À vif

Alex LORETTE, Pikâ Don (Hiroshi­ma), Lans­man, 2015, 46 p., 10€, ISBN : 978‑2807-100497

loretteDe cette bombe qui a dévasté Hiroshi­ma et Nagasa­ki le 6 août 1945, que sait-on exacte­ment ? On visu­alise très bien le champignon géant qui s’élève dans le ciel, on se sou­vient vague­ment d’avoir enten­du par­ler de 140 000 morts. Quoi d’autre ? Rien. Loi de prox­im­ité oblige, cette tragédie nous paraît loin­taine. « Est-ce qu’on a quelque chose à voir avec ça, avec tous ces morts qu’on ne voit jamais. Est-ce qu’on est respon­s­able de ça ? »

Sous la forme de 14 tableaux inter­change­ables et inspirés de témoignages, Alex Lorette nous pro­pose d’explorer à nou­veau cet événe­ment his­torique à tra­vers un texte fort et juste (en japon­ais, « Pikâ » sig­ni­fie « lumière, éclair » et « Don », « bruit d’explosion »). Il donne la parole aux sur­vivants, qui expliquent ce qu’ils ont vécu juste avant, juste après et longtemps après l’explosion, avec beau­coup de retenue et sans vers­er dans le voyeurisme ou le sen­ti­men­tal­isme. À tra­vers des images per­cu­tantes, l’auteur nous livre les préoc­cu­pa­tions con­crètes des per­son­nages : « Plus per­son­ne n’a de mon­tre même les cadavres on les a arrachées de leur poignet », « sur mes chevilles, c’est ma peau là, comme une paire de chaus­settes en accordéon », « nous sommes tous nus, les vête­ments brûlés, j’approche de la riv­ière[…] des corps qui flot­tent, inertes, et d’autres qui les poussent pour se fray­er un pas­sage, dans l’eau, jusqu’à l’autre rive ».

Les témoignages des sur­vivants sont entre­coupés par les réflex­ions de touristes con­tem­po­rains dont les préoc­cu­pa­tions légères créent un décalage, dis­til­lant quelques petites touch­es d’humour. Pari plus risqué, l’auteur fait égale­ment enten­dre la voix du pilote de l’avion qui a largué la bombe.

[J]e ne suis qu’un petit mail­lon pour la vic­toire je n’ai fait que rac­corder quelques fusibles […] j’ai respec­té la procé­dure j’ai fait mon tra­vail et tout le reste ne me con­cerne pas […] tout ça n’a rien à voir avec moi.

Dans cette pièce où s’entrecroisent les tem­po­ral­ités, les chœurs et les mono­logues, les voix écla­tent et sor­tent de la dif­fi­culté à par­ler de l’impensable. Pikâ Don est à class­er dans le théâtre poli­tique, pas celui qui dénonce et impose sur un ton sen­ten­cieux le bien et le mal, mais celui qui met en lumière cer­tains aspects de la réal­ité et de fac­to nous pousse à réfléchir autrement, à nous inter­roger sur la ques­tion de la respon­s­abil­ité face à l’inimaginable (« Est-ce que c’était néces­saire ? Je manque d’éléments pour juger »). Son style sobre et laconique nous laisse un goût de trop peu. Impos­si­ble de ressor­tir indemne de la lec­ture de ce texte. Impos­si­ble de ne pas s’interroger sur la con­di­tion humaine. Un texte à lire et à voir sur les planch­es.

Séver­ine Radoux

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