Ceux qui sont restés groupies…

Arnaud DE LA CROIX, Ils admi­raient Hitler. Por­traits de 12 dis­ci­ples du dic­ta­teur, Racine, 2017, 160 p., 19,95 €, ISBN : 9782390250142

de la croix ils admiraient hitler.jpgDouze : le chiffre n’a cer­taine­ment pas été inno­cem­ment arrêté par Arnaud de la Croix, expert ès con­nais­sances ésotériques et sym­bol­iques. La galerie d’admirateurs d’Hitler qu’il rassem­ble a en effet tout de la cohorte de dis­ci­ples, si dis­per­sée et éclec­tique soit-elle. Bien sûr, l’entreprise aurait pu être plus ambitieuse, mais la vigueur des por­traits et la force d’analyse s’en seraient alors trou­vées délayées. Arnaud de la Croix a préféré miser sur une sobriété davan­tage éclairante quant aux moti­va­tions de l’engouement, quand ce n’est de la pas­sion, que déclen­cha le Führer auprès de per­son­nal­ités ô com­bi­en dif­férentes.

Ils sont français, éta­sunien, ital­ien, belge, alle­mand, anglais, arabe ; nés entre les années 1850 et l’aube du XXe siè­cle ; avi­a­teur, cinéaste, écrivain, théolo­gien, grand Mufti, philosophe ou encore… dic­ta­teur à leur tour ; et sur cha­cun de ces par­cours, qui ne lais­sait pas néces­saire­ment présager une dérive vers l’allégeance au total­i­tarisme, se dres­sa à un moment la sil­hou­ette de celui qui incar­ne le Mal absolu.

Bien sûr, un anti­sémitisme de fond facilite leur adhé­sion aux thès­es nazies et rend pour ain­si dire naturelle leur croy­ance dans le car­ac­tère prov­i­den­tiel d’Hitler pour régler la « Ques­tion juive ». Le cas Hen­ry Ford est à cet égard éton­nant, dans la mesure où ce sont cer­taine­ment les qua­tre vol­umes de The Inter­na­tion­al Jew, manière de réécri­t­ure des Pro­to­coles des sages de Sion qu’il pub­lie entre 1920 et 1922, qui inspireront plusieurs chapitres de Mein Kampf. Un por­trait de l’industriel aurait même trôné dans le bureau d’Hitler, thu­riféraire de la Ford T, et un lourd soupçon de finance­ment de la NSDAP via des fonds provenant de Detroit sub­siste encore aujourd’hui par­mi les his­to­riens. Aucun doute par con­tre quant au rôle joué par la fil­iale de la Ford Motor Com­pa­ny dans la con­struc­tion de camions pour la Wehrma­cht. Le ren­voi de balle est logique : Ford se mon­tr­era très élo­gieux par rap­port à la lutte con­tre le chô­mage menée en Alle­magne de l’époque et se serait bien vu ser­rer la main à son mod­èle en poli­tique sociale, au con­grès de Nurem­berg de 1939, si l’histoire n’en avait décidé autrement…

La présence de deux autres Améri­cains dans l’ouvrage révèle que l’aura d’un homme peut s’exercer sur des tem­péra­ments antipodiques, et à des degrés très vari­ables. Il y a d’une part Charles Lind­bergh, homme d’action à la vie tumultueuse et meur­trie par la mort trag­ique de son bébé en 1932, véri­ta­ble incar­na­tion de l’Amer­i­can way of life, qui ren­con­tr­era Hitler dans le con­texte des Olympiades de Berlin en 1936. C’est prin­ci­pale­ment la men­ace sovié­tique qui le poussera à voir en Hitler un rem­part à la déca­dence glob­ale de l’Occident. Ce type de dis­cours per­dur­era davan­tage dans les pro­pos de l’aviateur que sous la plume de l’écrivain Love­craft, dont la haine judéo­phobe sera un moment en phase avec celle de l’Allemagne de 1933 et lui fera même écrire à l’époque qu’Hitler, tout grotesque et bar­bare fût-il, était « pro­fondé­ment sincère et patri­ote ». Une opin­ion que le créa­teur du Mythe de Ctul­hu, réac­tion­naire authen­tique dou­blé d’un supré­maciste blanc, ne maintint pour­tant pas jusqu’au bout d’une exis­tence qui, de toute façon, s’acheva en 1937, bien avant les grandes con­fla­gra­tions et les hor­reurs de l’Holocauste. Le Duc de Wind­sor et ex-roi d’Angleterre Edouard VIII, lui, les vécut et leur survé­cut, pour­tant il s’estimait en droit de déclar­er, dans un entre­tien privé : « [Hitler] killed only six mil­lions of them. He didn’t fin­ish the job ».

Pas ques­tion de par­ité dans cet ensem­ble ; bien que de nom­breuses études aient démon­tré que la bar­barie n’avait pas de sexe, il reste clair que la célébrité à l’époque reste l’apanage des mâles. L’exception la plus notable demeure Leni Riefen­stahl, dont on con­naît la place priv­ilégiée qu’occupent ses longs métrages (grandes mess­es du Reich, exploits des dieux du stade) au sein de l’usine à pro­pa­gande que fut le ciné­ma nazi. Ain­si Mick Jag­ger avait paraît-il vision­né plus de vingt fois Le Tri­om­phe de la Volon­té, et Andy Warhol n’était pas indif­férent à l’esthétique de « la Riefen­stahl », comme la nom­mait Hitler. Entre eux deux rég­nait un mys­térieux mag­nétisme,  que la réal­isatrice expli­quait en ces ter­mes à La Revue belge en 1939 : « Vous croyez qu[‘]Hitler est fou, san­guinaire et fana­tique. Vous devriez le voir la nuit, à son bal­con, admi­rant le ciel étoilé, par­lant de Wag­n­er, sans un mot sur la poli­tique… […] Lorsque que quelque chose l’émeut, il a des larmes dans les yeux, mais l’instant d’après il est mécon­naiss­able dans sa fureur. Il par­le sans arrêt, mais ne dis­cute jamais ».

Moins que ses tal­ents d’orateur, c’est aus­si « la couleur et la tristesse des yeux d’Hitler » qui frappe l’écrivain et jour­nal­iste français Robert Brasil­lach, lorsqu’il l’entrevoit en 1937. Et Léon Degrelle, pré­ten­dant avoir reçu à l’oreille de la part de son Dieu vivant l’aveu qu’il aurait voulu ce fier Wal­lon pour fils, scrute à son tour « ses yeux clairs, si sen­si­bles, à la flamme sim­ple et ray­on­nante ». Une vision du monde, voilà au fond ce que partagèrent toutes ces indi­vid­u­al­ités avec leur idole, momen­tanée ou d’une vie ; un regard exalté de mau­vais démi­urge, ivre de dom­i­na­tion et, comble de l’abjection, imper­méable à la pitié.