L’aventure, c’est l’aventure !

Ghislain COTTON, Itinéraire d’un voyou, Murmure des soirs, 2017, 265 p., 20€, ISBN : 978-2930657-34-9

cotton.gifC’est « le récit […] d’une tranche de vie passée dans ce monde de voyous qui, pour survivre, nous oblige à nous faire voyous à notre tour. À moins de rester pieds et mains liés par notre morale que les plus rusés nous imposent pour ne pas nous trouver sur leur chemin pourri ». C’est le récit d’Adrien de Bucy, né Debucy le 4 juin 1951, « quelques semaines avant qu’un gamin ne saute de l’uniforme de boy-scout dans celui de roi des Belges ». Son père, l’honorable Auguste, était juge de profession ; un sacerdoce pour cet homme à l’austérité bornée, qui sanctionnait avec fermeté la moindre incartade des justiciables, aussi bien au sein du Palais de Justice que sous son toit. Quant à sa mère, la douce et belle Sabine, toute pétrie de convenances catholiques et de pathologies imaginaires, elle couvait ses deux fils d’une affection inquiète. Non, Adrien n’était pas l’unique enfant de ce foyer bourgeoisement étouffant, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il n’était pas seul : son fayot de frère et lui ne partageaient rien, si ce n’est la génétique.

À lire : extrait d'Itinéraire d'un voyou

Très vite, Adrien acquit l’intime conviction de ne pas être à sa place, en premier lieu dans cette maisonnée infernale pavée de bonnes intentions : « un sentiment étrange dominait ma vie. Celui, tout simple, de n’être “pas dans le coup”. Je me voyais né au bord de quelque chose. À la marge. Autour. Ou ailleurs… Comme on voudra. » En vain, ses parents et ses maîtres tentèrent de redresser la mauvaise herbe et de l’entortiller à de ternes tuteurs moraux. Mais le chenapan rétif aux carcans cultivera plutôt le repli, la discrétion et la duplicité, rhizomes de sa vie solitaire. C’est pourquoi il s’écartera des sentiers battus de sa classe sociale, et préfèrera toujours les chemins de traverse et les pistes brouillées.

« L’aventure, c’est l’aventure ! », tel aurait pu être le credo de celui qui écrivait : « Ce soir, je serai mort. Ou peut-être demain, je ne sais pas. Ou une autre fois. Un jour, en tout cas… D’ici là, je continuerai à fuir l’ennui. Après, c’est sans doute de moi que je m’ennuierai. » Après des humanités où il ne se distingua que par son esprit frondeur, il suivit une année en pointillés à la Faculté de Droit (pied de nez délibéré au paternel). Il mit cette période notamment à profit pour peaufiner son éducation sexuelle par des lectures éducatives telles qu’Histoire d’O et Le Con d’Irène, et des travaux pratiques réguliers. Il rencontra également au Méphisto, un club d’initiés un peu louche, Oswald Zaperlo et sa fiancée Ada, « deux êtres imaginatifs, volontiers truqueurs et peu enclins aux rigueurs de la critique historique » qui le prirent sous leurs ailes et le familiarisèrent aux us et coutumes du milieu interlope. Commença alors pour le jeune poulain une chevauchée fantastique, au cours de laquelle il rencontra l’Amour sous les traits de l’énigmatique Flora, multiplia les conquêtes, traversa les frontières, côtoya le gratin et le fretin, se lia à des personnages extravagants, fit place nette, s’évapora et tira sans cesse son épingle du jeu, avec malice et panache ! L’aventure, vous disait-on !

Cet ouvrage s’inscrit dans un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, celui où les rencontres avaient lieu à la faveur du hasard (ou pas), les réseaux n’avaient rien de virtuel, les nouvelles se recoupaient grâce aux entrefilets dans les journaux ou à des discussions dans les salons mondains, les sombres arrière-boutiques ou les patelins reculés. En bref, celui d’avant la modernité communicationnelle. Les écrivains, à l’instar d’Adrien, maniaient la plume (sans risque de plantages d’ordinateur, ni de virus troyens hautement dévastateurs) et se soumettaient aux appétits de la Renarde : « Je sais ce que cette renarde échappée de son terrier d’ébonite a derrière la tête. Une tête évasée jusqu’à l’entaille rusée des yeux pour se resserrer sur le museau en triangle. Celui de la prédatrice en quête de poules à saigner. »

Les amateurs d’érudition et les nostalgiques se régaleront à chacune de ces pages où les références se bousculent, qu’elles soient cinématographiques, historiques, anecdotiques, littéraires, picturales, philosophiques et autres. Et ceux qui savourent la langue française comme un bonbon acidulé ne seront pas en reste car le style de Ghislain Cotton est aussi infatigable que le protagoniste qui l’incarne : jeux de mots, variations de registres et pirouettes langagières foisonnent. Accrochez-vous ou laissez-vous emporter ; l’Itinéraire d’un voyou défrise, assurément !

Samia Hammami