Nathalie Gassel, Des années d’insignifiance

L’enfance, l’enfer

Nathalie GASSEL, Des années d’in­signifi­ance, Luce Wilquin, 2006

gassel des années d'insignifianceÀ plusieurs repris­es déjà, le Car­net et les Instants (120 et 133 notam­ment) a sig­nalé l’ap­port orig­i­nal, par­fois explosif des écrits de Nathalie Gas­sel qui boule­versent les valeurs con­v­enues des émo­tions, de la morale, de l’esthé­tique, mais aus­si les canons de la com­mu­ni­ca­tion et du lit­téraire. Par à‑coups, à tra­vers des allu­sions ou des évo­ca­tions ful­gu­rantes, on a pu devin­er le refus de tout con­di­tion­nement imposé comme celui de l’é­d­u­ca­tion, de la social­ité ou même des orig­ines. Voici un livre au titre sans équiv­oque, des­tiné à accom­pa­g­n­er ou à com­pléter la lec­ture des précé­dents. Des années d’in­signifi­ance ne peut en effet qu’é­clair­er et met­tre en relief l’en­tre­prise d’au­to-régénéra­tion que dévelop­pent des ouvrages comme Mus­cu­la­turesCon­struc­tion d’un corps pornographique ou Stratégie d’une pas­sion, libérant le corps, le sexe, les pra­tiques amoureuses, l’hu­man­ité en général, et, bien sûr, l’écri­t­ure, sans quoi rien de tout cela ne prendrait sens.

Car c’est bien de cela qu’il s’ag­it, une néces­sité vitale : le besoin impérieux de sig­ni­fi­er s’o­rig­ine à cette enfance-enfer que Gas­sel dénonce tout en en regret­tant l’oblig­a­tion. «Au début était l’en­fer! C’est ain­si que je vois l’en­fance. Il est dif­fi­cile de n’oc­cu­per pas son his­toire, de n’être pas trib­u­taire de cette époque où il nous sem­ble que nous ne choi­sis­sons rien.» Tout dans cet incip­it mérit­erait qu’on s’y attarde, mais ce qui frappe c’est que la nar­ra­trice, après l’év­i­dence de la con­stata­tion – l’en­fer est – revendique aus­sitôt la sin­gu­lar­ité, l’in­di­vid­u­al­ité de son juge­ment, même si cette pro­fes­sion de soi s’élar­git jusqu’à se généralis­er et con­cern­er quiconque. Elle entend bien, fût-ce à dis­tance, s’emparer de ce passé qui ne lui apparte­nait pas et, bien mieux que l’an­nuler, le faire sien, se l’in­cor­por­er par l’écri­t­ure aujour­d’hui, en l’obérant des mar­ques de sa haine ou de son rejet. Ce passé, désor­mais ravalé au rang de «pro­jec­tions dérisoires», belles toute­fois si l’on y applique ses pro­pres couleurs, est accept­able grâce à ce que Gas­sel appelle «lib­erté» et «mou­vance». Le con­stat est trop clair­voy­ant pour n’être pas libéra­toire, en effet : «Enfant, je me sen­tais étrangère et le monde me sem­blait futile…» L’o­rig­ine des con­traintes, con­stric­tions, tor­sions qu’il a fal­lu s’im­pos­er pour con­tr­er ce dou­ble cli­vage est évi­dente, c’est l’in­signifi­ance de ces années où l’on compte «pour rien» dans un monde qui ne compte pas davan­tage. Dès lors, alter­nant sys­tème et poésie, Gas­sel entre­prend un va-et-vient inin­ter­rompu entre l’autre­fois et l’au­jour­d’hui. Obsédée par le besoin d’ex­is­ter, alors qu’il lui inter­dit de s’é­panouir, elle n’a d’autre issue que l’éloigne­ment, la rup­ture, pour com­bat­tre à armes non égales dans cette lutte de class­es larvée qu’en­gen­dre l’abus de pou­voir de l’adulte envers l’en­fant. En par­ler alors, c’é­tait se met­tre en plus grand péril encore, ris­quer de per­dre son autonomie ou s’ex­pos­er aveuglé­ment aux blessures de cet «expert en straté­gies destruc­tri­ces» que peut être un psy­cho­logue «mal inten­tion­né». Elle ne par­lera donc qu’en secret avant de s’ex­primer avec éclat devant tous, à tra­vers les « éclo­sions ver­tig­ineuses » d’une écri­t­ure libérée. Si Gas­sel règle ses comptes avec ce réc­it, c’est sans acri­monie. À cha­cun son dû : entre sa mère obtuse, entêtée et sa belle-mère étrangère et hos­tile, elle choisit de s’adress­er à son père, mal­heureux impuis­sant à con­jur­er les désas­tres, et lui adresse une sorte d’hom­mage posthume, citant des extraits de son jour­nal ou des poèmes qu’il a écrits. C’est à tra­vers lui qu’elle tente d’é­clair­er la prob­lé­ma­tique de la fil­i­a­tion. Tra­jec­toire prévis­i­ble? Pas vrai­ment. Il faut certes toute une vie pour ren­vers­er l’in­signifi­ance, mais Nathalie Gas­sel a pris de l’a­vance.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°144 (2006)