Un délire calme, diffus et incohérent

André BÉNIT, Char­lotte princesse de Bel­gique et impéra­trice du Mex­ique (1840–1927), Historic’one Edi­tions, 2017, 218 p., 20 €, ISBN : 978–2‑912994–62‑4

bénitUn des­tin qui a soulevé beau­coup de curiosité, c’est celui de Char­lotte de Bel­gique (1840–1927) dont la longue vie som­bra très tôt dans la folie. Elle la ter­mi­na dans le calme d’un délire instal­lé, mais dans un état physique rel­a­tive­ment sta­ble et con­stant. Nom­bre  d’études, com­men­taires ou his­toires fig­urent par­mi les références bib­li­ographiques du dernier ouvrage en date qui lui est con­sacré par André Bénit, pro­fesseur à l’Université Autonome de Madrid. Char­lotte princesse de Bel­gique et impéra­trice du Mex­ique  s‘inspire en effet des plus récentes recherch­es his­toriques et psy­chi­a­triques con­cer­nant cette princesse, un ouvrage com­men­té ain­si dès sa pre­mière de cou­ver­ture : un con­te fées qui tourne au délire. Ce qui se con­firme au regard d’un bref résumé.

Char­lotte est la petite-fille de Louis-Philippe, la fille chérie de Léopold Ier, la cou­sine de la reine Vic­to­ria. Elle devient archiduchesse d’Autriche à la suite de son mariage avec Max­im­i­lien de Hab­s­bourg et impéra­trice du Mex­ique à l’âge de 24 ans. Elle est aus­si la sœur de celui qui devien­dra Léopold II. Max­im­i­lien est nom­mé gou­verneur de Vénétie-Lom­bardie par son frère François-Joseph qui met­tra pour­tant fin à sa charge. Ce  séjour n’excédera pas la défaite de Magen­ta et de Solferi­no en 1859, met­tant fin à la présence de l’Autriche en Ital­ie, et le cou­ple se retire à Mira­mar, près de Tri­este. Mais les feux d’un empire nou­veau bril­lent et ils quit­tent l’Europe pour le trône du Mex­ique qui plaît peut-être davan­tage à Char­lotte qu’à son mari. Les années mex­i­caines sont finale­ment assez brèves : elle ren­tre en Europe en 1866 et d’abord à Paris pour plaider la cause mex­i­caine auprès de Napoléon III. Elle y affronte une fin de non-recevoir. De même, peu après, lors de sa requête à Rome auprès du Pape Pie IX : deux entre­vues dont l’échec sera pénible­ment vécu.

Selon les témoignages d’époque, elle a man­i­festé dès le Mex­ique, pen­dant la tra­ver­sée et surtout au moment du retour, des ten­dances para­noïdes, notam­ment l’effroi devant cer­taines nour­ri­t­ures ou bois­sons, la peur d’être empoi­son­née, la cer­ti­tude d’être une cible, sans par­ler d’une secrète absence d’entente con­ju­gale véri­ta­ble avec Max­im­i­lien qui aurait précédé…

Mais l’auteur fait référence à des sources plus récentes et notam­ment à l’étude du psy­chi­a­tre Émile Meurice, Char­lotte et Léopold II de Bel­gique. Deux des­tins d’exception entre his­toire et psy­chi­a­trie (2005), selon qui les trou­bles remon­teraient aux remaniements du psy­chisme dès l’enfance. Les travaux de l’historienne Dominique Paoli, L’impératrice Char­lotte. « Le soleil noir de la mélan­col­ie » (2008) et de la psy­ch­an­a­lyste Coralie Vankerk­hoven, Char­lotte de Bel­gique : une folie impéri­ale (2012) qui ont pour l’une accès à des archives inédites et pour l’autre à la total­ité de la cor­re­spon­dance de la princesse, ont mis plus récem­ment en lumière la longue péri­ode qui va du retour de Mira­mar, lieu de la retraite for­cée,  à Brux­elles, et jusqu’à la fin de Char­lotte. En rai­son des trou­bles déjà très remar­qués par ses proches et ses médecins, Léopold II prend la déci­sion et c’est la reine Marie-Hen­ri­ette qui accom­pa­gne son retour au pays où on lui cache l’exécution de Max­im­i­lien en 1867 par les hommes de Ben­i­to Juarez. Elle séjourn­era suc­ces­sive­ment à Ter­vueren, Laeken, puis de nou­veau à Ter­vueren, palais quit­té après un incendie, avant de ter­min­er sa vie au château de Bou­chout. La péri­ode dite de délire épis­to­laire se situe en 1869.

L’ouvrage d’André Bénit est d’une lec­ture pas­sion­nante et débor­de de références autorisées. L’auteur est spé­cial­iste des recon­sti­tu­tions his­toriques, étu­di­ant tout par­ti­c­ulière­ment  l’interprétation que s’autorisent les écrivains. Il est par ailleurs l’auteur d’une thèse sur la présence de la Guerre d’Espagne dans les let­tres belges fran­coph­o­nes.

Jean­nine Paque