Une première dans cette rubrique : nous avons franchi la frontière linguistique. Quel francophone, fréquentant le littoral, ne connait pas la librairie Corman d’Ostende ? Elle figure parmi les plus anciennes et dernières librairies spécialisées en littérature française en Flandre qui doit son nom à son fondateur : Corman. Mathieu Corman dont l’histoire est un vrai roman ! Nos guides sur place : Valérie Kemp, l’actuelle propriétaire, et sa collègue Isabelle Paulus.
Après avoir traversé les plaines flamandes en train, nous arrivons en gare d’Ostende, voisine de la mer. Ligne ferroviaire extraordinaire que celle-ci qui aboutit dans un port, promesse de bien des aventures. Pour nous rendre à la librairie Corman, nous longerons des marinades et le fameux Mercator, trois-mâts de légendes. Nous débouchons sur la Léopold Ier Plein, dominée par une imposante statue équestre du souverain. Tout un pan d’histoire. Celle de la librairie Corman est tout aussi épique, même si l’enseigne a déménagé à deux reprises depuis sa création en 1926 avenue Buyl, où elle restera septante ans, avant de déménager au 38, Witte Nonnenstraat, de 1996 à 2023, puis à son implantation actuelle.
Carrefour de l’intelligentsia
On aurait aimé découvrir les lieux d’antan, avec leurs rayonnages d’alors et l’odeur du temps, reflet d’une époque. Beaucoup d’Ostendais et d’Ostendaises se souviennent des fresques représentant les portraits de 52 écrivains, exécutée par le peintre Félix Labisse (1905–1982), grand ami du libraire. Le même Labisse réalisa le fameux dessin reproduit sur la liseuse qui a longtemps entouré chaque livre vendu sur place. Une coutume que Valérie Kemp rêve de réhabiliter, malgré son cout dans le contexte actuel, tant ce chromo est lié à l’identité de la librairie. Labisse faisait partie de ces nombreux artistes et écrivains qui fréquentèrent la librairie. On y vit le prix Nobel Albert Eisnstein, l’écrivain britannique Aldous Huxley, le physicien parisien Marcel Boll, les peintres flamands James Ensor, Constant Permeke, Léon Spilliaert, le cinéaste Henri Storck, l’architecte Henry Van de Velde. Jusqu’à la fin de sa vie, Mathieu Corman reçut la visite de personnalités comme Boris Vian, Hugo Claus, Paul-Henri Spaak. Simone Signoret de passage à Ostende y acheta plusieurs exemplaires de La question de Henri Alleg, un ouvrage interdit en France parce qu’il traitait des tortures en Algérie. Alors qu’il y travaillait comme jeune étudiant, Jean-Baptiste Baronian, lui, y fit la connaissance de Thomas Owen, venu s’inquiéter de la présence d’un de ses livres, La cave aux crapauds ![1]
Corman, tout un roman[2]
Plus que les lieux, c’est celui qui présidait à leur destinée qui attirait ces personnalités. Curieux du monde, véritable globe-trotter, anarchiste, membre du parti communiste, grand reporter, partisan armé, homme d’action, militant aux côtés des ouvriers allemands de la Ruhr, avec un premier reportage paru dans La Nation belge en 1920, engagé volontaire en 1921, présent sur le terrain lors des deux guerres et surtout en Espagne aux côtés des Républicains contre le régime de Franco, où il croisa le photographe Capa et fut même photographié par Hemingway ! Corman a lutté toute sa vie pour la liberté et contre la censure.
Nicolas Mathieu Hubert Corman est né le 15 février 1901 à Lontzen, près d’Eupen, dans une petite ferme. Sa famille, bilingue, était très catholique. Son père, décédé quand le jeune Mathieu avait 3 ans, était wallon et sa mère était eupenoise d’origine flamande, une possible explication de son ancrage futur à Ostende. En mars 1926, il épouse une cousine, Maria Klinkenberg. Ils ont eu deux enfants, Raymonde et Alain, victimes l’une comme l’autre d’un handicap. Après avoir créé un journal, Corman ouvre les librairies qui portent son nom à Ostende, axée au départ sur le livre de poche, et Knokke. Il y aura aussi une implantation à Bruxelles jusque 1986, une autre à Anvers plus éphémère.
Libraire et… écrivain
Parallèlement à son activité de libraire, Mathieu Corman voyage, écrit des articles et se mobilise. Il publie et parfois auto-édite des livres sur des situations qu’il veut dénoncer. Ils sont largement inspirés de ses voyages : Sous le soleil marocain, en 1933 après les opérations françaises au Maroc, Brûleurs d’Idoles : deux vagabonds dans les Asturies en révolte (1934), Terres de trouble, aventures de deux flâneurs dans les Balkans d’aujourd’hui en 1935. Drougar (ndlr : ami en bulgare). Vie intime d’une République populaire, en 1956, raconte une autre de ses aventures, en Bulgarie cette fois où il découvre le stakhanovisme. Un roman clairement autobiographique, Ami entends-tu ?, publié d’abord sous pseudonyme en 1963, réédité en1970, met en scène un libraire engagé aux côtés des anarchistes en Catalogne. Outrage aux mœurs en 1971 raconte les nombreuses perquisitions et tentatives de censure du Parquet de Bruges dès 1936 suite à la présence dans sa vitrine d’ouvrages considérés à l’époque comme licencieux, voire pornographiques, comme Histoire d’O. Le rendez-vous de Koursk : mes contacts directs avec les Soviétiques chez eux en 1974 vient clôturer cette bibliographie qui aurait pu compter d’autres livres cités ici et là par l’écrivain belge sans qu’ils aient été édités. La principale contribution de Mathieu Corman au patrimoine littéraire belge mais aussi à ce moment particulier de l’histoire européenne que fut la guerre d’Espagne et l’horreur de Guernica restera sans doute Salud Camarada ! qu’il publia d’abord en plusieurs parties dans la presse et ensuite à compte d’auteur, aux éditions Tribord, en 1937. Preuve de l’importance de ce livre : la collection Espace Nord l’a réédité en 2021. Comme le souligne Paul Aron dans sa remarquable postface, Mathieu Corman est non seulement un « témoin oculaire du bombardement de Guernica » par l’armée fasciste de Franco, mais un acteur engagé du côté des républicains sur les fronts d’Aragon, de Madrid et du Pays basque, aux côtés des anarchistes de la colonne Durruti, d’abord comme combattant révolutionnaire puis comme correspondant de guerre pour le quotidien Ce soir, dirigé par Louis Aragon, et l’Agence España. À ce titre, Corman est avec un confrère britannique le premier journaliste à pénétrer dans la ville de Guernica, quelques heures après son bombardement. Toute sa vie, il voyagea de manière quasi constante. Huit mois après un de ses multiples séjours à Moscou, Mathieu Corman se tire une balle dans la tête, le 16 février 1975, jour de son anniversaire, dans un bois de sa région natale. Les circonstances sont obscures. On a évoqué des poursuites judiciaires pour faits de mœurs sordides ou pour ses positions politiques. La vie de Corman est tellement rocambolesque qu’il est parfois compliqué d’en dégager des vérités certaines.
Pas que des romans de plage
Ne subsiste plus aujourd’hui que l’enseigne ostendaise dirigée par Valérie Kemp. En effet, en 1975, à la mort de Mathieu Corman, c’est le grand-père de Valérie, André Kemp, ami et comptable de la famille, qui reprit la gestion des divers magasins avec Alain Corman à Knokke et Henri Kermarrec à Ostende. En 1996, son fils Michel, le père de Valérie, lui succéda. Alors qu’elle tenait un magasin de sports à De Haan, ce qui lui donnait l’expérience d’un commerce, Valérie Kemp, professeure de gym de formation, décide de s’inscrire dans la lignée familiale. « Quand mon père est décédé, je n’ai pas pu lâcher le livre, confie-t-elle. Chez nous, il y avait juste quatre sièges dans le living et le reste était occupé par des livres. Mon grand-père, professeur d’histoire, avait déjà repris la librairie au décès de Mathieu Corman et lui avait promis de veiller sur ses deux enfants. » « Son papa, poursuit Isabelle Paulus, orthopédagogue de formation, qui a bien connu Michel Kemp et est un peu la mémoire de l’enseigne, était tout heureux de remettre le bébé à son ainée, son premier bébé. Il a mis toute sa passion pour le livre dans la librairie quand il l’a reprise, en veillant à garder la philosophie de Mathieu Corman. » Quelle philosophie ? « Il ne faut pas avoir peur…, Valérie Kemp réfléchit, cherche le mot, … d’être un petit peu contrarié. Il s’agit d’avoir sa personnalité, de ne pas suivre le courant du moment. Des livres qui ne marchent pas ailleurs peuvent trouver leurs lecteurs ici, mais des livres plus connus sont aussi mis à disposition. Il faut trouver le bon équilibre entre rentabilité et authenticité. » On y trouve donc des best-sellers mais aussi des livres spécialisés, des livres classiques, des livres d’opinion, etc. Pour des lecteurs et lectrices de tous âges, avec un vaste choix en néerlandais, français et anglais, et même un rayon avec des éditions en allemand, en espagnol ou en italien. « Notre clientèle est très variée, constate Valérie Kemp. Différente d’ailleurs aussi car elle sait qu’elle va trouver ici ce qu’elle ne trouve pas chez d’autres. Nous connaissons aussi la plupart de nos lecteurs et leurs gouts. » Isabelle Paulus ajoute : « Notre librairie, c’est comme une grande famille ! » Il y a les francophones du coin, en particulier des retraités ou ceux qui ont une seconde résidence. Il y a bien sûr des Flamands qui aiment lire en français. Des écrivains de tous horizons passent plus ou moins régulièrement, francophones comme Carl Norac (« qui a été un de mes élèves en français langue étrangère », précise Isabelle), ostendais ou flamands comme Stephan Hertmans, Tom Lanoye, Dominique Lannoo, Koen Peeters, auteur d’Une chambre à Ostende, Heleen De Bruyne, Lize Spitz ou Rob Van Essen. D’autres passent également par la librairie, notamment lorsqu’ils sont reçus au sous-sol, d’une centaine de places, qui appartient à la galerie d’art AHWNN. Enfin, il y a la clientèle des touristes, ce qui explique le côté cosmopolite des rayonnages avec des livres en néerlandais et en français, mais aussi en anglais, espagnol, allemand, italien. « J’ai déjà rêvé d’aller chercher directement des livres en Espagne », sourit la propriétaire, se souvenant peut-être du fondateur qui, lors de sa traversée de l’Europe, ramena dans son side-car des livres de Dostoïevski, Gogol et Tolstoï et affichait avec fierté dans la librairie : « Zdjes govorjat po-roesski, hier spreekt men Russisch ! (Ici on parle russe) ». Et parmi les lecteurs estivaux, certains reviennent chaque année et pas que pour des romans de plage !
Michel Torrekens
[1] Jean-Baptiste Baronian a témoigné de son expérience chez Corman lors d’une séance publique à l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique en 2003.
[2] Ces éléments biographiques sont pour l’essentiel issus de l’article de Paul Aron, Salud Camarada ! Un reportage sur la guerre d’Espagne par Mathieu Corman, 2011, Revue italienne d’études françaises (RIEF).
Librairie Corman
Leopold I- plein à 8400 Oostende
059 70 27 24 — welcome@cormanoostende.be
https://boekhandelcorman.be
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°227 (2026)
