Verheggen, poète anarchiste et rabelaisien

Jean-Pierre Verheggen

Jean-Pierre Ver­heggen

Nous ne le savons pas assez – ou n’ai­mons pas le savoir –, notre lib­erté de par­ler, d’a­gir et de penser est étroite­ment bridée par trois grands codes de nature répres­sive : Biendi­s­ance, Bien­séance et Bien­pen­sance. Le pre­mier fixe la cor­rec­tion phoné­tique, lex­i­cale et gram­mat­i­cale, signe obligé du bon élève et de la per­son­ne instru­ite. Le deux­ième règle ce qui fait la “bonne édu­ca­tion”, écar­tant sans pitié le vul­gaire, le triv­ial, à for­tiori le scat­ologique. Plus large, le troisième restreint le pens­able au raisonnable, au “bon sens”, à la morale dite naturelle… Plusieurs intel­lectuels se sont avisés de ce triple dis­posi­tif et ont entre­pris de le dénon­cer, ain­si Roland Barthes dans Mytholo­gies (1957) ou Pierre Bour­dieu dans La dis­tinc­tion (1979). Plus rares sont les trublions qui, via la créa­tion poé­tique ou déclam­a­toire, en ont pris le con­tre­pied. Tel fut Jean-Pierre Ver­heggen, assuré­ment l’un des auteurs les plus rebelles et les plus orig­in­aux de notre temps, pour­fend­eur des rou­tines, des hypocrisies et des con­formismes les plus solides, arti­san d’une bous­cu­lade inces­sante et jubi­la­toire de la langue nor­mée, mais dont la drô­lerie, chez les lecteurs pressés, a sou­vent masqué la force sub­ver­sive.

Dès ses pre­miers textes en 1966 et son recueil La grande mitraque (1969), Ver­heggen s’at­taque à la tyran­nie du “bien-par­ler”. Il sait à quoi s’en tenir : quoique pro­fesseur de français à l’Athénée de Gem­bloux, il a com­pris depuis belle lurette que la langue n’est pas neu­tre, qu’elle char­rie toutes sortes de ségré­ga­tions et d’an­tag­o­nismes soci­aux. En guise d’é­cole mater­nelle, sa mère l’a envoyé chez un grand-oncle garde-chas­se où il a baigné dans un patois wal­lon mêlé de français, un par­ler pop­u­laire, métis­sé, « inférieur ». Son père d’o­rig­ine française pré­conise quant à lui la con­sul­ta­tion du dic­tio­n­naire et le respect du bon usage. Dans la foulée, l’op­po­si­tion entre langue par­lée et langue écrite s’im­pose de plus en plus à l’en­fant. « M’Vi­o­lence, c’est m’Vi­olangue », écrira-t-il plus tard. En marge du monde sco­laire où pré­va­lent « beau français » et dis­cours édu­catif, il décou­vre la diver­sité des niveaux de langue et des par­lers plus souter­rains : jurons, bel­gi­cismes, argot potache, surnoms moqueurs, injures déroutantes, ces armes de l’in­vec­tive et de l’af­fron­te­ment.

Jean-Pierre a entamé un régen­dat français-his­toire à l’É­cole nor­male de Niv­elles, quand il épouse Gisel­la, fille d’im­mi­grés ital­iens et ex-condis­ci­ple, qui le met en con­tact avec sa langue et son pays natals. Inscrit ensuite en philolo­gie romane à l’U.L.B., il doit s’in­ter­rompre pour cause de ser­vice mil­i­taire – qu’il refuse d’exé­cuter. Une trace ultérieure de cet anti­mil­i­tarisme : le texte Sur une chiotte mon­u­men­tale : Buck Dan­ny, bouc damné[1]. La lec­ture de sur­réal­istes tels que Scute­naire, Mar­iën, Col­inet, les auteurs de Phan­tomas ren­force son anti­con­formisme lin­guis­tique : orthographe dés­in­volte, gout pronon­cé pour les forg­eries, mésal­liances de mots, lex­ique orduri­er, con­tre­pè­ter­ies, par­o­die des expres­sions toutes faites et des « langues de bois »… Le grand Caca­phone (1974) regorge d’in­sultes orig­i­nales : « culotte fana­tique », « jardin pubis », « veuf noir ». Mots rares ou inven­tés émail­lent Pub­ères, Putains (1985) : « édéage », « inquilins », « pru­ineuse odonate », « ver­go­b­rets ». De même dans Artaud Rim­bur (1990) : « un variqueux yoyo », « son bas bide à bouzin baveux », « tout un flot catamé­nial ».

La langue de Ver­heggen n’est pas un “idiome”, que défini­rait un ensem­ble sta­ble de traits lex­i­caux, rhé­toriques et typographiques. Elle n’est pas davan­tage un “idi­olecte”, une ver­sion indi­vidu­elle de la langue prin­ci­pale. C’est un grand bras­sage poly­glotte et cacoph­o­nique où voisi­nent angli­cismes et « oual­lon », français et ital­ien, argots et références lit­téraires, vul­gar­ismes et ter­mes sci­en­tifiques. Cette dis­parate général­isée trahit une volon­té pro­fonde : décloi­son­ner les par­lers coex­is­tants, avec leur organ­i­sa­tion faite d’é­tanchéités, de hiérar­chies, de con­cur­rences, voire de mépris. Car la biendi­s­ance est un exer­ci­ce de dom­i­na­tion sociale – vérité sou­vent refoulée, y com­pris par les auteurs. « On peut le dire à n’im­porte quel écrivain qui com­mence : c’est là qu’on peut mesur­er ce que vous faites. Qu’est-ce que vous faites par rap­port au lan­gage ? Tout est là. »[2]  Non seule­ment la langue n’est nulle­ment trans­par­ente au réel, mais elle n’est pas sociale­ment neu­tre : ain­si la poésie de Ver­heggen est-elle « d’emblée poli­tique », note Éric Clé­mens, qui pré­cise : « pour­tant ce n’est pas de la poésie engagée » – ceci l’eût fatale­ment piégée dans les con­ven­tions et clichés du genre.

Poète malpoli

Les édu­ca­teurs le ser­i­nent : il y a des choses qu’on ne dit pas, des gestes qu’on ne fait pas en société, On évit­era de se mon­tr­er agres­sif ou grossier, de couper la parole à son inter­locu­teur, de rire bruyam­ment, à for­tiori de par­ler des excré­ments ou du sexe. Freud déjà évo­quait le car­ac­tère étroit et archaïque de cette asso­ci­a­tion : « dans la représen­ta­tion infan­tile existe en quelque sorte un cloaque dans lequel le sex­uel et l’ex­cré­men­tiel se dis­tinguent peu ou prou »[3]. La bien­séance n’est autre que le refoule­ment col­lec­tif de cette part “hon­teuse” qu’il s’ag­it de tenir cachée, au même titre que les rots, pets, bor­bo­rygmes et odeurs cor­porelles. À l’in­verse Ver­heggen, poète délibéré­ment malpoli, en fait éta­lage sans ver­gogne et obstiné­ment, via tout un réseau d’im­ages où le cochon – ani­mal réputé goin­fre, immonde et lubrique – occupe une place de choix. « Aux rangs et antres de ces porcs et tru­ies que, mor­pi­on, j’imag­i­nais gra­vides d’être gras et pat­apoufs gros cracra. […] Je me suis donc aimé porc, auto-proclamé et auto-adoré porc »[4].

L’im­agerie porcine fait large place à la glou­ton­ner­ie et à sa vari­ante civil­isée la gour­man­dise, omniprésente chez Ver­heggen. De livre en livre, la machiner­ie inges­tive-diges­tive fait l’ob­jet d’une atten­tion soutenue. En un con­tre-emploi hila­rant, NiNi­et­zsche, Peau d’Chien (1983) attribue au vieux philosophe des recettes de piz­za, de chou à la graisse d’oie, de sand­wich gar­ni. Let­tre d’amour à Gisel­la Fusani (1985) rend hom­mage au tal­ent gas­tronomique de sa com­pagne. Dans Opéré bouffe (1998), l’au­teur racon­te ses ennuis car­di­ologiques, aux­quels cer­taines habi­tudes ali­men­taires ne sont pas étrangères : gras dou­ble, abats, cerve­las, soupe aux pois cassés avec jam­bon­neau, etc. De son côté, L’id­iot du vieil-âge (2006) « n’a d’autre reli­gion qu’abon­dam­ment et bien manger », ce qu’il­lus­tre le copieux menu Saint Hareng Saur arrosé d’ex­cel­lente trap­piste. Sodome et Gram­maire (2008) peste devant un resto trop fru­gal et donne des trucs « pour réus­sir une bonne salade de fruits », tan­dis que Poète bin qu’oui, poète bin qu’non? (2011) campe des poètes alcoo­lo et anthro­pophage.

Mal­gré les épisodes médi­caux, l’évo­ca­tion de la grande bouffe est fon­cière­ment joyeuse – non sans sug­gér­er une sorte de fuite en avant. Il s’ag­it vis­i­ble­ment pour le poète d’ ”éprou­ver” son corps, au dou­ble sens de le “ressen­tir” et de le “met­tre à l’épreuve”, en don­nant à l’ex­péri­ence un max­i­mum d’in­ten­sité. Cette activ­ité pul­sion­nelle ne s’ar­rête pas à la sphère orale, dont le recracher et le vom­ir ne sont pas absents : elle s’é­tend à la zone anale et à l’in­térêt envers l’ex­cré­tion. De son anti-héros NiNi­et­szche, Ver­heggen détaille les mal­odor­antes émis­sions de gaz intestin­aux. Pub­ères, putains ne nous épargne ni « gâteaux bour­siers », ni insectes coprophages, ni tirade déli­rante sur les fèces nourri­cières. Opéré bouffe s’achève devant l’en­c­los des lap­ins qui « font caca, kiki et autres bêtis­es », tan­dis que Sainte Chi­asse sanc­tionne les snobs mangeurs d’huitres (L’id­iot du vieil-âge).

Et pour­tant, n’en déplaise à Bien­séance et à sa ser­vante Pudi­bon­derie, tout ceci est peu devant le défer­lement des nota­tions sex­uelles et éro­tiques. Nais­sante, mas­tur­ba­toire et poly­mor­phe dans Pub­ères, putains, la sex­u­al­ité n’est absente d’au­cun livre de Ver­heggen, et sous les formes les plus var­iées : rut et cop­u­la­tion des ani­maux, organes mâles et femelles, sen­sa­tions visuelles-olfac­tives-tac­tiles, allu­sions salaces, prélim­i­naires fan­tas­més, couilles, culs et cli­toris, métis­sage mas­culin-féminin, pri­apisme, putains et gigo­los, voire gitons, etc., etc.  Pour Ver­heggen, rien n’est “innom­ma­ble”. L’ob­scénité joue ici le rôle d’un dévoile­ment sal­va­teur, qua­si curatif. Ce dévoile­ment est un geste néces­saire, car enfin la sex­u­al­ité préoc­cupe tout le monde, fût-ce dis­crète­ment : c’est son occul­ta­tion qui est nocive.

Rebelle précoce

On le sait, tout bien­pen­sant a des valeurs sacrées, Dieu, Famille, Patrie et autres, qu’il entend impos­er au plus grand nom­bre. Ain­si la sécu­laire val­ori­sa­tion cul­turelle de la Mater­nité. Ver­heggen n’hésite pas à la démythi­fi­er cru­ment dans Stabète mater ![5], ver­sion grotesque et peu ragoutante de l’ac­couche­ment, où c’est l’en­fant lui-même qui har­cèle sa mère en gésine : « aie envie de me déchi­queter / et, / en même temps, / de me garder en toi ! / Maud­is-moi, / piran­ha de ton cul lam­iné ». Les Folies-Bel­gères con­tient aus­si une scène de par­tu­ri­tion, moins âpre certes : dia­logue comique entre deux femmes et appari­tion d’un œuf noir. De tels textes n’ont assuré­ment rien de gra­tu­it. Le poète revient à ses pre­mières années : « ma mère s’en est voulu toute sa vie de m’avoir con­fié à ce cou­ple – car en fait mon père était pris­on­nier de guerre. Elle dis­ait : “je t’ai don­né la tuber­cu­lose” »[6]. Un autre jour, elle com­met un lap­sus : « j’avais tou­jours rêvé (pour craint) d’avoir un enfant anor­mal ». Et l’in­téressé d’a­jouter qu’il détes­tait sa mère[7]

Jean-Pierre est un rebelle pré­coce. Ses par­ents lui ont refusé l’u­ni­ver­sité, pour des raisons peu claires. À Niv­elles, son pro­fesseur le sit­u­a­tion­niste Raoul Vaneigem lui trans­met le virus de l’a­n­ar­chisme. Appelé sous les dra­peaux en 1964, il se déclare objecteur de con­science, se retrou­ve à l’Hôpi­tal Mil­i­taire, puis en cel­lule à Braschaat avec d’autres co-détenus. « C’est de là que vient mon esprit de résis­tance »[8], dira-t-il, allergique à toutes les formes d’au­torité et de sen­si­bil­ité gauchiste. Il s’in­téresse à la revue Tel Quel où Denis Roche dénonce l’englue­ment actuel de la poésie. En 1966, Louis Aragon pub­lie ses pre­miers textes dans Les let­tres français­es. Deux ans plus tard parait La grande mitraque, dont le titre raille Église et Police. C’est alors qu’il ren­con­tre Chris­t­ian Pri­gent, Jean-Luc Stein­metz, André Miguel, Éric  Clé­mens, Yves Fro­ment, aux­quels le liera une longue ami­tié, et avec lesquels il ani­me bien­tôt la revue TXT, née dans le sil­lage de Mai 68.

Le ciment de TXT n’est autre que la « haine de la poésie qui bave de l’ego, nat­u­ralise et mys­ti­cise, rêve d’amour et d’u­nion, dénie obscu­rités, obscénités, chaos et cru­auté, décore le monde et marche à son pas »[9]. En tant que prati­cien, Ver­heggen joue dans le groupe un rôle pio­nnier. « À chaque étape, Jean-Pierre est là, décisif. Pas comme un théoricien, certes. Pas non plus comme tac­ti­cien des som­maires. Mais parce qu’il pose ponctuelle­ment sur la table des débats tel ou tel geste écrit qui exige un nou­v­el effort de théori­sa­tion »[10]. De 1969 à 1993, trois ten­dances vont se suc­céder. D’abord un avant-gardisme hyper­poli­tisé, maoïste, mal­gré un bémol ver­heg­génien : « ah pet sur la tête aux hommes de grandes idées ! »[11] Ensuite, rup­ture avec le maoïsme mais main­tien de l’e­sprit avant-gardiste, con­tem­po­rains de Vie et mort pornographiques de Madame Mao (1981). Enfin, adop­tion d’une « moder­nité » débar­rassée de tout ali­bi idéologique ; un mot en dit long, « véro­lu­tion » (Les Folies-Bel­gères, 1990).

D’emblée, Ver­heggen avait annon­cé la couleur : « la ques­tion de la com­mu­ni­ca­tion ne passe pas par la réc­on­cil­i­a­tion sociale. Pour moi, c’est fini… jamais je ne serai en réc­on­cil­i­a­tion avec le monde »[12]. L’al­lè­gre recueil de 1990 tourne en déri­sion la Bel­gique, le roi et la reine, la Bra­bançonne, le catholi­cisme, Mer­ckx, les frites, le fouil­lis poli­tique. L’au­teur présente Tintin et Milou comme parte­naires sex­uels, puis récidive dans L’id­iot du vieil-âge (2006) où le jeune héros sans peur et sans reproche est tiré à hue et à dia, entre alcoolisme, homo­sex­u­al­ité et Fête de l’Hu­ma… D’autres per­son­nages célèbres sont pris pour cibles. Le recueil Ni Niet­zsche […] imag­ine Niet­zsche poivrot, met son patronyme à toutes les sauces : « Niet­zscho-ni froid », « Pla­tiNi­et­zsche ! Le n°1 du foot­ball », « en bikiNi­et­zsche ». Comme le mon­trent les titres inspirés de Barthes ou d’Eisen­stein, sans oubli­er Artaud Rim­bur ou Debord, les Mous (1996), Ver­heggen aime détrôn­er les maitres-à-penser, les “je sais tout” : « ils sont là comme garants de libéra­tions esthé­tique, philosophique ou poli­tique. Mais il s’ag­it aus­si d’en rabat­tre avec leur pré­ten­tion d’être des guides, même et surtout lorsqu’on leur doit quelque chose »[13].

Ce recours con­stant à la moquerie, à la par­o­die, à la déri­sion ne verse pour­tant pas dans le nihilisme. L’au­teur avoue sa recon­nais­sance envers de grands défricheurs tels que Rim­baud, Que­neau ou Pérec. Dans Folies-Bel­gères, instruc­tifs sont ses remer­ciements fin­aux en con­nivence étroite avec la “Bel­gique sauvage”[14]  – laque­lle n’est pas une école ou un courant, mais une sen­si­bil­ité, une atti­tude men­tale fondée sur l’an­ti­con­formisme, l’e­sprit rebelle. Il cite les listes d’in­sultes de James Ensor et du cap­i­taine Had­dock, des apho­rismes de Mar­cel Mar­iën et d’Achille Chavée, la revue Phan­tomas (Théodore Koenig, Jean-Michel Pochet, les frères Piquer­ay, etc.), André Blavier et la ‘pat­a­physique, le Cirque Divers de Michel Anta­ki, les « inépuis­ables » édi­tions du Dai­ly-Bûl (André Balt­haz­ar, Pierre Alechin­sky), des gravures de Pol Bury, de Cécile Miguel ou de Jean-Michel Folon. Si Ver­heggen ne se recon­nait pas de mod­èle statu­fié, il revendique maints com­plices, experts en humour caus­tique et anti-bour­geois, hos­tiles à toute con­cil­i­a­tion avec la pen­sée dom­i­nante. « Là où le trait d’e­sprit cri­tique en adoucis­sant, fait com­pro­mis entre la vio­lence et la com­mu­ni­ca­tion, tu t’at­taques à défaire les com­pro­mis, tu les fais éclater », lui dit Éric Clé­mens, prenant pour exem­ple Divan le ter­ri­ble (1979), qui met en cause le pou­voir psy­ch­an­a­ly­tique.

Shéhérazade

Tout Ver­heggen ne tient pas à une entre­prise de décon­struc­tion, de dénon­ci­a­tion. Celle-ci est certes indis­pens­able pour ouvrir un angle de lib­erté, un espace où l’in­no­va­tion soit vrai­ment pos­si­ble. Mais le but n’est pas de dévelop­per quelque idéolo­gie, quelque iden­tité, ou plus sim­ple­ment de racon­ter une his­toire. « L’idée même de réc­it m’est insup­port­able ; son côté ficelé, prémâché, achevé – Mange, mange, c’est du posi­tif » (Degré zor­ro de l’écri­t­ure). Il s’ag­it plutôt de retrou­ver quelque chose qui jadis a été per­du : la prox­im­ité avec le corps, le pul­sion­nel, la jouis­sance, le sex­uel, tout ce dont le dis­cours social nous a éloigné(e)s. Le défi est alors de renouer avec cette part oubliée, par le lan­gage ver­bal, mais en util­isant celui-ci de manière rad­i­cale­ment trans­gres­sive.

Depuis la tuber­cu­lose trans­mise par son grand-oncle, Jean-Pierre est vite essouf­flé. Para­doxale­ment, il se tourne en 1985 vers la décla­ma­tion, ou plutôt la « lec­ture-per­for­mance », avec Stabête Mater dans une librairie parisi­enne, puis à Nantes aux côtés de Severo Sar­duy, etc.  Cette activ­ité n’est pour­tant pas pure sur­prise, car la for­mu­la­tion excla­ma­tive et inter­pella­tive émail­lait déjà les pre­miers recueils, de même que l’im­por­tance don­née au rythme – loin de toute métrique clas­sique. Ain­si, le poète préfère les rimes internes aux rimes finales, lesquelles mar­quent un arrêt, une mesure : comme pour le corps, « c’est à l’in­térieur qu’il faut jouer de ça, ramass­er cela »[15].

Bref, le rythme déclam­a­toire influ­ence en retour le rythme de l’écri­t­ure, créant entre langue par­lée et langue écrite une osmose, là où règ­nait l’im­per­méa­bil­ité : phras­es cour­tes, voire mots isolés, « syn­taxe min­i­male »[16], fréquence du mode impératif, sonorités en écho doivent être mis en rela­tion avec la pra­tique du « lire en chié »[17], qui con­siste à lancer l’ex­pul­sion orale à par­tir d’une con­trac­tion générale et préal­able du corps, selon la kinésique pré­con­isée par Chris­t­ian Pri­gent[18]. Pri­or­ité est donc don­née au flux ver­bal, qui emporte et char­rie tout comme un tor­rent – comme une diar­rhée, dit Ver­heggen. « S’il y a jeu avec les mots, le jeu n’est pas dans l’in­ven­tion des “bons mots”, mais dans la rafale de leurs enchaine­ments. »[19] Et Clé­mens de renchérir : « le rythme empêche les jeux de mots de tomber à plat, de s’en­lis­er dans la plat­i­tude mécanique du vers ». Le cycliste ne tient debout qu’à con­di­tion de rouler…

Un procédé spé­cial vient ali­menter cette log­or­rhée : l’in­ser­tion de listes fan­tai­sistes, plus ou moins longues, d’al­lure litanique ou incan­ta­toire. Ni Niet­zsche en compte pas moins de sept : titres d’ou­vrages, groupes en cortège, clients du tailleur, mar­ques de cig­a­rettes, odeurs des pets émis, sar­casmes de femmes, auteurs incon­nus du héros. Dans Folies-Bel­gères, ce sont les insultes de James Ensor aux cri­tiques d’art, les injures lancées par les tintinophiles, des danseuses nues et emplumées, des répar­ties de Milou à Tintin, les marchés de Brux­elles, un choix de bel­gi­cismes. Opéré bouffe donne une liste de « héros fatigués », une litanie de faux saints, une suite de plats savoureux, tan­dis que L’id­iot du vieil-âge dresse un glos­saire déli­rant des fig­ures de rhé­torique et un réper­toire dro­la­tique des grands rois de France.

Cette surenchère con­tin­uelle donne à réfléchir. Ver­heggen présente le syn­drome de Shéhérazade : fab­uler sans cesse pour ne pas mourir. Même les épisodes d’hos­pi­tal­i­sa­tion sont mis à con­tri­bu­tion. Dans Mis­èréré : angoisse, abla­tion de la vésicule, com­pli­ca­tions, sen­ti­ment d’am­pu­ta­tion mais rôle sal­va­teur du vouloir-écrire. Opéré bouffe évoque l’in­farc­tus et la réan­i­ma­tion, qu’ex­or­cisent autodéri­sion et humour déca­pant. On retrou­ve ce désir de maitris­er la mort physique dans Gisel­la (2004), livre de la souf­france et du deuil, écrit en trois semaines après le décès de sa femme. Deux recueils offrent ensuite des vari­a­tions sur le thème du vieil­lisse­ment. « Plus j’écris, moins j’aigris », lit-on dans L’id­iot du vieil-âge, suivi de Un jour je serai Prix Nobelge (2013), où le poète décou­vre son corps vieil­lis­sant… qui ressem­ble à sa mère. Enfin, Le sourire de Mona Dialysa (2023) renoue avec le monde de l’hôpi­tal – qu’é­claire le charme d’une infir­mière. « Ce rire de danse macabre est aus­si celui de Jean-Pierre Ver­heggen »[20].

Le rire chez Ver­heggen n’est donc pas gra­tu­it, et l’au­teur n’est pas un sim­ple amuseur. Il est vrai que le défer­lement des calem­bours pour­rait faire illu­sion, surtout dans des recueils tels que Du même auteur, chez le même édi­teur (2004), où la verve ver­boludique et l’hu­mour ravageur se don­nent libre cours. Certes, con­sid­érés isolé­ment, les jeux de mots ne sont pas tous égale­ment réus­sis, d’où un aspect par­fois brouil­lon. Ver­heggen assume sans faux-fuyant ce côté impar­fait, inachevé, car il s’ag­it d’aller de l’a­vant : « on est trop pressé pour tri­er »[21]. Il n’y a chez lui nul nar­cis­sisme de let­tré – au con­traire, un sens aigu de la dette et du chaos. « Mon écri­t­ure remonte au déluge, à ce vaste orage fou et illet­tré »[22].

Con­for­mé­ment au principe du dial­o­gisme, mille voix anci­ennes sont recon­naiss­ables dans sa poésie, cueil­lies au fil des lec­tures par ce grand éru­dit. « J’adore les pages ros­es du Larousse et les trans­former m’a tou­jours intéressé » ; « les cita­tions, c’est vrai­ment mon chantier ».

Si Ver­heggen n’est pas un Rabelais con­tem­po­rain, patente est sa prox­im­ité avec l’imag­i­naire rabelaisien que Mikhaïl Bakhtine a qual­i­fié de « car­nava­lesque ». Rap­pelons son irrévérence envers le Pou­voir et les valeurs offi­cielles, sa détrôni­sa­tion sys­té­ma­tique des grands per­son­nages. Rap­pelons ses jon­g­leries avec les idiomes – dont le latin, l’i­tal­ien – les par­lers pop­u­laires, les expres­sions toutes faites, etc. Rap­pelons l’im­por­tance accordée à la goin­frerie et à la beu­ver­ie, la mise en évi­dence du « bas » cor­porel, l’in­ver­sion de la hiérar­chie haut/bas. Rap­pelons ce gout immod­éré pour l’hy­per­bole, le grotesque, la tru­cu­lence. Et n’ou­blions pas le procédé de la liste chimérique, très récur­rent dans Gar­gan­tua ou Pan­ta­gru­el. Tous ces choix de forme et de con­tenu sont ani­més par l’én­ergie puis­sante du rire, lequel en un seul flot entremêle joie, vengeance, libéra­tion, agres­siv­ité, dévoile­ment, quête de com­plic­ité – une énergie bous­cu­lante et nova­trice, décidé­ment très loin du mot d’e­sprit ou de la banale plaisan­terie.

Daniel Laroche


[1]    Dans TXT, n° 5, 1972.
[2]   J.P. VERHEGGEN, entre­tien avec Éric Clé­mens, 2019.
[3]    Sig­mund FREUD, Le mot d’e­sprit et ses rap­ports avec l’in­con­scient.
[4]   Sta­bat mater, Cadex, 1986.
[5]   Par­tie 2 de Sta­bat Mater.
[6]   Entre­tien avec É. Clé­mens.
[7]    Émis­sion de La Pre­mière RTBF, red­iff. le 23.12.23.
[8]     Entre­tien avec É. Clé­mens.
[9]   TXT, n° 32, Le retour, 2018.
[10]  Chris­t­ian PRIGENT dans Le Car­net et les Instants, 2004.
[11]   Le grand caca­phone, Cham­bel­land, 1974.
[12]   Entre­tien dans Dici­ble, févri­er 1983.
[13]   Jean-Marie KLINKENBERG, “Ver­heggen ou la nais­sance du lan­gage”, dans Porch­es, porchers suivi de Pub­ères, putains et de Sta­bat Mater, Labor, coll. “Espace Nord”, 1991.
[14]   Titre du dossier mémorable paru dans Phan­tomas en 1971.
[15]  Entre­tien avec É. Clé­mens.
[16]  L’ex­pres­sion est d’Alain TRICNAUX.
[17]  Cf. Mis­èréré, dans Sta­bat Mater.
[18]  Cf. La voix-de-l’écrit, TXT, n° 17, 1984.
[19]  Ch. Pri­gent, dans Le Car­net et les Instants, 2004.
[20]  Id.
[21]   Ça n’lan­gage que moi, Gal­li­mard, 2015.
[22]  Le degré zor­ro de l’écri­t­ure, Bour­go­is, 1978.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°219 (2024)