Pierre Lorquet et Luc Malghem, Hôtel des somnambules

Les jeux du désir et du hasard, au pied des tours de béton

Pierre LORQUET et Luc MALGHEMHôtel des som­nam­bules, Luc Pire, 2003

lorquet et malghem hotel des somnambulesAprès leur Jour­nal du chômeurLor­quet et Mal­ghem remet­tent leurs plumes au dia­pa­son pour nous em­mener à l’Hô­tel des som­nam­bules. Un été chaud, tor­ride même, le mois de juil­let le plus corsé que le quarti­er des Rosières ait con­nu, accueille les pro­tag­o­nistes de cette aven­ture digne du fameux Club des cinq d’Enid Bly­ton, revis­ité quelques décen­nies plus tard, après une cer­taine libéra­tion sex­uelle…

Duo d’écrivains, mul­ti­tude des points de vue : l’aven­ture se décrit au gré des impres­sions d’une dizaine de « car­ac­tères ». Mar­tin Wal­court, prof de français, est le pion prin­ci­pal des nar­ra­teurs. Sa liai­son avec la ra­vissante Sophie l’amène à inve­stir une belle demeure patrici­enne. Ce fief aban­don­né par le vieil acteur Célestin Roos sus­cite l’en­vie des voisins du quarti­er des Rosières. C’est une nou­velle bataille féroce entre les Anciens et les Mod­ernes : les amoureux de la belle mai­son, seule rescapée d’un urban­isme dévas­tateur et béton­neur, cristallisent la colère des tra­vailleurs des tours qui con­sid­èrent ce sou­venir du passé comme un chan­cre à « net­toyer » pour faire judi­cieuse­ment place à un park­ing. Face à Mar­tin, voici donc Bernard Guidon, syn­dic de la tour voi­sine et employé du groupe d’as­sur­ances La Famille. Il va tout faire pour que le mod­ernisme gagne l’ensem­ble des Rosières. Tout. Puis, il y a Judith, quinze ans demain et qui clame partout qu’elle en a seize. Judith, les seins affriolants sous le T‑shirt léger, qui prend Sophie pour mod­èle et son père, Pa­trick Dubois, pour un cave. Judith hante les fan­tasmes de Boris, vingt-cinq ans, un mé­canicien roux dévasté par sa pas­sion pour les gamines. Il passe le plus clair de son temps à répar­er une mobylette des­tinée à Judith, dans le jardin de Mar­tin, sous le vieux pom­mi­er.

Joël, sorte d’ex­trater­restre qui habite le bal­con du 17e étage de la tour des Rosières in­vente l’his­toire des habi­tants de la vieille mai­son au fil des décou­vertes de son téles­cope por­tatif. Mali­ka, une amie de Sophie, créera le lien entre ce jeune homme désa­busé et la faune de la vieille mai­son. Ma­lika, c’est aus­si l’amie de Vir­gile, l’artiste, celui qui tran­scrira en fresques les affres de la lutte sans mer­ci.

Face à eux, La Famille. Elle a recruté Félix, le détec­tive qui pue du bec, qui rap­porte tout à Robert le mafieux. Pour l’in­stant, Félix se cache dans le pom­mi­er pour mieux observ­er. Au pied de l’ar­bre, le chien, Pavlov. Une fête va réu­nir tous les pro­tag­o­nistes ce soir. Jeff, chanteur des Lézards ros­es et cousin de Mar­tin, vien­dra y pouss­er la chanson­nette ; Car­ole, la tante de Mar­tin, y fera ses pre­mières armes de psy­cho­chose libérée tout juste d’un mariage longue durée. Une fête, alors que les habi­tants de la mai­son sont de­venus indésir­ables aux yeux de La Famille ? Cela ne va pas se pass­er comme cela ! Non, nous ne gâcherons pas le sus­pense… Les deux écrivains ont dû s’a­muser en inven­tant toutes ces péripéties, com­pli­quant à plai­sir les rela­tions des per­son­nages au fil des vi­sions croisées. La verdeur du lan­gage de Boris flirte avec la pré­ciosité de la tante psy et quin­quagé­naire, les sen­ti­ments bal­bu­tiants de Ju­dith avec les thès­es pseu­do philosophiques de Vir­gile, la bêtise de Bernard Guidon rime avec la fatu­ité de Robert. La descrip­tion enle­vée des rela­tions de voisi­nage com­pense la minceur de l’in­trigue ; l’hu­mour se joue par­fois au 25e degré. Pourquoi  pas ?

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°131 (2004)