Tentative d’épuisement du bestiaire de Leclercq

Un coup de coeur du Carnet

Pas­cal LECLERCQ, Jac VITALI (ill.), Épuisé : Rue Trot­techien, Demain revient de loin, Un bâton, Ani­maux noirs, Flan­dres intimes, Vandœu­vre-les-Nan­cy, La Drag­onne, 2016, 262 p., 18€   ISBN : 978–2‑37584–003‑0

Viens
même si tout est
per­du

Nougé

leclercqIl existe deux voies que peu­vent emprunter les livres épuisés pour échap­per à l’oubli. Soit ils font l’objet d’une chas­se métic­uleuse de la part des bib­lio­philes-chineurs, soit on les réédite. C’est la bonne idée qu’ont eue les édi­tions La Drag­onne de nous pro­pos­er ce recueil anthume, Épuisé, de Pas­cal Lecler­cq et qui rassem­ble donc cinq textes ; trois livres parus précédem­ment chez le même édi­teur, le recueil inti­t­ulé Rue Trot­techien pub­lié en 2000 aux édi­tions de L’Arbre à paroles ain­si qu’une série d’inédits, datés de 2016 et présen­tés sous le titre Flan­dres intimes.

Autant dire qu’il s’agit ici d’un livre impor­tant dans le par­cours de l’écrivain, un recueil-somme en quelque sorte qui mar­que assuré­ment une étape dans la pro­duc­tion d’un auteur dis­cret mais néan­moins pro­lifique et que l’on suit depuis déjà une quin­zaine d’années. Licen­cié en philoso­phie et tra­duc­teur occa­sion­nel de l’italien, Pas­cal Lecler­cq est poète, pas de doutes ! On se sou­vien­dra peut-être cepen­dant qu’il s’était fait remar­quer avec trois polars orig­in­aux et com­plète­ment déjan­tés, pub­liés à l’enseigne des édi­tions québé­cois­es Coups de tête, et dont nous avions ren­du compte à l’époque. Mais c’est avant tout comme une voix poé­tique extrême­ment per­son­nelle et sin­gulière qu’on le retrou­ve ici.

L’avantage d’un tel ouvrage est sans doute de pou­voir redé­cou­vrir l’œuvre dans sa con­ti­nu­ité et d’y dénich­er les lignes de force, les obses­sions aus­si qui tra­versent l’ensemble des textes. Par­mi les fils rouges qui tis­sent le réseau poé­tique de Pas­cal Lecler­cq, il est impos­si­ble de pass­er sous silence l’importance du corps, tan­tôt puis­sant, tan­tôt frag­ile, et que la langue poé­tique, elle-même tra­vail­lée et tor­due,  fouaille et malaxe. Une dialec­tique omniprésente portée par des images sou­vent dures, tran­chantes, inat­ten­dues et que l’on voit s’affûter au fil des pages. Mais si le corps en action, vivant, débor­de de désirs ou de ten­dresse, c’est qu’il répond le plus sou­vent aux stim­uli les plus triv­i­aux, ceux qui nous font chavir­er, qui nous font lit­térale­ment suer sang et eau. Pas éton­nant dès lors de trou­ver sous la plume encrée du poète, les métaphores liées aux bass­es fonc­tions, besoins et liq­uides qui éma­nent du corps lui-même.

je cours
je saute
je suis en train
con­traint
par la guerre et le froid
les fées mobiles
qui insin­u­ent mes mem­bres
qui les cousent de bois
de café de goudron d’égout
qui me poussent de l’aube
de teint en toise
et m’attrapent
et me broient
et je cède à la poigne
en cours
en marche
j’entraîne une col­ique
je gon­fle je débor­de
mes os ma chair
besog­nent l’horizon au rythme écru du sang je sue
une âme dérisoire
tache de ma peau dis­parue

Au fil des pages, le lecteur décou­vre petit à petit une mosaïque de frag­ments qui s’agrègent pour don­ner corps à la langue. Une langue qui n’a pas peur d’être écorchée et qui peut trou­ver refuge dans les inter­stices, les replis des peaux caressées ou battues.

C’est l’été, le soir
beu­gle par de mul­ti­ples portes l’air
où nous nous cares­sons, failles d’un corps
revêche, truf­fé d’œufs
soudain, peut-être frappe-t-on,
ou alors c’est l’exaspérant qui nous rap­pelle
à l’ordre, au pas – mais nous vivons !

Con­ju­ra­tion de la mort, la poésie de Pas­cal Lecler­cq est absol­u­ment vivante, ancrée dans l’instant de l’instinct, d’ailleurs sou­vent ani­mal ! Nomade par essence, elle nav­igue de ville en ville, de corps en corps au gré des pul­sions, des pas­sions, des nuits d’hôtels et des ren­con­tres de pas­sage.

je pense vivre au goût de mes querelles
vis­sé dans mes soupirs la tête
écar­quil­lée je presse un mégot entre deux
cafés deux whiskies mais der­rière un grog­nard
se lisse la cra­vate et désigne le ciel :
mieux vaut suiv­re l’insecte que le dro­madaire
car le sable est un frein que l’aile ignore
les sobres sont les goulus de demain
déjà trop de goulots me couchent
j’ai la panse à quai.

Fables mod­ernes illus­trées par le com­pagnon de route Jac Vitali, les textes rassem­blés ici for­ment au final un bes­ti­aire intime où la langue, par­fois douce comme un duvet, sou­vent rugueuse comme la peau du lézard, vac­ille aux rythmes aléa­toires de phas­es tran­si­toires et des expéri­ences que l’on se fait. Oscil­lante, elle espère, elle doute et ques­tionne. Elle vit tout sim­ple­ment !

où est le train qui passe sur le corps
de l’homme, où sont ses vapeurs froides ?
où blan­chissent les os ?

Et même si elle s’épuise par moment, même si elle est par­fois hors d’haleine, la langue pour­suit, inlass­able, son tra­vail ; celui de faire enten­dre, en coulisse, le souf­fle de l’animal qui tou­jours, après l’hibernation, se réveillera !

Rony Demae­se­neer