Patrick Lowie. L’onirisme comme un des Beaux-Arts

Patrick LOWIE, Next (F9), 111 por­traits oniriques, Les Chroniques de Mapuetos n°4, Ed. P.A.T., 2017, 186 p., 18 €, ISBN : 978–2‑930959–03‑0

lowie_nextPlaçant l’écriture à hau­teur du rêve, élisant le roy­aume onirique en voie royale des mon­des alter­nat­ifs, Patrick Lowie use du verbe comme d’un chaman. Dans la lignée du sur­réal­isme, sa pra­tique hal­lu­cinée et méthodique des rêves pro­duit cent onze por­traits oniriques tracés à par­tir d’un songe que lui con­fient les per­son­nes con­nues ou non qu’il sol­licite. Patrick Lowie bâtit une œuvre aux con­fins des univers qui bifurquent de Borges et d’une expéri­ence des ver­tiges, des dédou­ble­ments. Les polar­ités du réel et de la fic­tion, des états con­scients et des brumes d’Hypnos per­dent leur con­tour, sont sujettes à des ren­verse­ments au terme desquels le fic­tif s’avère por­teur d’un sur-réel tan­dis que la réal­ité se dis­sipe en brumes. Au tra­vers des évo­ca­tions de David Gian­noni, Dolorès Oscari, Chris­to Dat­so, Isabelle Wéry et de cent sept autres, l’auteur nous délivre des clés d’intelligibilité, décou­vre des portes secrètes qui, par l’aiguillon d’un imag­i­naire en roue libre, approchent des zones insoupçon­nées que recèle chaque être. Grand sor­ci­er en quête de cor­re­spon­dances, voy­ageant dans le passé et les réal­ités par­al­lèles, Patrick Lowie con­voque morts et vivants sur une même scène où les lois com­munes n’ont plus cours.

Les réc­its oniriques qu’il a recueil­lis de cent onze per­son­nal­ités sont autant d’indices, de dépôts qu’il con­ver­tit en pas­sages ini­ti­a­tiques. Par le détour de l’imagination et des synesthésies, par des épreuves de désax­age spa­tio-tem­porel, il capte des scènes nucléaires, des miroirs qui réver­bèrent des facettes inat­ten­dues des cent onze per­son­nal­ités. Un poète tra­verse les murs de la langue comme il cir­cule dans le ven­tre des siè­cles. Vir­tu­ose de la mise en abyme, Patrick Lowie inscrit ces por­traits dans sa chronique du ter­ri­toire de Mapuetos. « Une ville qui n’existe pas dans un pays qui n’existe pas » : la déf­i­ni­tion de Mapuetos, ce lieu mys­térieux décou­vert par un poète dénom­mé Marceau Ivréa, doté d’un vol­can « cracheur de mots », se trans­late à l’aède Lowie, scribe ramenant de l’ailleurs des éclats de voix qui creusent une ligne ésotérique sous le niveau exotérique des faits. L’auteur tire un por­trait comme on tire les cartes au tarot ; il déboîte l’agencement du réel en lisant entre les plis de l’invisible, en déchiffrant à l’arrière des êtres le théâtre de leurs pul­sions, de leurs tribus d’esprits.


Lire aus­siPatrick Lowie, Marceau Ivréa et la mon­tagne fic­tive de sagesse


Pas d’analyse psy­chologique mais une écri­t­ure qui est céré­monie et transe, pas de descente dans le petit tas de secrets de chaque moi, pas de lit­téra­ture œdip­i­enne mais une errance dans la langue des grands rêveurs, des buveurs d’absolu. Lire l’autre, c’est aus­si se lire soi au tra­vers de l’altérité. L’autre logique, la fécon­da­tion de la rai­son par l’ésotérisme et le non­sense don­nent à percevoir des dimen­sions occultées par l’empire du bon sens. Dans le por­trait de Brigitte Nsie, l’auteur cite René Char : « Les mots qui vont sur­gir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux ». En lui con­fi­ant des bribes de rêve et même en refu­sant de les lui livr­er (le geste de sous­trac­tion libère ce qu’il tait, divulgue un symp­tôme, une langue), nous ne sommes plus sans savoir désor­mais que Patrick Lowie  sait de nous des choses que nous ignorons de nous-mêmes. Si le chaman est l’ « anom­al » (Deleuze) qui, descen­dant en l’autre, fait l’expérience d’un devenir qui le méta­mor­phose, nul doute que Patrick Lowie soit une créa­ture chamanique.

Véronique Bergen