eu les mots
et leur tracé aus­si solide
que les inspi­ra­tions des tam­bours

Lis-moi quar­ante-trois fois
avant de tourn­er la tête

Lunus sen­tit sa langue affourcher en deux par­ties égale­ment acérées. Il est des hommes dan­gereux à con­naitre, songeait-il, las et igno­rant des épanche­ments du temps. Déjà, des fuites chuin­taient en sa phréa­tique mémoire.

Serge Delaive

Quelque part, quelqu’un (suite)

Quelque part quelqu’un, talon­né par un marteau, est cou et s’enfonce dans le mur. Quelqu’un est tan­tôt le mur, tan­tôt il est pointu et on le chas­se, tan­tôt il est borné et il insiste lour­de­ment, tan­tôt il a du plâtre plein la bouche. Quelqu’un par­fois est clou, mur et marteau à la fois, crisse, cogne, râle et s’enfonce en lui-même.

Eugène Sav­itzkaya

Une lettre…

Je peux vous faire par­venir copie de ces Michaux inédits et incon­nus. Il en existe bien d’autres, de la même orig­ine : une col­lec­tion privée dont je suis seul peut-être à con­naitre l’existence […]. Les textes sont extraits d’un ensem­ble inti­t­ulé La défaite. On peut les dater des années 35–36, à mon avis. Les dessins sont des encres sur papi­er de la même époque, ou légère­ment postérieurs.

Jean-Claude Pirotte

Michaux inédit
La défaite n’est pas une franche défaite. Au con­traire anodine, très anodine, mais tenace. Mince et flex­i­ble dans sa ténac­ité. Parois on dirait une défaite d’enfant. Des larmes, si peu de larmes que le fleuve ne les remar­que pas. Il va comme d’habitude sans avoir où. À la mer, à l’océan, direz-vous, c’est là que vont les fleuves. Celui-ci n’est cer­tain de rien, absol­u­ment de rien. Défaite d’un côté, vic­toire de l’autre. Non, c’est un long écoule­ment privé de sens, ou encore un écoule­ment démen­ti, tou­jours démen­ti. Trop facile de mar­quer le pas, de pren­dre le vent, de se lancer, d’affluer car­ré­ment. On triche, on crie vic­toire. La défaite revient, pas cat­a­strophique, anodine, très anodine, très ser­vice-ser­vice. On n’en finit pas de présen­ter l’envers pour l’endroit.

Avec les pier­res aus­si, dit-elle, je me sens mal à l’aise. Toutes ces pier­res à porter, tous ces angles, ces arêtes. Un souf­fle les con­trarie. Une ombre de courant, et les voilà qui gron­dent, qui grog­nent, qui aboient. On m’assure qu’il n’y a rien à crain­dre, juste l’effroi d’un instant de ver­tige à sur­mon­ter. Cela ne se repro­duira pas, dormez, dormez en paix, la ron­deur vien­dra. Cela se repro­duit. Dites-moi, de quel péril se nour­rit la paix ? Les pier­res sont bien seules dans ce pays, le calme les afflige. Afflic­tion, peine per­due. Clarté des peurs dans l’opaque. La nuit tou­jours, tou­jours sans la ron­deur.


Dossier paru dans Le Car­net et les Instants n°89 (1995)