Le canon gronde, la cloche sonne

Fran­cis ANDRÉ, Les affamés, Neufchâteau, Weyrich, coll. « Regains », 2016, 133 p., 12.5 €   ISBN : 9782874893988

andreLes affamés, de Fran­cis André, a été pub­lié pour la pre­mière fois en 1931 à Paris, à la Librairie Val­ois, réédité en 1985 par les Éd. L’Ar­doisière et W’Al­lons-Nous?, et est à nou­veau disponible grâce aux édi­tions Weyrich qui le pro­posent dans leur belle col­lec­tion Regains. Regains, un mot qui évoque Giono, sont ces herbes qui repoussent après une fauche et désig­nent par exten­sion la renais­sance d’un intérêt en som­meil… Leur col­lec­tion si bien nom­mée se con­cen­tre donc sur des textes édités autre­fois, par­fois oubliés, mais tou­jours dignes d’intérêt.

Après avoir accueil­li un pre­mier titre, Au pays de mon père, d’Omer Mar­chal, les ini­ti­a­teurs de la col­lec­tion Regains ne pou­vaient être mieux inspirés en pro­posant un roman de Fran­cis André, par­fois qual­i­fié de poète paysan, en référence aux titres de son œuvre poé­tique et à sa biogra­phie. Né en 1897 de petits pro­prié­taires ter­riens, il quitte l’école à… 11 ans pour aider aux travaux des champs. Auto­di­dacte, il s’engage en lit­téra­ture pro­lé­tari­enne, rejoint des mou­vances social­istes et est aveuglé par les dérives fas­cistes d’Henri De Man dans les années trente, ce qui lui vau­dra une con­damna­tion à trois ans de prison et la vente de ses ter­res. L’écrivain pro­lé­tarien devient, notam­ment, bûcheron pour vivre.

C’est pré­cisé­ment autour d’un groupe de bûcherons que s’ouvre le roman Les affamés. Ces pre­mières pages plon­gent d’emblée dans un univers rude, vir­il, nour­ri d’une sorte de fra­ter­nité mâle, en butte et en lutte avec une nature sauvage mais respec­tée. Aux coups de haches, répond la voix d’un canon. Déjà guerre et paix se côtoient. Et le chapitre se ter­mine sur le départ des jeunes hommes en dépor­ta­tion.

Fran­cis André s’inspire de sa déten­tion au camp de Cas­sel durant l’hiver 1916–1917 pour décrire le quo­ti­di­en lugubre de ces déportés dans la force de l’âge que la fatigue, le froid, la faim, la soif, le vent, les mal­adies, les fièvres vont détru­ire à petit feu. À cette dégra­da­tion physique s’ajoutent de lents effon­drements intérieurs qui vont les réduire à une irrémé­di­a­ble ani­mal­ité. La saleté, les puan­teurs, la nuit, le vent, le gel, les rav­ages de la dysen­terie sont coulés dans une écri­t­ure physique, qui essaie de matéri­alis­er tous ces enne­mis de l’homme avec une force expres­sive rare. Comme lorsque l’écrivain évoque la nuit qui « s’en vint rôder la nuit sur les collines ». Ou « le tra­vail de la bûcheronne noire » quand il se sou­vient de la lente ago­nie d’un com­pagnon à ses côtés.

Le paysan et le déporté cohab­itent, la guerre et la paix se parta­gent l’espace, le canon gronde et la cloche sonne, la destruc­tion rivalise avec la vie sim­ple, « l’une endort et l’autre tue, dit quelque chose au fond de moi. » Dans cette con­fronta­tion de forces con­traires, Fran­cis André a mis sa force nar­ra­tive au ser­vice de la mémoire des hommes.

Michel Tor­rekens

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