Régine Vandamme, Professions de foi

La voix tue

Régine VANDAMME, Pro­fes­sions de foi, Cas­tor astral, 2006

vandamme professions de foiDès les pre­mières lignes de Pro­fes­sions de foi, le troisième livre de Régine Van­damme, on devine que la per­son­ne à qui s’adresse la nar­ra­trice, sa mère, s’est prob­a­ble­ment tue. Ne faisons pas mys­tère de l’in­for­ma­tion don­née en qua­trième de cou­ver­ture : «Régine Van­damme revient aujour­d’hui sur le per­son­nage cen­tral de Ma mère à boire, au moment où il appa­raît que la mal­adie n’ac­cordera plus aucun sur­sis à cette femme…»

Mais c’est surtout le ton de ces pre­mières pages de nota­tions épars­es, venues de partout et de tou­jours, de celles qui s’ag­glomèrent sen­ti­men­tale­ment pour trac­er un por­trait affec­tif, qui indique qu’elles sont déjà d’hi­er où se con­juguent impar­fait et passé com­posé, pour ne pas dire défini­tif. On recon­naît aus­si, à la gram­maire et au cœur qui bat sous ces paroles, que celle qui prend soin de rassem­bler ces sou­venirs hasardés ne peut être que la fille. Celle des deux, celle-là qui déjà avait nar­ré dans un livre précé­dent la dégra­da­tion de sa mère alcoolique sur le mode de la sévérité, de l’api­toiement et de l’amour, avec cette fois-là, «le cœur en charpie» que masquait par­fois un humour cru­el. Le ton a changé ici. Indul­gent certes, plus ten­dre envers celle qui n’a rien per­du de sa séduc­tion mais tant gag­né en gen­til­lesse. La nar­ra­trice paraît éprou­ver, mal­gré sa peine, un sen­ti­ment de paix rel­a­tive grâce à la cer­ti­tude du «devoir» accom­pli, c’est-à-dire le don de soi et l’an­crage à jamais de ce lien incom­pa­ra­ble de la fille à la mère. Et pour­tant c’est à une mort annon­cée qu’il nous sera don­né d’as­sis­ter. On dirait que la mort est moins ter­ri­ble que la mal­adie, peut-être parce qu’on a com­bat­tu, très dure­ment. Avec suc­cès, si on peut dire, au point d’ar­racher au temps un sur­sis, de mérit­er ce qu’on appelle une rémis­sion, comme pour accu­muler des pro­vi­sions de vie et de courage et se pré­par­er à l’is­sue prévis­i­ble.

Si la prox­im­ité est grande, l’é­mo­tion intense, la nar­ra­trice partage ses sou­venirs avec d’autres. Si elle garde le mono­pole de la fréquence et de l’in­tim­ité, que souligne le car­ac­tère italique de ses inter­ven­tions, elle mul­ti­plie les angles de réflex­ion et prend le temps de recueil­lir dif­férents témoignages. C’est l’o­rig­i­nal­ité de ce réc­it de don­ner la parole à ceux qui ont accom­pa­g­né la malade, par l’ex­er­ci­ce de leur pro­fes­sion et la spon­tanéité de leur sym­pa­thie. Ces nar­ra­teurs inat­ten­dus se relaieront suc­ces­sive­ment – le médecin de famille, la phar­ma­ci­enne, l’in­fir­mi­er, la coif­feuse à domi­cile, l’épi­cière, l’am­bu­lanci­er… –, cha­cun avec un dis­cours spé­ci­fique, comme l’é­tait leur approche respec­tive de Madame R. Celle-ci aura presque le dernier mot, lit­térale­ment, car elle aus­si recevra le droit de témoign­er, muette toute­fois, en un long mono­logue intérieur que n’in­ter­rompra aucun point, pas même à la fin. À la nar­ra­trice revien­dra le fait de con­clure le réc­it, comme elle l’avait com­mencé, apaisée, réu­nis­sant sa famille dans la con­fi­ance et l’amour, avec chants d’oiseaux et fleurs col­orées. Une manière assez vibrante de se con­cili­er la mort.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°141 (2006)