Les Météores, au cœur des Marolles

Tim­o­ur San­li devant la librairie Météores — pho­to : Michel Tor­rekens

Cette rubrique présente nos librairies indépen­dantes ain­si que le méti­er de libraire. À Brux­elles, nous avons poussé la porte des Météores, fondées en sep­tem­bre 2020 par deux frères, Tim­o­ur et Renaud-Selim San­li. Au pro­gramme : du lien social, de la microédi­tion, des événe­ments engagés. Rien n’est inno­cent chez eux.

Nous remon­tons la rue Blaes depuis la Place du jeu de balle jusqu’au car­refour avec la rue Piere­mans. La devan­ture épouse l’angle du bâti­ment avec d’élégants car­relages crème et une vit­rine de part et d’autre. À peine entré, le regard est attiré par un dra­peau pales­tinien accroché en évi­dence à une table thé­ma­tique. Au pied du comp­toir surélevé comme une estrade, ter­ri­toire des libraires, des caiss­es de livres des dis­trib­u­teurs Inter­fo­rum, MDS, Hachette atten­dent d’être débal­lées. Le mobili­er est joli­ment dis­parate, sans osten­ta­tion.

Timour sans Renaud-Selim

Comme nous visi­tons la librairie en péri­ode esti­vale et que les frères alter­nent leurs con­gés, nous ren­con­trerons – excep­tion­nelle­ment – Tim­o­ur sans Renaud-Selim.

Les frères San­li, Belges de père turc et de mère belge, sont tous deux diplômés de philoso­phie de l’ULB. On s’en doute, comme tous les libraires ren­con­trés à ce jour, ils aiment l’un et l’autre la lec­ture depuis des années. Le hic, en sor­tant des études, c’est que la philoso­phie n’offre pas une pléthore de débouchés. « On a trou­vé divers boulots jusqu’au jour où l’on a ren­con­tré l’association Les édi­teurs sin­guliers, qui s’ap­pelait Espace Livre et Créa­tion à l’époque. Nous avons com­mencé à tra­vailler sur les marchés de la poésie, à la Foire du livre, etc., se sou­vient Tim­o­ur San­li. J’ai pas mal tra­vail­lé dans leurs stocks, ce qui m’a per­mis de décou­vrir des aspects très logis­tiques comme le range­ment, l’or­gan­i­sa­tion… Bien que Belges, on a aus­si décou­vert la lit­téra­ture belge. Et aus­si le mod­èle économique un peu par­ti­c­uli­er du marché du livre. »

Un con­stat nait de toutes ces expéri­ences : les livres des Édi­teurs sin­guliers, asso­ci­a­tion de 58 maisons d’édition de créa­tion fondée en 1993, étaient assez peu présents en librairie. Les deux frères pro­posent dès lors à Thier­ry Horguelin, leur respon­s­able, d’ouvrir une librairie où seraient mis en avant leurs titres. L’idée de départ était de tester la for­mule durant deux mois, de trou­ver un lieu, d’y tra­vailler tous les jours et d’organiser des événe­ments le mer­cre­di soir pour faire vivre ce stock. Le pro­jet séduit et, pour le lancer, nait le FLIB, Fes­ti­val de lit­téra­ture indépen­dante belge. Des amis qui, à l’époque, tenaient le POK, un petit lieu asso­ci­atif, leur ouvrent leurs portes. Leur vie de libraires com­mence rue Blaes, 207, rue his­torique des Marolles, que les néo-libraires ne con­nais­saient que pour y être venus comme beau­coup de Brux­el­lois. « On avait un chou­ette fonc­tion­nement avec le POK, sourit Tim­o­ur. Eux pro­po­saient des con­certs le jeu­di soir ; nous, on vendait nos livres, on organ­i­sait des événe­ments. »

Le con­cept séduit, évolue. Cinq ans après, leur librairie pour­suit sa tra­jec­toire météorique. « Nous avons eu une oppor­tu­nité finan­cière pour nous lancer avec plus de livres, un autre type de choix, réalis­er quelques travaux pour inve­stir plus d’e­space, le rafraichir, etc. » Au final, on décou­vre une librairie cen­trée sur les sci­ences humaines engagées et sur une lit­téra­ture con­tem­po­raine inscrite dans les prob­lé­ma­tiques actuelles. Mais que serait l’identité d’une librairie sans son nom ? Cer­tains libraires pari­ent sur le jeu de mots, d’autres sur une par­tic­u­lar­ité locale, d’autres encore sur une référence lit­téraire. Pour les frères San­li, l’équation ne fut pas sim­ple à résoudre. « On n’ar­rivait pas à trou­ver un nom qui con­ve­nait, se sou­vient Tim­o­ur San­li. J’ai essayé de repenser à des livres ou un élé­ment évo­ca­teur. J’avais lu Les Météores de Michel Tournier, l’his­toire de deux frères, dont l’un a pour mis­sion de pour­rir la vie de l’autre. Nous avons trou­vé ça drôle. Et puis le mot “météore” évoque plein de choses comme les monastères per­chés dans les mon­tagnes en Grèce, comme des phénomènes atmo­sphériques. Et nous trou­vions que ça son­nait bien. » En bonne place près du comp­toir, fig­ure une édi­tion orig­i­nale de 1975 pass­able­ment jau­nie de l’ouvrage offert par un ami, qui tient une librairie d’oc­ca­sion.

De philosophes à libraires

C’est la pre­mière fois que nous ren­con­trons des libraires philosophes. « Philosophe, c’est un grand mot, cor­rige Tim­o­ur. Philosophes de for­ma­tion. » Cela ne sig­ni­fie pas pour autant que la librairie ne pro­pose que de la philoso­phie ou que nous entrons dans une librairie philosophique. Tim­o­ur San­li s’explique : « Je pense que nos études de philoso­phie nous ont beau­coup aidés pour choisir les livres, affin­er la vision que nous en avons, le sens don­né aux livres, etc. La philoso­phie a donc une impor­tance dans notre façon de con­cevoir le méti­er. Elle per­met de lire dif­férem­ment cer­taines choses, de dévelop­per des avis et peut-être des con­seils aus­si. J’ajouterais aus­si les ren­con­tres que les études ont per­mis­es comme celle d’Isabelle Stengers, philosophe belge que j’ai eu la chance d’avoir en cours. Elle a eu beau­coup d’im­pact autant sur moi que sur mon frère ainé et beau­coup d’autres étu­di­ants. »

Ceci dit, tous les philosophes pour­raient-ils devenir libraires ? « Même si nous avions notre expéri­ence aux Édi­teurs sin­guliers, nous avons décou­vert un monde d’ad­min­is­tra­tion, de ges­tion et d’autres réal­ités que nous avions peut-être sous-estimées. Nous y sommes allés avec beau­coup de naïveté, con­cède Tim­o­ur San­li. Heureuse­ment, parce que ça nous aurait peut-être fait peur de con­naitre toutes les couliss­es du méti­er. Et nous con­tin­uons à nous ajuster tout le temps. Nous avons vrai­ment dû appren­dre, le paiement des fac­tures à temps, la négo­ci­a­tion, la tenue d’une compt­abil­ité qui ne soit pas totale­ment chao­tique et ne nous demande pas des heures de tra­vail À quel point on dépense ? À quel point on essaie d’é­conomiser ? Parce qu’on a vite fait de s’enthousiasmer. Heureuse­ment, ce ne sont pas des métiers qui brassent énor­mé­ment d’ar­gent et nous nous débrouil­lons finan­cière­ment. »

30 m²

Lors de notre dernière ren­con­tre, nous pen­sions avoir déniché la plus petite librairie de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles avec la bien-nom­mée La petite librairie, à Heusy. Les Météores, avec leurs 30 m², bien con­den­sés sur deux espaces, avec une vit­rine à un angle de rues, sem­ble bien bat­tre ce record ! Et pour­tant, spé­ci­ficité de l’enseigne brux­el­loise, il s’y organ­ise beau­coup d’événe­ments et de ren­con­tres, près de 200 depuis la créa­tion de la librairie, une série inau­gurée par Kenan Görgün avec son roman Le sec­ond dis­ci­ple (Les Arènes). C’est cer­tain, on y met­trait dif­fi­cile­ment un pub­lic de 50 per­son­nes, mais l’exiguïté des lieux invite aux échanges et à la con­vivi­al­ité. Y com­pris en dehors des ani­ma­tions. Une manière d’accentuer cette valeur de l’ac­cueil. Autre car­ac­téris­tique : l’exigence apportée à la con­sti­tu­tion du fonds. « Nous sommes con­nus pour notre côté engagé et notre ray­on “essais”, pré­cise Tim­o­ur San­li. Il n’y a pas que ça bien sûr. Nous sommes en train de restruc­tur­er notre ray­on “romans graphiques et ban­des dess­inées”. Idem pour la lit­téra­ture, même si nous avons déjà un bon choix et pas mal de poésie. Nous voulons garder une cer­taine exi­gence par rap­port à ce que les livres représen­tent pour nous et ce que nous voulons com­mu­ni­quer à par­tir d’eux. Nous aimons nous dis­tinguer avec un livre qui ne se trou­ve pas dans la majorité des librairies, tout en veil­lant à un équili­bre à trou­ver entre ce que nous aimons et ce que notre pub­lic aime. » À cela s’ajoute une réflex­ion sur le méti­er à l’ère du numérique. Alors qu’on peut se faire livr­er des livres chez soi, Les Météores veu­lent refaire de la lit­téra­ture une ren­con­tre, se posi­tion­ner comme une librairie de quarti­er, avec des activ­ités qui per­me­t­tent de redonner au livre sa dimen­sion col­lec­tive.

Des libraires très engagés

Un coup d’œil à 360° sur les ray­on­nages et les tables con­firme l’impression ressen­tie devant les deux vit­rines : voici une librairie où l’engagement n’est pas un vain mot. « Au-delà du sim­ple plaisir de la lec­ture, qui est impor­tant, nous cher­chons des titres qui vont venir chipot­er nos sen­si­bil­ités, peut-être les trans­former, peut-être nous ren­dre plus atten­tifs à cer­taines réal­ités. Dans le choix des livres, ça nous plait de réfléchir à la place du livre dans la société d’aujourd’hui, sans que ce soit for­cé­ment du con­tem­po­rain, comme un livre de Dos­toïevs­ki. Il y a des valeurs, des idées, une esthé­tique que nous pou­vons met­tre en avant. Quand on a une librairie, on a, entre guillemets, une respon­s­abil­ité de l’oc­cu­per d’une manière ou d’une autre. C’est d’autant plus urgent quand on voit qu’au­jour­d’hui, des mil­liar­daires veu­lent ouvrir des librairies dans l’idée de pro­mo­tion­ner une hégé­monie cul­turelle de droite et d’ex­trême-droite. Nous agis­sons dans un champ qui n’est pas du tout inno­cent. » On ne s’étonne donc pas de con­stater la présence de tables avec des thé­ma­tiques comme le fémin­isme, le racisme, le décolo­nial­isme, notam­ment en lien avec l’ac­tu­al­ité à Gaza. « Mais quels livres va-ton met­tre sur cette table plutôt qu’un autre ? Com­ment fait-on pour que tout ça garde une per­ti­nence?, tient à pré­cis­er Tim­o­ur. Rien n’est inno­cent. »

Librairie et… maison d’édition

Com­bin­er librairie et mai­son d’édition n’est pas fréquent. Il y a l’expérience de la Mai­son CFC, place des mar­tyrs, et celle des édi­tions mael­strÖm qui ont leur bou­tique ou anci­en­nement celle des Éper­on­niers. « La mai­son d’édition, c’é­tait un vieux rêve de mon frère avec une ligne qui rejoigne celle de la librairie. Il s’est entouré d’un comité édi­to­r­i­al de qual­ité. » Le cat­a­logue compte sept titres à ce jour et plusieurs nou­veautés sont annon­cées dont Pourquoi la cri­tique est-elle à court de car­bu­rant ?, de Bruno Latour. Dans la foulée de leur activisme, les édi­tions Météores héber­gent La brèche (depuis le numéro 5), une revue indépen­dante d’enquêtes brux­el­loise sur les lieux d’enfermement et leurs mon­des. Comme une sec­onde nature, la librairie s’inscrit dans le tis­su local, ces Marolles emblé­ma­tiques, à pro­pos duquel la mai­son a réédité récem­ment un livre épuisé du comité d’ac­tion des Marolles sur les 800 ans de luttes sociales dans ce lieu his­torique incroy­able. La mai­son d’édition col­la­bore égale­ment avec la revue Le pavé dans les marolles. Et avec la bib­lio­thèque Breughel. « Notre parte­nar­i­at le plus affec­tif, c’est avec le Pianock­tail, qui est un lieu asso­ci­atif juste en haut de la rue. His­torique­ment, c’é­tait un endroit auto­géré par les patients en psy­chi­a­trie de Saint-Pierre. Quand il y a trop de monde pour accueil­lir une ani­ma­tion ici, ils nous accueil­lent chez eux », sourit Tim­o­ur San­li. Récem­ment, ils ont créé une chaine YouTube qui dif­fuse des entre­tiens dans l’e­sprit de leurs ren­con­tres.

Michel Tor­rekens

Météores 
rue Blaes 207 à 1000 Brux­elles
0489 16 29 91 — librairieblaes@gmail.com 
https://editionsmeteores.com/ —  https://www.facebook.com/libmeteores


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°225 (2025)