Les fins et le Moyen

Un coup de coeur du Carnet

Emmanuel GERARD, Widukind DE RIDDER, Françoise MULLER, Qui a tué Julien Lahaut ? Les ombres de la guerre froide en Belgique, Renaissance du Livre, 2015, 350 p., 24,90 €/ epub : 13,99 €

lahautLes meilleures enquêtes criminelles se lisent, paraît-il, comme des romans. Un macchab, un (ou des) tueur(s), un modus operandi, un mobile, des zones d’ombre, et voilà pour une intrigue qui devrait tenir le lecteur en haleine jusqu’au dénouement. Mais dans le cas présent, l’affaire se complique d’une toile de fond labyrinthique. Car le 18 août 1950, le cadavre qui gît dans une mare de sang, abattu dans l’entrée de sa maison sise sur les hauteurs de Seraing n’est autre que celui du charismatique leader communiste Julien Lahaut ; ses assassins sont sans doute des militants, mais n’appartiennent-ils pas à son propre bord politique ? L’action se déroule en quelques minutes à peine, avec la détermination caractéristique des commandos ; le mystère demeurera entier pendant des décennies.

Il n’a pas fallu moins de trois auteurs pour s’atteler à ce Qui a tué Julien Lahaut ?, une question rémanente dans notre mémoire collective. Ce n’est pas la première fois qu’un ouvrage est consacré à ce dossier qu’une ordonnance de non-lieu avait pourtant clos en 1972 : en 1985, Étienne Verhoeyen et Rudi Van Doorslaer s’étaient emparés du sujet suite à diverses révélations journalistiques. Il faudra attendre 2008 pour que le Sénat demande la mise en lumière définitive de cette affaire et confie le travail aux experts du CegeSoma (Centre d’études et de documentation Guerres et Sociétés contemporaines).

Au terme d’un colossal travail de dépouillement et de recoupement d’archives, les chercheurs sont arrivés à des résultats qui ont valeur de réponse. Au-delà de la confirmation de l’identité des tireurs (déjà connue), ils établissent l’importance du contexte idéologique qui a conduit, pour ainsi dire fatalement, à la mort de Lahaut. Longtemps, et c’était la solution la plus commode, on a cru que le fort en gueule était tombé pour avoir crié « Vive la République ! » dans l’hémicycle du Sénat au moment où le jeune Baudouin accédait au trône ; il est désormais patent que Lahaut a été liquidé par les membres d’un réseau anticommuniste particulièrement actif. En somme, c’est la Guerre froide qui a abattu de sang froid le Jaurès belge.

Malgré l’efficacité narrative déployée par les auteurs, leur puissance d’évocation (pour la journée de la prestation de serment du 11 août, par exemple) ou leur art du portrait (et il s’en rencontre ici, des personnages louches !), la comparaison de leur travail avec le genre romanesque a ses limites. Elle serait même irrespectueuse, tant c’est le souci de la précision documentaire qui a guidé le trio.

La reconstitution de l’attentat est d’une minutie à toute épreuve, les méandres de l’enquête judiciaire raclés jusqu’au tréfonds. Puis vient le moment, passionnant, de la révélation… Les papiers jaunis, les documents déclassifiés, les coupures de presse, les mémoires secrets et les communiqués gouvernementaux se mettent à parler. Une dynamique réticulaire se met en place, qui implique d’anciens résistants de droite, d’infaillibles léopoldistes pressentant dans la victoire sur le nazisme le lit d’un autre péril : l’invasion soviétique. D’où l’importance cruciale à leurs yeux de combattre, par le renseignement et l’action, par la contre-propagande et la contre-subversion, l’ennemi rouge. En lançant des « bombes puantes » dans les meetings. En repassant derrière les colleurs d’affiches. En malmenant une militante afin de lui voler sa serviette. En colportant les vertus du monde libre jusqu’aux confins des colonies. Et puis, pourquoi pas, en faisant la peau à un tribun ?

Au cœur de la toile, un homme sans étoffe personnelle, que l’on dirait dénué de biographie s’il n’avait eu mille et une vies, au patronyme gris : André Moyen. Cet individu qui va souterrainement traverser le siècle (1914-2008) sera l’un des rouages essentiels des forces ultraconservatrices, et l’on rencontrera sa signature dans les pages des organes de la réaction, depuis Septembre jusqu’au Nouvel Europe Magazine. Informateur infatigable durant l’après-guerre, agent de la stratégie de la tension, il rendra compte jusqu’au plus haut sommet de l’état, dans des centaines de « rapports » mensuels, de la nécessité de combattre le communisme. En croisé. En exécuteur des basses œuvres, aussi.

Qui a tué Julien Lahaut ? La terreur d’une époque, tout simplement. Cette somme l’explique avec clarté en marquant, d’une pierre aux reflets noirs et rouge sang, l’historiographie belge du XXe siècle.

Frédéric SAENEN

♦ Lire un extrait de Qui a tué Julien Lahaut? proposé par Librel.be