La présence envahissante de l’absente

Pierre MAINGUET, Le silence ne répond jamais, Acad­e­mia, 2017, 223 p., 22,50€/ePub : 16.99 €   ISBN : 978–2‑8061–0303‑1

mainguetNel­son Fer­rer, un pho­tographe de plus de 70 ans, revient dans la cap­i­tale de sa jeunesse après 40 ans d’absence. Le réc­it se déroule en 3 jours, entre­coupé d’extraits du car­net rouge de Nels, où il a con­signé métic­uleuse­ment tous les sou­venirs de son his­toire d’amour avec Iri­na. On com­prend peu à peu qu’il a fui sa ville natale et entre­pris l’écriture de son car­net après le décès de cette femme dont il est tombé fou amoureux à 20 ans.

Chaque soir j’avais ren­dez-vous avec nous. Il m’arrivait par­fois d’écrire chiche­ment ou au con­traire, de me laiss­er emporter par la joie de fal­lac­i­euses retrou­vailles lorsque je plongeais tête bais­sée dans un épisode drôle comme celui où je racon­te la pre­mière fois où nous avions fait l’amour tant bien que mal. J’étais alors l’objet de sen­ti­ments con­tra­dic­toires, d’une part heureux d’être arrivé à retrac­er avec assez de justesse ce que nous avions vécu et en même temps hor­ri­ble­ment mal­heureux puisque ces événe­ments ne seraient jamais plus que des sou­venirs dont j’étais le seul déposi­taire.

Il revient dans la ville de son enfance avec une cer­taine appréhen­sion, tout en étant habité par la cer­ti­tude d’être à sa place : ayant appris qu’il est atteint d’une grave mal­adie incur­able, il souhaite vis­iter une dernière fois cer­tains lieux et revoir les per­son­nes ayant mar­qué son exis­tence. Quand il aura accom­pli cela, il met­tra fin à ses jours. Pas très réjouis­sant, me direz-vous ? De fait, mais l’intérêt de l’histoire est ailleurs car Nel­son a décidé de vivre pleine­ment ses derniers moments, même les gestes quo­ti­di­ens.

Ce que je voudrais, c’est que les derniers jours que je vais pass­er sur cette terre soient gorgés de vie et qu’elle débor­de, qu’elle défer­le, me pénètre par tous les pores de la peau. Je voudrais m’inonder d’existence, d’êtres, de choses. Je voudrais un feu d’artifices de présences et de sen­sa­tions. Je voudrais que mes derniers moments flam­boient dans ma mémoire avant que je dis­paraisse. Voilà ce que je veux m’offrir, et rien ne m’en dis­traira main­tenant que le décompte est amor­cé.

Nous suiv­ons son mono­logue intérieur avec facil­ité, tant le style est flu­ide, tein­té de petites nuances d’autodérision assez touchantes (« Puis, mon regard glisse vers le bas et j’aperçois mon sexe émergeant d’une touffe de poils grison­nants. Tiens, qui voilà ! Dif­fi­cile de te reprocher ta dis­cré­tion, vieux ban­dit ! C’est la grève générale ! »).

On décou­vre le passé de Nel­son par bribes : la sépa­ra­tion de ses par­ents qu’il a très mal vécue, ses pre­miers émois amoureux, sa ren­con­tre avec Iri­na et puis et surtout, sa dif­fi­culté de vivre après son décès, son absence de désir, sa peur de vivre aus­si. Il relate ses sou­venirs avec douleur et ten­dresse, mât­inées d’une cer­taine résig­na­tion, mais c’est sans compter sur le pou­voir de la vie, qui fait sur­gir dans son exis­tence une Esther au car­ac­tère bien trem­pé et un Cap’taine Phi­lo aux gross­es lunettes. Et voilà Nels touché par une étin­celle, toute petite, mais une étin­celle quand même…

Le silence ne répond jamais est un roman doux et intimiste, où nous décou­vrons avec ten­dresse la vie d’un per­son­nage authen­tique, à qui il aura fal­lu presque toute une vie pour appren­dre à aimer. Une belle invi­ta­tion à la bien­veil­lance face aux fragilités de l’être humain.

Séver­ine Radoux