Sophie Buyse, La graphomane

Telle est prise…

Sophie BUYSELa graphomane, pré­face de Mar­cel More­au, Patrice Thier­ry édi­teur, 1995

buyse la graphomaneOn a le sen­ti­ment, au sor­tir du pre­mier roman de Sophie Buyse (« écrit à Venise à l’âge de vingt-six ans ») d’avoir décou­vert un bon écrivain, une per­son­nal­ité sin­gulière cul­ti­vant et orches­trant avec brio tous les élé­ments de sa sin­gu­lar­ité. Son livre se pose dans la grande tra­di­tion du roman épis­to­laire mais il fait de la let­tre, et surtout de la let­tre d’amour, son objet de prédilec­tion. Les liaisons dan­gereuses que vont nouer les deux person­nages du roman au gré de leur cor­re­spon­dance, et qui ne cesseront de se démul­ti­pli­er en métaphores sub­tiles telles que chaines d’or, brins de laine et nœuds de mots, ont en effet pour pré­texte l’é­tude que la jeune femme, rési­dant à l’in­sti­tut psy­chi­a­trique véni­tien de « l’île aux fous », entend men­er sur la let­tre d’amour chez les écrivains con­tem­po­rains. Les rap­ports sen­suels que Mara entre­tient à dis­tance avec son guide de recherch­es, Sébastien Cas­san­dre, déclinés, dis­séqués, épuisés au cours des let­tres, soumis dès l’abord aux contrain­tes fort pré­cis­es du genre, échap­per­ont bien­tôt à la maîtrise de ces trop con­fi­ants démi­urges pour anéan­tir le cou­ple qu’ils for­maient.

Car en aucun cas il ne peut s’a­gir de don véri­ta­ble dans « cette réal­ité entre paren­thès­es que con­stitue la let­tre ». On se réserve, s’épie, on se châtre, s’en­trave et, si le cour­ri­er est le lieu où appro­fondir sa pen­sée, réap­privois­er son passé, oser les mots pré­cieux de l’éro­tisme, il est aus­si cette région où jouent la con­science du regard de l’autre et l’ir­rémé­di­a­ble de sa pro­pre soli­tude. Où, croy­ant s’adress­er à quelqu’un, on n’écrit qu’à soi-même. Ain­si, lorsque Mara et Cas­san­dre, onanistes invétérés, épuisés de s’être tant désirés sans s’at­tein­dre, de s’être tant caressés par papi­er inter­posé, bris­eront enfin la dis­tance qui les séparait, il ne pour­ra s’a­gir que d’un vol, d’un viol dont les mots eux-mêmes sor­tiront abîmés. La folie que Mara con­naît à San Clé­mente et dont elle aime à repér­er les sur­sauts dans les textes de ses écrivains favoris va s’emparer de son exis­tence et en pré­cip­iter le terme. Déçue par sa rela­tion avec Cas­san­dre, elle voudra se con­sacr­er aux mots plus libres de l’un de ses patients schiz­o­phrènes. Là encore, désir­ant à toute force ori­en­ter et domin­er le cours de l’his­toire, elle com­met­tra l’ir­ré­para­ble, ou, de façon plus sub­stantielle, célébr­era dans la mort les noces de la vie et de l’esthé­tique. Le livre de Sophie Buyse témoigne d’une aisance d’écri­t­ure et de pen­sée assez excep­tion­nelle. C’est le moins que l’on puisse dire. L’écrivain sem­ble tou­jours s’être saisie par avance des intu­itions que ne cessent d’ex­humer les mul­ti­ples filons de son intrigue psy­chologique. Pour­tant l’on ne saurait se dépar­tir d’un petit agace­ment face à cette habileté quelque peu sat­is­faite avec laque­lle elle manip­ule un amour et un désir dont la ten­sion paraît arti­fi­cielle, éprou­vée à dis­tance par une jeune femme qui se sou­vient trop bien de ses cours et de ses lec­tures — une dure chute pour un roman qu’il faut lire.

Françoise Delmez


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°88 (1995)