Geneviève Damas : La joie d’écrire et de décaler la langue

Geneviève Damas

Geneviève Damas

Le suc­cès de Si tu pass­es la riv­ière, couron­né par le prix Rossel et celui des Cinq con­ti­nents, a per­mis de décou­vrir une autre Geneviève Damas : celle du mono­logue intérieur plutôt que de la voix théâ­trale. Alors que paraît son nou­veau roman et un recueil de nou­velles, nous l’avons ren­con­trée pour un entre­tien où l’on apprend que tout a débuté avec une adap­ta­tion du Gen­darme de Saint-Tropez.

Com­ment et quand êtes-vous arrivée à l’écriture ?
Toute petite, ce qui m’intéressait, c’était de faire du théâtre, de jouer des per­son­nages. Aus­si j’écrivais des pièces pour mes copines et moi. J’ai notam­ment adap­té Le gen­darme de Saint-Tropez. Ado­les­cente, j’ai égale­ment écrit un jour­nal, des poèmes, des trucs. Plus tard, en sor­tant de l’IAD, je me suis ren­du compte que les pièces écrites par les autres ne me sat­is­fai­saient pas. Par exem­ple, un prof a voulu m’engager, comme comé­di­enne, à jouer un texte de Karl Valentin, mais je n’aime pas Karl Valentin. Je sais qu’il ne faut pas penser ain­si, mais c’est comme ça. Il m’a dit : « On se voit en sep­tem­bre ? » Je n’ai pas osé dire non, mais je ne l’ai pas recon­tac­té. J’ai com­pris que si je ne tra­vail­lais pas avec un matéri­au qui me touche, cela n’irait pas. J’ai alors com­mencé à écrire des adap­ta­tions de romans. J’ai notam­ment trans­posé L’invention de la soli­tude de Paul Auster. Mais les droits m’ont été refusés. Il fal­lait que je mette cinquante mille francs français sur la table avant même le début des dis­cus­sions. Je n’avais pas cet argent. J’ai fait d’autres adap­ta­tions, cela m’amusait beau­coup. Je réécrivais des par­ties com­plètes. Ce fut ma manière de pénétr­er l’écriture. Au début des années 2000, j’ai écrit une petite pièce de théâtre pour enfants. Elle était trop bavarde, je racon­tais dix fois la même chose. Mon com­pagnon l’a lue et m’a con­seil­lé de répon­dre à un appel à pro­jets de la SACD. Cela mar­querait, m’a‑t-il dit, le fait que je ne fai­sais pas que jouer, que j’écrivais aus­si. J’ai été sélec­tion­née. On m’en a demandé un deux­ième, et de fil en aigu­ille, j’ai en ai écrit d’autres. Je n’avais jamais pen­sé devenir écrivain, en faire mon méti­er. Je me rendais sim­ple­ment compte qu’une journée où j’écrivais me rendait joyeuse. Ensuite est venue la ren­con­tre avec Hubert Nyssen. J’ai tou­jours été un peu gênée de racon­ter cette anec­dote, mais main­tenant qu’il est mort, je me le per­me­ts. Il m’a demandé de lire le mono­logue de Mol­ly à vélo. Je le lui ai don­né un soir, et le lende­main à neuf heures, il m’a appelé. Il m’a dit que j’avais l’étoffe d’un écrivain et que je devais écrire tous les jours. Il a ajouté que si je n’avais pas d’idée, je devais recopi­er Mar­cel Proust. Ce que je n’ai jamais fait… mais j’ai com­mencé à écrire tous les jours. Je décou­vrais un ter­ri­toire inex­ploré. J’ai écrit une quin­zaine de pièces. Comme il faut du temps pour qu’un spec­ta­cle soit mon­té, à un moment, je me suis dit : Pourquoi n’écrirais-je pas des nou­velles ? J’ai par­ticipé à un ate­lier d’écriture avec Michel Lam­bert qui m’a beau­coup apporté. Ensuite, assez naturelle­ment, je suis passée au roman.

Pourquoi écrivez-vous sou­vent sous la forme du mono­logue ?
Le pre­mier texte de théâtre que j’ai écrit comp­tait qua­tre per­son­nages. Puis j’ai mis en scène une pièce où nous étions six. C’était la foire tant au niveau de la disponi­bil­ité des comé­di­ens que de l’argent. Aus­si, j’ai décidé d’écrire un mono­logue : cela ne coûterait rien, per­me­t­trait de ren­flouer la com­pag­nie, et je me rendrais tou­jours libre pour jouer…

Le mono­logue est aus­si la forme que l’on trou­ve dans vos romans…
J’ai tra­vail­lé dans un théâtre en France. Je ne ces­sais d’entendre : « Le français n’est pas vrai­ment ta langue… » Le côté mater­nel de ma famille est fla­mand, alors cer­taine­ment qu’il n’est pas totale­ment ma langue. Mais moi, au théâtre, ce qui m’intéresse, c’est de tor­dre la langue, d’essayer de com­pren­dre com­ment elle est par­lée, cette langue, notam­ment par ceux qui n’ont pas le droit de cité en lit­téra­ture et au théâtre, et de me l’approprier. Le mono­logue intérieur de mes romans me per­met cela aus­si.

Com­ment nais­sent vos per­son­nages ?
Ils sur­gis­sent de la langue. Ils sont une façon de par­ler, un rythme, je les décou­vre en écrivant. Après je barre, rature, recom­mence. Je suis lente, je fais, défais, refais. Je ne conçois pas de plan, j’invente ma struc­ture au moment où j’écris. En général, j’ignore où je vais. Quelque­fois jail­lis­sent des ful­gu­rances, des choses qui m’apparaissent et je sais qu’elles vont rester telles quelles. Alors je dois remon­ter, réécrire, pour garder la cohérence. Jean-Luc Out­ers dit très bien : Ecrire c’est faire advenir une his­toire qu’on por­tait au fond de soi et que l’on igno­rait. Je pense que c’est ça, écrire.

damas histoire d'un bonheurVous com­mencez His­toire d’un bon­heur par le mono­logue d’un per­son­nage antipathique. Ne prenez-vous pas le risque de per­dre le lecteur tout de suite ?
C’est un risque à courir. J’aime beau­coup le per­son­nage d’Anita. J’ai voulu tra­vailler sur les trou­bles bipo­laires, sur le décalage total avec le réel qu’ils provo­quent. Quand les sujets sont en phase up, ils se pla­cent en posi­tion héroïque, toute puis­sante, ils recon­stru­isent le réel. Je trou­ve le livre de Del­phine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, sur la mal­adie de sa mère, très beau, mais cela reste de l’autofiction. Je voulais aller ailleurs, par­tir dans la fic­tion. Dans le pre­mier mono­logue où Ani­ta est en péri­ode mani­aque, elle est très sûre d’elle, elle sait com­ment marche le monde. Cela ne la rend pas très sym­pa­thique. En même temps, elle dit de ces choses, des énor­mités et elle ne s’entend pas les dire. Je trou­ve cela telle­ment triste quand elle dit que son chien, en qua­tre années, lui a apporté plus de joies que sa fille en vingt-huit ans. Elle croit qu’elle con­trôle la réal­ité mais nous, nous enten­dons un avis d’échec. J’ai aus­si voulu écrire sa phase dépres­sive. C’est le mono­logue qui clôt le roman. A chaque fois, Ani­ta est dans une image exces­sive d’elle-même.

Que saviez-vous de ce livre avant de l’écrire ?
J’ai com­mencé à écrire l’épisode du cha­peau, quand Ani­ta se demande si elle doit porter un cha­peau à l’enterrement de sa belle-mère. Puis petit à petit, la bipo­lar­ité est arrivée. A un moment don­né, j’ai vu que je n’arrivais plus à écrire, je me demandais ce qui se pas­sait, j’ai réin­ter­rogé la struc­ture. Ani­ta était par­v­enue au terme de ce qu’elle avait à dire… Il fal­lait la con­fron­ter à une autre réal­ité que la sienne… C’est là qu’ont sur­gi les mono­logues des autres per­son­nages.

Est-ce que l’angoisse est la même à la sor­tie d’un roman qu’à la veille d’une pre­mière ?
Pour une pièce de théâtre que vous avez écrite et qui n’est pas jouée par vous, l’angoisse est d’envoyer les autres au casse-pipe avec un texte raté. Lorsque je suis seule en scène, en revanche, l’anxiété de la comé­di­enne prime sur celle de l’auteure. Quant à la pub­li­ca­tion de mon pre­mier roman, je n’avais aucune appréhen­sion, il avait été refusé partout. Il était à la fin de sa vie quand Luce Wilquin l’a accep­té. Tout ce qui s’est présen­té par la suite a été une véri­ta­ble sur­prise. His­toire d’un bon­heur me tient beau­coup à cœur, même si j’entrevois ses lim­ites, les choses sur lesquelles je pour­rais encore pro­gress­er. Le Prix des cinq con­ti­nents m’a per­mis de ren­con­tr­er des écrivains incroy­ables, africains ou haï­tiens, des écrivains impor­tants pour moi, comme Dany Lafer­rière, des écrivains pour qui la lit­téra­ture ne con­stitue pas un passe-temps agréable, mais un véri­ta­ble engage­ment. Dès lors, pour moi, pub­li­er ne peut plus être un acte léger, même si je ne fais pas de mon livre un acte poli­tique, pas du tout.

damas benny samy lulu et autres nouvellesPou­vez-vous dire quand les nou­velles du recueil Ben­ny, Samy, Lulu et autres nou­velles ont été écrites ?
La nou­velle est le pre­mier pied que j’ai posé dans une écri­t­ure non dra­ma­tique.  C’é­tait un saut dans l’in­con­nu. Au départ, comme je l’ai dit, j’ai par­ticipé à un ate­lier d’écri­t­ure avec Michel Lam­bert. Avant de le ren­con­tr­er, je n’avais aucune idée de ce qu’é­tait une nou­velle sauf que c’é­tait plus court qu’un roman. J’ai décou­vert un genre très dense, qui demande beau­coup de con­ci­sion et un enjeu ciblé. Et en cela, cette écri­t­ure est assez proche du théâtre. J’ai appris le plaisir qu’il y a à ne pas tout dire et le tra­vail de la chute. Mais c’est un genre exces­sive­ment dif­fi­cile. A pri­ori, on pour­rait croire qu’il néces­site moins de temps qu’un roman, mais il n’en est rien. La nou­velle demande de la minu­tie, c’est quelque chose comme de l’hor­logerie, fasci­nant et épuisant.

Pourquoi His­toire d’un bon­heur se déroule-t-il en France, et non en Bel­gique ?
Cela me per­met, à moi, de dire, que cette his­toire n’est pas auto­bi­ographique. Je n’avais pas non plus envie d’inscrire la prob­lé­ma­tique des ban­lieues, qui est abor­dée à tra­vers le per­son­nage de Noured­dine, dans une per­spec­tive wal­lonne. J’avais peur de faire région­al­iste belge ou qu’on se dise que je par­le de la Bel­gique des frères Dar­d­enne. Ce que fil­ment les frères Dar­d­enne ne con­cerne pas que la Bel­gique, mais les gens ne peu­vent s’empêcher de dire : En Bel­gique, il se passe de ces choses… On m’a beau­coup par­lé, à la remise du Prix des cinq con­ti­nents, du prob­lème de l’analphabétisme en Bel­gique. J’ai essayé de leur expli­quer que l’analphabétisme n’était qu’un élé­ment de mon roman, mais pour eux, j’avais soulevé un vrai prob­lème belge… Le roman n’était pour­tant pas situé dans un pays en par­ti­c­uli­er… Comme His­toire d’un bon­heur a lieu à Lyon, cette lec­ture biaisée devrait être évitée…

Est-ce imag­in­able que ce roman soit porté un jour sur une scène ?
Oui, mais il ne le sera pas par moi. Si quelqu’un a envie de le pren­dre, je le donne avec bon­heur. Je suis trop dedans, je ne vois pas ce qu’on peut faire avec des mono­logues intérieurs. Au théâtre, pour moi, la ten­sion provient de ce qui est dit et de ce qui est tu. Je peux dire par exem­ple à quelqu’un que je l’aime beau­coup et, au fond, ne pas le penser. Dans His­toire d’un bon­heur, les per­son­nages sont telle­ment dans leur vérité que je ne saurais com­ment attein­dre cette ten­sion dra­ma­tique. Le mono­logue intérieur, c’est le luxe de ce qui n’est jamais enten­du. Je dis luxe, parce que pour moi, auteure, cela me per­met d’accéder à un autre espace men­tal que je ne peux pas abor­der au théâtre. La parole du mono­logue intérieur n’est pas une parole nat­u­ral­iste, Noured­dine ne par­lerait pas comme ça dans la vie, ce n’est pas sa façon de par­ler que j’écris. Je décale sa langue. Dans le roman et les nou­velles, je décale une langue ; et dans le décalage, je trou­ve une autre réal­ité ; j’invente une langue réelle mais qui n’est pas enten­due dans la vie.

Michel Zumkir


Derniers livres parus : His­toire d’un bon­heur, Arléa ; Ben­ny, Samy, Lulu et autres nou­velles, Luce Wilquin. Le théâtre de Geneviève Damas est pub­lié chez Lans­man.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°181 (2014)