« La cité en tant que le fantôme élargi »

Un coup de coeur du Carnet

Georges RODENBACH, Bruges-la-Morte, Post­face de Chris­t­ian Berg, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2016, 210 p., 8,5 €/ePub : 5.99 €, ISBN : 9782875681089

rodenbach bruges-la-morteLe 28 juin 1892, Stéphane Mal­lar­mé s’empare de sa plume la plus leste pour cisel­er un com­pli­ment à Georges Roden­bach :

Votre his­toire humaine si savante par instants s’évapore ; et la cité en tant que le fan­tôme élar­gi con­tin­ue, ou reprend con­science aux per­son­nages, cela avec une cer­ti­tude sub­tile qui instau­re un très pur effet.

Si déli­cieuse­ment abscons­es que demeurent ces lignes, l’on y aura sans peine iden­ti­fié les allu­sions à Bruges-la-Morte. C’est que le poète aura su ramass­er les traits les plus sail­lants de cet incon­tourn­able de nos Let­tres : l’évanescence de l’atmosphère qui règne à chaque chapitre, la con­tagieuse spec­tral­ité de son décor médié­val immuable, enfin les réso­nances qu’il ne manque pas d’éveiller dans la sen­si­bil­ité des lecteurs qui le redé­cou­vrent ou, ô extase, de ceux qui l’ouvrent pour la pre­mière fois.

Pro­pos­er comme le fait aujourd’hui la col­lec­tion pat­ri­mo­ni­ale Espace Nord une édi­tion défini­tive de ce livre culte, « mécon­nu parce que trop con­nu » selon l’expression de Paul Gor­ceix, est une entre­prise d’utilité publique. Car, si son auteur était presque devenu parisien d’adoption à force de fréquenter les Mir­beau, Goncourt et autres Vil­liers de l’Isle-Adam, Bruges-la-Morte n’est pas seule­ment le plus français de romans belges fin de siè­cle ; c’est surtout un chef‑d’œuvre de la lit­téra­ture mon­di­ale, où style et fan­tasme se fécon­dent mutuelle­ment. En fait, inve­stir l’univers brumeux et appe­san­ti de ce roman con­stitue moins une expéri­ence lit­téraire que matérielle. La langue déployée par Roden­bach n’est ni baro­quisante ni sauvage­ment char­nelle, mais par la richesse poé­tique et l’art con­som­mé des cor­re­spon­dances qui y sont en jeu, elle s’éprouve davan­tage comme une étoffe rare, un par­fum capi­teux, un cru mil­lésimé, une musique empreinte de mys­tère – que comme un texte se main­tenant à ras de page.

Un cri­tique qui « spoil­erait » Bruges-la-Morte est juste bon à faire rafraîchir dans le pre­mier canal fla­mand venu. Il importe de laiss­er intacts aux pro­fanes l’abord de la des­tinée tour­men­tée d’Hugues Viane, ténébreux, veuf, incon­solé ; ses errances dans les rues d’une Venise du Nord où le temps s’est comme figé ; le délire qui le pos­sède et les super­po­si­tions trou­bles qu’opère son esprit entre le vis­age de la Morte et celui de la Vivante ; le crescen­do de sa tragédie qui ne débouche sur aucun dénoue­ment, que du con­traire…

Mais les con­nais­seurs, qui en pos­sè­dent sans doute quelque exem­plaire écorné datant de leurs Romanes, ne man­queront pas d’acquérir aus­si cette édi­tion aug­men­tée d’une antholo­gie de textes évo­quant Bruges et, surtout, d’une post­face tirée au cordeau. Le spé­cial­iste à sol­liciter était tout trou­vé en la per­son­ne de Chris­t­ian Berg. En trente-cinq pages, voici Bruges-la-Morte et son auteur situés dans leur con­texte, les thèmes binaires (la vivante/la morte, l’homme/la ville, la copie/le mod­èle, etc.) éclairés en leurs réciproc­ités comme en leurs diver­gences, et le style enfin, ce style d’orfèvre, soupesé avec déli­catesse et posé sous la loupe d’un cri­tique qui préfère regarder les gemmes en joail­li­er, pas en minéral­o­giste.

L’étude de Berg con­stitue un maître-étalon en matière d’approche d’un texte aus­si sin­guli­er, qui reste néan­moins symp­to­ma­tique de son époque. Plutôt que de s’attarder sur l’épineuse ques­tion du genre auquel appar­tient l’œuvre (et qu’il résout avec justesse en la situ­ant « entre le roman psy­chologique, la nou­velle fan­tas­tique et le poème en prose »), l’exégète préfère se con­cen­tr­er sur le piv­ot rhé­torique qui en assure la cohé­sion, à savoir l’analogie. La bril­lante analyse qu’il livre de l’omniprésente dialec­tique entre ressem­blance et nou­veauté s’articule à celle de la chronolo­gie itéra­tive à laque­lle obéit l’histoire ain­si qu’à la topogra­phie lit­téraire où s’ancre le réc­it. Tout en affil­iant Roden­bach aux cré­pus­cu­laires que furent Bar­rès, D’Annunzio, Rilke, Zweig ou Mau­clair, Berg rap­pelle en effet à quel point « les villes mortes ou mourantes men­acées par l’eau noire, les palais aban­don­nés envi­ron­nés de plans d’eau stag­nante, les petites cités de province prostrées dans le silence ou l’oubli, les villes tombeau et les “Thulés des Brumes” con­stituent la géo­gra­phie priv­ilégiée de l’imaginaire fin de siè­cle ».

Au final, Bruges-la-Morte se révèle un prisme visuel, sonore, olfac­t­if, tac­tile, sen­si­ble – bref la réal­i­sa­tion romanesque des principes synesthésiques chers à Baude­laire – nous per­me­t­tant de men­er une expéri­ence lit­téraire unique que l’on se plaît à recom­mencer sans fin… parce qu’on sait qu’elle est irre­pro­ductible.

♦ Espace Nord pro­pose un dossier péd­a­gogique autour de Bruges-la-Morte