Une boucle d’Échecs ou Toussaint avant Toussaint

Jean-Philippe Toussaint

Jean-Philippe Tou­s­saint

Jean-Philippe Tou­s­saint a (au moins) qua­tre pas­sions dans la vie, dont son œuvre man­i­feste la pro­fonde intri­ca­tion : les échecs, le foot­ball, la lit­téra­ture et le ciné­ma. Rel­a­tive­ment aux deux dernières, force est de rap­pel­er que l’écrivain s’imaginait devenir cinéaste bien avant de songer entr­er en lit­téra­ture. 

J’ai lu Crime et châ­ti­ment en juil­let 1979 et, en sep­tem­bre ou en octo­bre de la même année, j’ai com­mencé à écrire. À l’époque, je venais de finir mes études d’histoire et de sci­ences poli­tiques, et je n’avais aucune idée de ce que je pour­rais bien faire dans la vie. J’aurais bien aimé faire du ciné­ma, mais j’étais assez dilet­tante et cela restait très vel­léi­taire.[1]

Si le suc­cès du pre­mier roman pub­lié, La salle de bain, en 1985, trace sa des­tinée d’écrivain, il n’en est pas moins demeuré ten­té par le sep­tième art, sig­nant lui-même les adap­ta­tions ciné­matographiques de son deux­ième roman, Mon­sieur (1986), en 1990, sous le même titre, et de son troisième, L’appareil-photo (1988), sous le titre La Sévil­lane en 1992. Par la suite, il réalis­era le long métrage Berlin 10h46, à qua­tre mains avec le jeune réal­isa­teur alle­mand Torsten C. Fis­ch­er (1994), et, un autre, seul cette fois, sur un scé­nario orig­i­nal, La pati­noire (1999). Suiv­ront encore, entre 2008 et 2015, plusieurs courts métrages plus expéri­men­taux, pour la plu­part inspirés par des pas­sages de la tétralo­gie romanesque M.M.M.M. (pub­liée entre 2002 et 2013 et com­posée de Faire l’amour, de Fuir, de La vérité sur Marie et de Nue) : Trois frag­ments de Fuir, Zahir et The Hon­ey Dress.

En 2012, l’année où parait L’urgence et la patience, livre dans lequel il révèle le titre de son pre­mier roman resté inédit, Échecs, Tou­s­saint con­fie à Lau­rent Demoulin le soin d’en don­ner une édi­tion cri­tique en ligne[2]. Ce roman, dont l’auteur n’a pas écrit moins de neuf ver­sions, ain­si qu’il l’affirme dans C’est vous l’écrivain, dérive lui-même d’un scé­nario de film muet en noir et blanc, récem­ment exhumé des archives de Monique Tou­s­saint, maman de Jean-Philippe et inou­bli­able fon­da­trice de la librairie Chapitre XII, décédée en 2023. Il s’agit d’un man­u­scrit de 18 pages, tapé à la machine à écrire, datant vraisem­blable­ment en 1979, com­prenant égale­ment un syn­op­sis détail­lé, un plan métic­uleux du décor, un devis chiffré du tour­nage et une présen­ta­tion tech­nique du film et de son auteur. Ce scé­nario a été déposé aux Archives & Musée de la Lit­téra­ture, pour rejoin­dre les archives ciné­matographiques de l’écrivain, con­sti­tuées des scé­nar­ios des longs métrages de l’auteur, d’une copie des films mais aus­si d’un grand nom­bre d’archives de pro­duc­tion, de pho­togra­phies de plateau et d’accessoires (le cha­peau de La Sévil­lane, une crosse de hock­ey signée par l’ensemble des joueurs de l’équipe de Litu­anie qui a par­ticipé au tour­nage)[3].

Le scé­nario porte le même titre que le roman, Échecs, qui est aus­si le titre nou­veau que Tou­s­saint donne à sa retra­duc­tion de la Schachnov­el­le de Ste­fan Zweig (con­nue aupar­a­vant sous le titre Le joueur d’échecs[4]), parue en 2023, en même temps que le réc­it auto­bi­ographique L’échiquier. Cette boucle qui va des bal­bu­tiements qui précè­dent l’entrée en lit­téra­ture (Échecs et Échecs) jusqu’au bilan exis­ten­tiel que représente L’échiquier, livre dont Tou­s­saint présente l’objectif avoué de représen­ter « l’échiquier de [sa] mémoire », sem­ble assur­er a pos­te­ri­ori une cohérence d’ensemble de l’œuvre tou­s­sanc­ti­enne. La pre­mière image du scé­nario inédit n’est-elle pas le « [g]ros plan d’un échiquier »[5] ? Plus encore peut-être que le pre­mier roman resté inédit jusqu’en 2012, ce pre­mier scé­nario témoigne autant d’une voca­tion con­trar­iée que de la nais­sance d’un écrivain : il est fasci­nant de voir non seule­ment com­ment s’est opéré le pas­sage d’un scé­nario à un pre­mier roman mais surtout la façon dont Tou­s­saint écrit son pre­mier pro­jet de court métrage, bras­sant d’emblée des thé­ma­tiques et des motifs styl­is­tiques qui demeureront les siens dans les œuvres ultérieures.

Le film devait être tourné en 35 mm et, selon les esti­ma­tions de l’auteur, sa durée devait avoisin­er les 25 min­utes[6]. Le scé­nario se décline en 161 plans répar­tis sur trois épo­ques, qui cor­re­spon­dent à celles qui découper­ont le roman. Les per­son­nages sont sen­si­ble­ment les mêmes que dans le roman ultérieur, quoique l’adversaire soit sim­ple­ment désigné par la let­tre A, alors que le per­son­nage appelé à être désigné comme Koron­skis dans le roman, tron­ca­tion du patronyme du grand-père mater­nel de l’auteur (Juozas Lan­sko­ron­skis), est iden­ti­fié sous X. Dans l’espace con­finé et plutôt sta­tique où se joue la par­tie, la var­iété des pris­es de vues garan­tit au film son rythme. Neuf types d’images dis­tincts sur seule­ment les dix pre­miers plans : gros plan de l’échiquier, plan améri­cain du jour­nal­iste, car­ton, plan général de la pièce, panoramique latéral, plan général en plongée, plan améri­cain en légère con­tre­p­longée, plan moyen de la par­tie de pro­fil, plan moyen du pub­lic. Le jeune Tou­s­saint prévoit des scènes au ralen­ti aus­si bien qu’en accéléré. La caméra est traitée comme un regard à ce point sub­jec­tif que le texte la per­son­ni­fie : « Trav­el­ling dans l’obscurité (la caméra hésite, sem­ble chercher quelqu’un qu’elle ne trou­ve pas dans l’obscurité) »[7]. Ce traite­ment de la caméra anticipe la manière dont les œuvres romanesques de Tou­s­saint con­fig­ureront le point de vue nar­ratif et se démar­queront du reste de la pro­duc­tion con­tem­po­raine par une qual­ité visuelle tout à fait sin­gulière.

Dans ce scé­nario, deux jeunes joueurs d’échecs s’affrontent dans une « large pièce rec­tan­gu­laire aux murs blancs », jusqu’à ce que l’un des deux soit « déclaré gag­nant […] de 10.000 par­ties »[8]. Selon un céré­mo­ni­al mil­limétré, celles-ci se suiv­ent en trois épo­ques. Les per­son­nages – et sin­gulière­ment les deux joueurs – vieil­lis­sent à chaque nou­velle époque. Peu avant la fin du court métrage, le per­son­nage désigné par la let­tre X s’effondre et est déclaré mort. Son adver­saire ne rem­porte pas pour autant le cham­pi­onnat, dont les règles strictes n’autorisent qu’un for­fait au terme d’une heure et un nom­bre de par­ties jour­nal­ières max­i­mal de cinq, con­damnant le sur­vivant à encore deux ans d’attente (aux­quels il ne sur­vivra pas davan­tage). Le con­stat de décès, porté sur un car­ton – film muet oblige – s’avère annon­cer exacte­ment la fin de La pati­noire : « Il est mort » dans le court métrage inédit[9] ; « È mor­to » dans le long métrage de 1999. L’on a imputé cette réplique en ital­ien à l’influence de La ricot­ta, court métrage de Pier Pao­lo Pasoli­ni (1963) dont Tou­s­saint recon­nait l’influence sur La pati­noire : le directeur de la Mostra de Venise décède à Cinecit­tà lors de la pro­jec­tion de Dolores, film tourné dans la pati­noire qui donne son titre à l’œuvre de Tou­s­saint, alors que chez Pasoli­ni le per­son­nage prin­ci­pal, pau­vre fig­u­rant affamé sur un plateau de tour­nage, est égale­ment déclaré mort à la fin du film, alors qu’il incar­ne l’un des deux lar­rons dans une scène de Cru­ci­fix­ion. Un lien secret se tisse entre les trois films, ouvrant le champ à une relec­ture con­jointe de La pati­noire et d’Échecs, con­fir­mant le rôle matriciel de ce scé­nario, que Tou­s­saint recou­vre, dans L’échiquier, du roman qui lui a suc­cédé.

Les échecs – leur sym­bol­ique, leur roman­tisme, leur abstrac­tion ras­sur­ante – ont tou­jours été intime­ment mêlés pour moi à l’écriture. Ils sont le sujet de mon pre­mier roman, Échecs. Et, depuis que j’ai don­né ce même titre, Échecs, à ma tra­duc­tion de la nou­velle de Zweig, les deux textes se rejoignent dans mon esprit dans une boucle tem­porelle ver­tig­ineuse.

Je com­mence ain­si à pren­dre con­science que, si je con­tin­ue à tir­er sur ce fil – le fil du jeu d’échecs – c’est toute la pelote de ma vie qui pour­rait se dévider, se débobin­er et se dérouler dans ces pages.[10]

L’existence de ce pre­mier scé­nario, antérieur au pre­mier roman inédit, rebat en quelques sortes les cartes de cette entrée en lit­téra­ture et de la place car­di­nale qu’occupent les échecs dans le proces­sus, dans la mesure où le man­u­scrit typographié inter­roge ce qui, du ciné­ma, imprègne l’œuvre écrite et ce qui, de la lit­téra­ture, s’infiltre dans les œuvres filmiques. Quelque chose du rap­port exis­ten­tiel de Tou­s­saint au ciné­ma se noue inex­tri­ca­ble­ment dans ce pre­mier scé­nario et dans la façon dont il s’en sert comme d’un trem­plin vers l’écriture romanesque[11].

S’il dis­tingue très net­te­ment le proces­sus de l’écriture romanesque du tour­nage d’un film, l’écrivain-cinéaste n’en jette pas moins des ponts entre les deux activ­ités, comme si les méth­odes de tra­vail de l’une pou­vaient éclair­er l’autre pra­tique – et inverse­ment. Dans un entre­tien accordé à la revue Gen­e­sis, Tou­s­saint s’explique sur le lab­o­ra­toire de créa­tion romanesque qui a présidé, entre autres, à l’écriture de la tétralo­gie : « Pour pren­dre une métaphore ciné­matographique, je tourne, je monte, et en même temps j’écris le scé­nario en fonc­tion de ce que je tourne et suis en train de mon­ter. Le scé­nario n’est pas écrit à l’avance : c’est parce que je suis en train de tourn­er quelque chose que je vais écrire le scé­nario de la suite. »[12] En ce sens, s’intéresser à l’écriture scé­nar­is­tique de Tou­s­saint peut jeter une lumière inédite sur son tra­vail de romanci­er ou, plus large­ment, d’écrivain – et, je le répète, inverse­ment. Chez l’écrivain-cinéaste, les boucles tem­porelles ont ten­dance à se mul­ti­pli­er – sin­gulière­ment lorsque le ciné­ma et la lit­téra­ture se lan­cent des répons.

L’on sait que le ciné­ma a pro­fondé­ment mod­i­fié la façon de faire de la lit­téra­ture au fil des 20e et 21e siè­cles. En cela, Tou­s­saint est un écrivain pleine­ment con­tem­po­rain. La présence de divers­es ver­sions des scé­nar­ios de Mon­sieur ou de La Sévil­lane sont de sur­croit sus­cep­ti­bles de com­pren­dre la façon dont l’auteur s’est réap­pro­prié ses pro­pres romans pour les adapter libre­ment à l’écran, rou­vrant le proces­sus d’écriture. De la même façon, la présence de plusieurs ver­sions suc­ces­sives du scé­nario de La pati­noire per­met de con­sid­ér­er sous un nou­veau jour les liens qui unis­sent le film et le cinéro­man qui en a été tiré en 2019[13]. Écrivain-cinéaste con­sacré, Jean-Philippe Tou­s­saint est désor­mais un clas­sique pat­ri­mo­ni­al­isé : l’étude de ses archives ouvre de nou­velles voies à la récep­tion de cette œuvre qui n’en fini­ra sans doute jamais de nous fascin­er.

Christophe Meurée


[1] Jean-Philippe TOUSSAINT, C’est vous l’écrivain, Paris, Le Robert, 2022, p. 22.
[2] Voir http://www.jptoussaint.com/echecs.html.
[3] La majorité de ces doc­u­ments ont été con­fiés aux AML par Anne-Dominique Tou­s­saint, sœur de l’écrivain et direc­trice de Tour­nellovi­sion, la mai­son qui a pro­duit ses films. Les films de Jean-Philippe Tou­s­saint ont récem­ment été restau­rés, numérisés et déposés à la Cin­e­matek. Plusieurs pro­jec­tions et événe­ments sont pro­gram­més en 2025 et 2026.
[4] Dans L’échiquier, Tou­s­saint pré­cise : « j’ai immé­di­ate­ment décidé de traduire le titre orig­i­nal, Schachnov­el­le, non pas par Le joueur d’échecs, le titre his­torique sous lequel la nou­velle est con­nue en France, mais par Échecs, le titre du pre­mier livre que j’ai écrit » (Jean-Philippe TOUSSAINT, L’échiquier, Paris, Minu­it, coll. « Dou­ble », 2025, p. 24).
[5] Jean-Philippe TOUSSAINT, Échecs, scé­nario inédit, p. 1 (AML, ML 15050).
[6] Cf. ibid., p. 15 (AML, ML 15050).
[7] Ibid., p. 8 (AML, ML 15050).
[8] Ibid., p. 1 (AML, ML 15050).
[9] Ibid., p. 11 (AML, ML 15050).
[10] Jean-Philippe TOUSSAINT, L’échiquier, op. cit., p. 89.
[11] J’ai moi-même ten­té de « débobin­er » ces rap­ports entre ciné­ma et lit­téra­ture dans l’œuvre de l’écrivain, en prenant appui sur l’ensemble des archives détenues aux AML. Cf. Christophe MEURÉE, Jean-Philippe Tou­s­saint et le ciné­ma, Brux­elles, AML édi­tions, coll. « Archives du futur », 2025.
[12] Gas­pard TURIN, « Débris et drapés : entre­tien avec Jean-Philippe Tou­s­saint », dans Gen­e­sis, n°47, 2018, p. 108.
[13] Jean-Philippe TOUSSAINT, La pati­noire, Brux­elles, Les Impres­sions nou­velles, 2019.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°225 (2025) – série « Les instan­ta­nés des AML »

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