Où l’on suit à la trace la traque du poète

Jean LOUBRY, Syn­taxe d’après la perte, L’Ar­bre à paroles, 2015

Ici je songe
à ce que peut le mot
à ce qu’il a
d’u­nique et de gravé

loubry syntaxe d'après la perteQue peut la langue, la dérisoire activ­ité d’écrire, face à la perte ? Que peut la langue devant ce qui manque ? Homme sans repos, esprit en alerte, Jean Loubry nous embar­que, dans ses poèmes « gram­mairiens », dans un splen­dide tour­bil­lon de ques­tions. L’une appelant l’autre, de page en page. L’une ou l’autre sus­ci­tant même – belle réus­site – d’autres ques­tions, hors des pages, dans l’e­sprit de ses lecteurs.

Oui, que peut la langue ? L’ac­tiv­ité poé­tique, s’en­tend. Le fait de grif­fon­ner, gri­bouiller des mots sur un papi­er ou sur l’écran d’un ordi­na­teur. Non pour « com­mu­ni­quer » mais pour con­tr­er le temps qui fuit. Que peut cette langue si ce n’est de ten­ter – espoir fou – de devenir à son tour une pierre ? Quelque chose de solide. Quelque chose qui dure. Passe – un peu – le temps. De sorte que les faits, les êtres et événe­ments rap­portés pour­raient à leur tour dur­er. Auront encore lieu, tant que cette « pierre de mots » dur­era. Sera lue. Ou enten­due. Tant qu’il y aura des femmes et des hommes qui, par hasard, les liront. Les mots, les paroles que nous proférons ou écrivons, con­tr­eraient ain­si le temps, en créant une espèce de boucle per­pétuelle, d’éter­nel retour des choses. Cela ne fera bien sûr pas revenir « réelle­ment » ce que nous avons per­du, êtres chers ou choses chères. Pas fou, le Loubry ! Se borne à creuser ce sim­ple fait : le poème est fait de mots ; ce faisant, le poème par­le ; en par­lant, il donne langue à ce qui n’avait plus nom. Cela peut sem­bler dérisoire. Cela est déjà beau­coup.

Bref, Syn­taxe d’après la perte est un livre où Jean Loubry inter­roge et s’in­ter­roge autant en être humain, pro­fondé­ment ancré dans l’ex­péri­ence du manque, qu’en poète. Se deman­dant, dans des vers ultra-courts, à un rythme fou, par exem­ple, à quoi ressem­blerait le monde sans les noms, sans les mots. Cela donne à ses poèmes des allures philosophiques.

            Ce qui se dit
            Se dirait-il
            Si mots n’é­taient ? 

            Ce qui se fait
            S’ap­prendrait-il
            Si l’on tai­sait
            Sa soif de dire ?           

            […]           

            Car si pas vu
            Ce qui se nomme
            Com­ment savoir
            Si cela est ?

Pour les esprits grincheux, cela pour­rait assez vite sem­bler ennuyeux mais il y a l’écri­t­ure nerveuse de Jean Loubry, sa pen­sée tou­jours en mou­ve­ment, sa pen­sée qui jamais n’est défini­tive. Et tout cela, oui, rend la chose pas­sion­nante : de ques­tion en ques­tion, de con­stat en con­stat, la « traque » de Jean Loubry nous tient fichtrement en haleine.

Con­stat : La parole, toute frag­ile qu’elle soit, n’est-elle pas partout ? Dans la bouche de ceux qui vivent ? Dans les traces qu’ont lais­sées der­rière eux ceux et celles qui nous ont devancés ?

Ques­tions : Mais pourquoi vouloir laiss­er des traces ? Pourquoi par­ler plutôt que pas ? Qu’est-ce que ça change de dire ou de ne pas dire ? Qu’est-ce que ça change d’écrire ou pas ?

Ques­tions : Mais si dire ou par­ler ou écrire ne sert qu’à dire, à répéter, des paroles déjà appris­es, vaut-il dès lors la peine de dire ? Nos paroles pour­ront-elles nous amen­er vers d’autres ter­ri­toires, d’autres ter­res vierges ? Nos paroles pour­ront-elles être des étoiles dans la nuit noire du grand minu­it ?

Nous sommes et res­terons pro­fondé­ment humains. Nous par­lerons. Nos paroles le plus sou­vent son­neront creuses. Ne seront pas à la hau­teur de ce que nous atten­dions. Ne parvien­dront pas à dire ce que nous voulions dire. Le plus sou­vent, nos phras­es ne seront que des « sen­tiers […] n’al­lant nulle part ». Il y aura tou­jours un mot qui manque. Nous aurons beau creuser, il y aura tou­jours un manque. C’est comme ça. Le mot est un élan vital pour faire bar­rage au sen­ti­ment de perte ou de manque. Il loupe cepen­dant tou­jours son coup. C’est comme ça.

Pour dire cela, Jean Loubry ne tourne pas autour du pot. Va droit au but. Use d’une langue « élé­men­taire ». Non que nous y trou­ve­ri­ons des allu­sions aux « élé­ments », terre, air, etc., mais parce que sa « gram­maire », sa « syn­taxe », est rêche, pré­cise, décline ces ques­tions haute­ment philosophiques en quelques mots. De sorte que Jean Loubry nous livr­erait ici comme une « boîte à out­ils ». Une manière de dire pour les temps durs. Une manière de sup­port­er la stu­peur et l’ef­fare­ment. L’é­gare­ment dans lequel nous sommes tous tombés, un jour, devant une perte ou un manque.

Un recueil à lire et à relire, donc, pour la beauté de sa langue et pour ce qu’il est : un heureux manuel de savoir-être.

Vin­cent Tholomé