Cette rubrique présente nos librairies indépendantes ainsi que le métier de libraire. À Bruxelles, nous avons poussé la porte des Météores, fondées en septembre 2020 par deux frères, Timour et Renaud-Selim Sanli. Au programme : du lien social, de la microédition, des événements engagés. Rien n’est innocent chez eux.
Nous remontons la rue Blaes depuis la Place du jeu de balle jusqu’au carrefour avec la rue Pieremans. La devanture épouse l’angle du bâtiment avec d’élégants carrelages crème et une vitrine de part et d’autre. À peine entré, le regard est attiré par un drapeau palestinien accroché en évidence à une table thématique. Au pied du comptoir surélevé comme une estrade, territoire des libraires, des caisses de livres des distributeurs Interforum, MDS, Hachette attendent d’être déballées. Le mobilier est joliment disparate, sans ostentation.
Timour sans Renaud-Selim
Comme nous visitons la librairie en période estivale et que les frères alternent leurs congés, nous rencontrerons – exceptionnellement – Timour sans Renaud-Selim.
Les frères Sanli, Belges de père turc et de mère belge, sont tous deux diplômés de philosophie de l’ULB. On s’en doute, comme tous les libraires rencontrés à ce jour, ils aiment l’un et l’autre la lecture depuis des années. Le hic, en sortant des études, c’est que la philosophie n’offre pas une pléthore de débouchés. « On a trouvé divers boulots jusqu’au jour où l’on a rencontré l’association Les éditeurs singuliers, qui s’appelait Espace Livre et Création à l’époque. Nous avons commencé à travailler sur les marchés de la poésie, à la Foire du livre, etc., se souvient Timour Sanli. J’ai pas mal travaillé dans leurs stocks, ce qui m’a permis de découvrir des aspects très logistiques comme le rangement, l’organisation… Bien que Belges, on a aussi découvert la littérature belge. Et aussi le modèle économique un peu particulier du marché du livre. »
Un constat nait de toutes ces expériences : les livres des Éditeurs singuliers, association de 58 maisons d’édition de création fondée en 1993, étaient assez peu présents en librairie. Les deux frères proposent dès lors à Thierry Horguelin, leur responsable, d’ouvrir une librairie où seraient mis en avant leurs titres. L’idée de départ était de tester la formule durant deux mois, de trouver un lieu, d’y travailler tous les jours et d’organiser des événements le mercredi soir pour faire vivre ce stock. Le projet séduit et, pour le lancer, nait le FLIB, Festival de littérature indépendante belge. Des amis qui, à l’époque, tenaient le POK, un petit lieu associatif, leur ouvrent leurs portes. Leur vie de libraires commence rue Blaes, 207, rue historique des Marolles, que les néo-libraires ne connaissaient que pour y être venus comme beaucoup de Bruxellois. « On avait un chouette fonctionnement avec le POK, sourit Timour. Eux proposaient des concerts le jeudi soir ; nous, on vendait nos livres, on organisait des événements. »
Le concept séduit, évolue. Cinq ans après, leur librairie poursuit sa trajectoire météorique. « Nous avons eu une opportunité financière pour nous lancer avec plus de livres, un autre type de choix, réaliser quelques travaux pour investir plus d’espace, le rafraichir, etc. » Au final, on découvre une librairie centrée sur les sciences humaines engagées et sur une littérature contemporaine inscrite dans les problématiques actuelles. Mais que serait l’identité d’une librairie sans son nom ? Certains libraires parient sur le jeu de mots, d’autres sur une particularité locale, d’autres encore sur une référence littéraire. Pour les frères Sanli, l’équation ne fut pas simple à résoudre. « On n’arrivait pas à trouver un nom qui convenait, se souvient Timour Sanli. J’ai essayé de repenser à des livres ou un élément évocateur. J’avais lu Les Météores de Michel Tournier, l’histoire de deux frères, dont l’un a pour mission de pourrir la vie de l’autre. Nous avons trouvé ça drôle. Et puis le mot “météore” évoque plein de choses comme les monastères perchés dans les montagnes en Grèce, comme des phénomènes atmosphériques. Et nous trouvions que ça sonnait bien. » En bonne place près du comptoir, figure une édition originale de 1975 passablement jaunie de l’ouvrage offert par un ami, qui tient une librairie d’occasion.
De philosophes à libraires
C’est la première fois que nous rencontrons des libraires philosophes. « Philosophe, c’est un grand mot, corrige Timour. Philosophes de formation. » Cela ne signifie pas pour autant que la librairie ne propose que de la philosophie ou que nous entrons dans une librairie philosophique. Timour Sanli s’explique : « Je pense que nos études de philosophie nous ont beaucoup aidés pour choisir les livres, affiner la vision que nous en avons, le sens donné aux livres, etc. La philosophie a donc une importance dans notre façon de concevoir le métier. Elle permet de lire différemment certaines choses, de développer des avis et peut-être des conseils aussi. J’ajouterais aussi les rencontres que les études ont permises comme celle d’Isabelle Stengers, philosophe belge que j’ai eu la chance d’avoir en cours. Elle a eu beaucoup d’impact autant sur moi que sur mon frère ainé et beaucoup d’autres étudiants. »
Ceci dit, tous les philosophes pourraient-ils devenir libraires ? « Même si nous avions notre expérience aux Éditeurs singuliers, nous avons découvert un monde d’administration, de gestion et d’autres réalités que nous avions peut-être sous-estimées. Nous y sommes allés avec beaucoup de naïveté, concède Timour Sanli. Heureusement, parce que ça nous aurait peut-être fait peur de connaitre toutes les coulisses du métier. Et nous continuons à nous ajuster tout le temps. Nous avons vraiment dû apprendre, le paiement des factures à temps, la négociation, la tenue d’une comptabilité qui ne soit pas totalement chaotique et ne nous demande pas des heures de travail À quel point on dépense ? À quel point on essaie d’économiser ? Parce qu’on a vite fait de s’enthousiasmer. Heureusement, ce ne sont pas des métiers qui brassent énormément d’argent et nous nous débrouillons financièrement. »
30 m²
Lors de notre dernière rencontre, nous pensions avoir déniché la plus petite librairie de la Fédération Wallonie-Bruxelles avec la bien-nommée La petite librairie, à Heusy. Les Météores, avec leurs 30 m², bien condensés sur deux espaces, avec une vitrine à un angle de rues, semble bien battre ce record ! Et pourtant, spécificité de l’enseigne bruxelloise, il s’y organise beaucoup d’événements et de rencontres, près de 200 depuis la création de la librairie, une série inaugurée par Kenan Görgün avec son roman Le second disciple (Les Arènes). C’est certain, on y mettrait difficilement un public de 50 personnes, mais l’exiguïté des lieux invite aux échanges et à la convivialité. Y compris en dehors des animations. Une manière d’accentuer cette valeur de l’accueil. Autre caractéristique : l’exigence apportée à la constitution du fonds. « Nous sommes connus pour notre côté engagé et notre rayon “essais”, précise Timour Sanli. Il n’y a pas que ça bien sûr. Nous sommes en train de restructurer notre rayon “romans graphiques et bandes dessinées”. Idem pour la littérature, même si nous avons déjà un bon choix et pas mal de poésie. Nous voulons garder une certaine exigence par rapport à ce que les livres représentent pour nous et ce que nous voulons communiquer à partir d’eux. Nous aimons nous distinguer avec un livre qui ne se trouve pas dans la majorité des librairies, tout en veillant à un équilibre à trouver entre ce que nous aimons et ce que notre public aime. » À cela s’ajoute une réflexion sur le métier à l’ère du numérique. Alors qu’on peut se faire livrer des livres chez soi, Les Météores veulent refaire de la littérature une rencontre, se positionner comme une librairie de quartier, avec des activités qui permettent de redonner au livre sa dimension collective.
Des libraires très engagés
Un coup d’œil à 360° sur les rayonnages et les tables confirme l’impression ressentie devant les deux vitrines : voici une librairie où l’engagement n’est pas un vain mot. « Au-delà du simple plaisir de la lecture, qui est important, nous cherchons des titres qui vont venir chipoter nos sensibilités, peut-être les transformer, peut-être nous rendre plus attentifs à certaines réalités. Dans le choix des livres, ça nous plait de réfléchir à la place du livre dans la société d’aujourd’hui, sans que ce soit forcément du contemporain, comme un livre de Dostoïevski. Il y a des valeurs, des idées, une esthétique que nous pouvons mettre en avant. Quand on a une librairie, on a, entre guillemets, une responsabilité de l’occuper d’une manière ou d’une autre. C’est d’autant plus urgent quand on voit qu’aujourd’hui, des milliardaires veulent ouvrir des librairies dans l’idée de promotionner une hégémonie culturelle de droite et d’extrême-droite. Nous agissons dans un champ qui n’est pas du tout innocent. » On ne s’étonne donc pas de constater la présence de tables avec des thématiques comme le féminisme, le racisme, le décolonialisme, notamment en lien avec l’actualité à Gaza. « Mais quels livres va-ton mettre sur cette table plutôt qu’un autre ? Comment fait-on pour que tout ça garde une pertinence?, tient à préciser Timour. Rien n’est innocent. »
Librairie et… maison d’édition
Combiner librairie et maison d’édition n’est pas fréquent. Il y a l’expérience de la Maison CFC, place des martyrs, et celle des éditions maelstrÖm qui ont leur boutique ou anciennement celle des Éperonniers. « La maison d’édition, c’était un vieux rêve de mon frère avec une ligne qui rejoigne celle de la librairie. Il s’est entouré d’un comité éditorial de qualité. » Le catalogue compte sept titres à ce jour et plusieurs nouveautés sont annoncées dont Pourquoi la critique est-elle à court de carburant ?, de Bruno Latour. Dans la foulée de leur activisme, les éditions Météores hébergent La brèche (depuis le numéro 5), une revue indépendante d’enquêtes bruxelloise sur les lieux d’enfermement et leurs mondes. Comme une seconde nature, la librairie s’inscrit dans le tissu local, ces Marolles emblématiques, à propos duquel la maison a réédité récemment un livre épuisé du comité d’action des Marolles sur les 800 ans de luttes sociales dans ce lieu historique incroyable. La maison d’édition collabore également avec la revue Le pavé dans les marolles. Et avec la bibliothèque Breughel. « Notre partenariat le plus affectif, c’est avec le Pianocktail, qui est un lieu associatif juste en haut de la rue. Historiquement, c’était un endroit autogéré par les patients en psychiatrie de Saint-Pierre. Quand il y a trop de monde pour accueillir une animation ici, ils nous accueillent chez eux », sourit Timour Sanli. Récemment, ils ont créé une chaine YouTube qui diffuse des entretiens dans l’esprit de leurs rencontres.
Michel Torrekens
Météores
rue Blaes 207 à 1000 Bruxelles
0489 16 29 91 — librairieblaes@gmail.com
https://editionsmeteores.com/ — https://www.facebook.com/libmeteores
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°225 (2025)
