Liliane Schraûwen, une écriture de proximité

Lil­iane SCHRAÛWEN, À deux pas de chez vous, Zel­lige, coll. “Vents du Nord”, 2017, 190 p., 18,50 €, ISBN : 978–2‑914773–77‑5

schrauwenComme elle l’a elle-même noté dans la notice auto­bi­ographique de son blog, Lil­iane Schraûwen mène une exis­tence pétrie de lit­téra­ture, que ce soit sur le plan pro­fes­sion­nel – n’a‑t-elle pas exer­cé les métiers de « cour­riériste, jour­nal­iste, cor­rec­trice, direc­trice de col­lec­tion chez Marabout, bib­lio­thé­caire, coach lit­téraire, “nègre”, enseignante » ? – mais surtout au fil d’une œuvre qui s’enrichit avec régu­lar­ité, là d’un roman, ici d’un recueil de pros­es plus brèves, ailleurs de « chroniques » sur les grandes affaires crim­inelles belges….

Les nou­velles qui com­posent À deux pas de chez vous se situent à la con­flu­ence de son dou­ble attrait pour l’écriture de fic­tion con­cise et le fait divers. Cha­cune des his­toires se voit en effet précédée d’un arti­cle, façon entre­filet de jour­nal, con­tenant en germe tous les élé­ments de sa pos­si­ble mise en fic­tion. Dès lors, le réc­it qui suit est une sorte d’expansion lit­téraire, dont la plus-val­ue réside dans l’éclairage indi­rect, toute­fois par­faite­ment révéla­teur, ain­si apporté aux infor­ma­tions brutes. Le point de vue adop­té peut vari­er d’une nou­velle à l’autre, ce qui con­fère à l’ensemble une appré­cia­ble dynamique nar­ra­tive.

Si les détails factuels d’un cas, d’un inci­dent, d’un crime, d’une mort inex­pliquée nous sont livrés d’emblée, ce n’est pas sans un cer­tain vibra­to, qui décale le dis­cours. « Morte de froid dans son jardin » est assez exem­plaire de ce proces­sus orig­i­nal. Avant d’évoquer la décou­verte du corps de Marie, déjà pris de rigid­ité cadavérique, par son voisin, et les vaines ten­ta­tives des sec­ours appelés d’urgence pour la ranimer, un para­graphe nous apprend que « Les flo­cons tombaient dru lorsque Marie est sor­tie dans son petit jardin. Elle a posé un plas­tique sur sa chaise longue et s’y est instal­lée. Pour oubli­er le froid, elle a bu quelques ver­res de por­to, en regar­dant tomber les flo­cons ». Cette écri­t­ure en ligne claire ne s’apparente pas com­plète­ment à l’objectivité req­uise par l’écriture de presse. Elle ménage déjà des échap­pées vers l’émotion, ce que con­firmera le trag­ique mono­logue intérieur dans lequel nous nous immisçons et qui nous per­me­t­tra de relire les moin­dres gestes posés dans la « nov­el­ette » ini­tiale.

Il en ira de même pour le des­tin funeste du cri­tique lit­téraire Jean-Auguste Lenoir, poignardé en pleine soirée d’inauguration de la Foire du Livre de Brux­elles ; de l’Académicien Hégésippe Pier­rard, dont on appren­dra dans quelles cir­con­stances il a per­du le man­u­scrit unique de son dernier opus dans l’aéroport de Zaven­tem ; ou encore  de ce J.-M. Z., fonc­tion­naire ayant bas­culé dans la pré­car­ité et dont l’agonie en pleine rue n’aura pour témoin qu’une femme mys­térieuse qui lui souhaite de met­tre tout son temps à tré­pass­er, « le temps de con­naître l’enfer ».

Dans ces nou­velles, les rôles du sup­pli­cié et du bour­reau s’inversent ou se con­fondent, et l’on pénètre dans la vérité d’individus à l’âme qui se met à saign­er bien avant qu’ils aient com­mis leur for­fait… ou en soient la vic­time. Et c’est parce que cha­cun d’entre nous peut avoir vécu les affres de l’indifférence ou l’injustice du hasard que nous les recevons en toute prox­im­ité.