Liliane SCHRAÛWEN, Errances de nuit, Bleu d’encre, 2024, 98 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930725–78‑9
Liliane Schraûwen a passé son enfance en Afrique – l’une ou l’autre allusion en témoigne dans ce recueil de poèmes qui s’ajoute à une bibliographie déjà bien fournie (romans, nouvelles, poèmes, récits historiques, littérature pour la jeunesse). Enseignante, elle a aussi exercé divers emplois dans les métiers du livre. La question des mots est dès lors essentielle, car ils sont un chemin vers l’écriture, qui a une fonction mémorielle. Ils représentent également un viatique pour déjouer l’absurdité et la vacuité de toute existence réduite à sa part muette et transitoire. Amulettes, étoiles dans la nuit, compagnons du rêve, passeurs d’émotions et panseurs des plaies qu’en chaque être humain le temps dépose, à travers les péripéties de la grande ou de la petite Histoire. Les mots surgissent, ils viennent d’un arrière-fond de l’être : Continuer la lecture





Vingt-six récits, vingt-six personnages évoluant sur vingt-six heures, le tout en 146 pages. Ce recueil de nouvelles tient du défi et il se déroule à la façon d’un relais narratif dont seuls les titres, qui évoquent les prénoms des protagonistes de A à Z, séparent les séquences qui s’articulent comme si les hommes et les femmes qui s’y succèdent – en respectant l’alternance des genres — se passaient le témoin. Dans cette prouesse technique, c’est l’autrice qui reste aux commandes, elle survole les univers successifs à la façon d’un drone muni d’une caméra. Chaque séquence adopte le point de vue du personnage qui lui donne son titre, détaille la manière dont il perçoit les autres. Ce choix narratif présente l’avantage certain de mettre en face-à-face, dans une succession rapide (les séquences couvrent de 3 à 6 pages), le regard de chacun, les intentions poursuivies, ce qu’il dissimule aux autres et ensuite la façon dont ses actes, paroles et attitudes sont perçus.
Frissons nerveux, étourdissements, syncope. Tels étaient les manifestations du mal appelé « petite mort » à l’époque d’Ambroise Paré. Celle-ci donnait en quelque sorte un aperçu de l’absence totale dans laquelle plonge la « grande », elle définitive (du moins, officiellement). Cette disjonction neuronale a par la suite été pénétrée par le langage érotique pour n’envelopper que la rupture de conscience, le hiatus de contrôle, l’électricité disruptive qu’est l’orgasme.
Si écrire, c’est entre autres faire parler les pierres, alors, le dernier recueil de Liliane Schraûwen est une gemme délicate polie par la gouge des mots. Mais les pierres ne sont pas toujours précieuses. Elles le deviennent après que l’on a redonné vie aux vestiges, après avoir fait renaître leur mémoire, après avoir allégé cette « masse lourde de dure pierre » comme pour en extraire la vie.
Comme elle l’a elle-même noté dans la notice autobiographique de son blog, Liliane Schraûwen mène une existence pétrie de littérature, que ce soit sur le plan professionnel – n’a‑t-elle pas exercé les métiers de « courriériste, journaliste, correctrice, directrice de collection chez Marabout, bibliothécaire, coach littéraire, “nègre”, enseignante » ? – mais surtout au fil d’une œuvre qui s’enrichit avec régularité, là d’un roman, ici d’un recueil de proses plus brèves, ailleurs de « chroniques » sur les grandes affaires criminelles belges….
Dépressions, burn-out, troubles obsessionnels compulsifs, moments d’égarement, angoisses, traumatismes, insomnies… les tourments de l’âme sont légion. Thomas est un jeune psychologue. Il a ouvert son cabinet dans une maison qu’il a entièrement rénovée et a pu se créer en quelques années une clientèle et une solide réputation. Nous suivons l’une de ses journées quotidiennes : le lever du lit et la douloureuse séparation avec Alexia, sa compagne depuis près d’un an, la plongée dans ses notes et dossiers, les rendez-vous du lundi qui s’enchaînent, l’irrésistible envie d’en avoir fini avec cette journée, de retrouver sa moitié, de partager un peu de temps libre avec elle. Les patients de Thomas défilent et ne se ressemblent pas. L’un est un exécrable personnage qui ferait bien de se remettre en question. Un autre souffre de ne pas être à la hauteur au regard de ses parents. L’un est rattrapé par son passé et les images d’épouvante et de guerre qui le hantent. Une autre a développé une maniaquerie incommensurable… Chacun vient chercher une issue à ses problèmes, une réponse, un traitement, une oreille attentive ou simplement un peu de réconfort. Thomas voit des avancées évidentes avec certains. D’autres se montrent plus coriaces. C’est le cas de Madame Favereaux, sa dernière patiente du lundi.
Ailleurs. Un titre qui fait rêver. Loin d’ici, le ciel ne serait-il pas plus bleu, l’horizon plus vaste, appelant les découvertes, les hasards heureux, l’envol des possibles ?