Vincent Engel, Requiem vénitien

« Jamais je n’aurais dû quitter Venise… »

Vin­cent ENGELRequiem véni­tien, Fayard, 2003

Mise à jour du 08/08/2023 : Requiem ven­i­tien a été réédité en 2023 aux édi­tions Ker/Asmodée Edern : Vin­cent ENGELRequiem véni­tien, Ker/Asmodée Edern, 2023, 26 €

engel requiem venitienengel requiem venitien kerII ne peut pas, Vin­cent Engel, ne pas don­ner de suite à ce roman : Donatel­la a recon­nu en Ani­ta, la domes­tique de la Taglioni, la fille qui accom­pa­g­nait le com­positeur Alessan­dro Gia­col­li à une soirée don­née par le mar­quis Bul­bo ; et comme Donatel­la pour­suit Alessan­dro de son amour-haine…

Suite d’au­tant plus oblig­ée que réap­pa­rais­sent, dans ce Requiem véni­tien, ceux de Mon­techiar­ro : le père Bal­das­sare, le jeune orphe­lin Adri­ano Lon­go, le comte délia Roc­ca aban­don­né par son amante, et ce Juif, Asmod­ée… Suite oblig­ée enfin en rai­son des com­po­si­tions symé­triques de deux romans où temps et espace ne cessent de jouer au ping-pong… Une trentaine d’an­nées: 1847–1879. Le cen­tre : Venise sous une occu­pa­tion autri­chienne mal sup­port­ée : « Ceux qui y sont nés ne la quit­tent jamais ; leur exil n’est qu’une ago­nie qui dure par­fois trop long­temps. » Et les lieux de l’ex­il, qui sont par­fois ceux de la quête : Berlin, le pays de Loire, Mon­techiar­ro dans le val d’Or­cia. Qu’est-ce qui provoque, chez les uns la fuite, chez d’autres la quête ? L’incipit du livre, ingénieux, impérieux : pour pro­téger son neveu Pao­lo, Gia­col­li a fui Venise pour Berlin en 1849 ; il n’y a plus écrit la moin­dre note depuis trente ans. Il est hébergé par son mécène, Wern­er Gold­schmidt, dont la jeune femme Han­nah vient de mourir ; Wern­er implore Alessan­dro : « une musique pour la jeune morte ! » En panne sèche d’in­spi­ra­tion, Alessan­dro de­mande à son élève, Jonathan Cel­nik, d’aller à Venise ten­ter d’y retrou­ver la par­ti­tion d’une messe qu’il com­posa en 1848, « un requiem athée […] caché dans une messe de Noël » — ça pour­rait con­venir pour cé­lébrer Han­nah.

La machine romanesque est dès lors prête à s’emballer sous la baguette d’un chef d’or­chestre maître de son art (con­traire­ment à l’un de ses per­son­nages qui s’époumone, sous la dic­tée cham­boulée des avatars de l’his­toire, à réamé­nag­er sans cesse un livret d’opéra dédié à la gloire d’un chef révolu­tionnaire) : voici des amours fan­tas­mées, des coquins cyniques, des faquins obès­es, des adieux déchi­rants, des morts héroïques, des soubre­sauts poli­tiques, des machina­tions flo­ren­tines, de belles âmes et des âmes noires, de nobles sen­ti­ments, des sièges et des bom­barde­ments, des épidémies de cho­léra, des sui­cides grandguig­no­lesques, de gross­es enveloppes énig­ma­tiques, des funé­railles en gon­do­le ; le maître de céré­monie, par ailleurs pro­fesseur de lit­téra­ture, a même dis­trait de son cer­cle de lin­guis­tique de Prague (la peste soit de l’anachro­nisme !) un prince Trou­bet­zkoy pour lui faire sé­duire une danseuse décatie ! Et Venise, Venise comme une musique : « Un ada­gio sem­blable à une res­pi­ra­tion lourde, op­pressée, avec au som­met de la vague un soupir qui n’en finit pas, et qui pour­tant finit… » Et la musique, la musique : « Moi, j’au­rais voulu une musique pour ques­tion­ner, instiller le doute. Met­tre Dieu à la place de l’homme, le forcer à quit­ter son piédestal, à écouter le chant de la douleur de l’homme… » Pas Wag­ner, non, pas Wag­n­er et « ces dieux de paco­tille teu­tons, ces walkyries grotesques qu’on inter­di­rait au car­naval, ces défer­lements orches­traux ! » Non. Plutôt l’épure : « Un bruis­sement d’aile sur le canal. Rien de plus, un mur­mure qui ne veut pas encore mourir mais qui mour­ra de toute manière. » Incon­testable­ment, le roman sort de chez le bon faiseur : le mono­logue intérieur, le roman épis­to­laire, la scène de séduc­tion à la Lac­los, le morceau de bravoure, la méta­phore filée n’ont pas de secrets pour lui. Mais où le frémisse­ment, où la graine de dérai­son, où le spasme fébrile des incerti­tudes, des hési­ta­tions et des hébé­tudes, l’at­trait des gouf­fres et le fil du rasoir — tout ce qui fait les vrai­ment grands romans ?

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°128 (2003)