Fiction du fétiche

Véronique BERGEN, Fétichismes, Kimé, 2016, 105 p., 14 €   ISBN : 978-2-84174-759-7

bergen-fetichismesLe monde de Véronique Bergen, le monde qu’elle façonne de livres en livres, entre essais, romans, poésie et même livres pour la jeunesse, ne se laisse pas circonscrire sans sursauts : d’une part, parce que son style ne néglige ni les concepts les plus aiguisés, ni les images les plus éruptives ; d’autre part, parce que les thèmes abordés passent des Roms à Deleuze, de Janis Joplin à Kaspar Hauser, au corps de la top modèle, à l’alphabet sidéral, aux palimpsestes, griffures, aquarelles et autres résistances philosophiques…

… Ou encore aux Fétichismes, titre d’un essai qui illustre plus que jamais sa démarche décalée, autant dire libre. Si le fétichisme est un mot qui s’applique indistinctement « au registre religieux, à l’échange des marchandises, au continent du désir et de l’érotisme », l’essai de Bergen entend rompre définitivement avec l’interprétation courante, anti-fétichiste, qui en fait une « croyance animiste », un « mécanisme d’aliénation » dans la marchandise ou une perversion sexuelle. Or, à suivre ses pratiques sans préjugés, le fétiche n’est pas, vieille rengaine d’un freudisme dogmatique, « le substitut halluciné du pénis maternel manquant » dans le déni de la castration. Car loin d’être un objet de substitution, le fétiche « ne renvoie qu’à lui-même ». Il prend part à un nouveau mode d’existence, il relève d’une « pragmatique » où se condensent les affects et les pulsions de façon transfigurée.  Les choses qui l’occupent, pied botté, bas résilles, body en latex, amulette ou relique…, mais en fait n’importe quel objet ou même n’importe quelle situation active, échappent au monde des choses sans qualités comme au monde des objets utiles. « Anti-chose » et « trans-objet », il construit un monde pluralisé par ses « fonctions variées : exploration d’un nouveau mode de sentir, d’exister, réparation d’un point de catastrophe, expérimentation d’un corps sans organes, quête initiatique, recherche d’un continuum esthético-sensoriel, d’une mystique de la jouissance et du désir ». Il est performatif, son efficacité peut même se retrouver dans la « magie » du droit, fétiche créateur de lien[1].

Si « le désir est la force à l’œuvre dans le fétichisme », l’impact du fétiche « excède le registre sexuel », aussi bien en tant que vecteur des affects les plus individuels que des rituels les plus sociaux. Par sa fiction, son façonnement depuis les langages et les actions des corps, il devient un phénomène qui marque un style de vie transformateur du monde, un monde « supportable, habitable, voire explicable». La mise en jeu de cette fiction s’affronte donc au réel de jouissance et de mort au lieu de se voir halluciné dans la quête d’objets « plus-de-jouir », marchandises hyper-fétichisées, comme les démonte Jacques Lacan.

Avec Fétichismes, Véronique Bergen nous débarrasse de la vision normative qui présidait à la tradition anti-fétichiste. Elle participe du même coup à un processus d’émancipation des sujets pour des subjectivisations sans fin. Elle aide à nous désempêtrer d’une conception moderne qui oppose le sujet à l’objet, réduisant le monde humain à des subjectivités isolées et/ou à des objets régulés. Je ne suis pas sûr que l’usage des concepts deleuziens (comme territorialisation et déterritorialisation, flux de désir, corps sans organes…) et le vitalisme qu’ils réintroduisent permettent de dessiner un dépassement de cette conception et encore moins que la dite « schizo-analyse » ouvre à une libération du champ miné par le naturalisme de la psychiatrie positiviste (ses réductions organiques, ses nomenclatures et ses évaluations, ses médications sous surveillance commerciale…). Je ne crois pas non plus que la psychanalyse, les progressions de sa pratique et de sa théorie, puisse être congédiée aussi facilement qu’elle ne le fait à maintes reprises en dénonçant une interprétation canonique de la perversion selon Freud. Dans la perspective du dernier Lacan, telle qu’elle est éclairée par Jacques-Alain Miller, celle du déclin ou de la disparition de la fonction paternelle et du réel de la jouissance, Hervé Castanet[2] décrit la perversion comme protestation du sujet dans sa rébellion contre le maintien de la routine sociale, un sujet du désir qui va contre l’oedipe comme identification… Mais peu importe finalement : la méthode pragmatique de Véronique Bergen s’inscrit à mon sens dans ces progressions, aussi bien phénoménologiques que psychanalytiques.

 Éric Clémens


[1] Référence au livre de Laurent de Sutter, Magic. Une métaphysique du lien, PUF, 2015.
[2] Lire par exemple Homoanalysants, Navarin, 2013.