Sur la trace des non-dits

Michel JOIRET, avec la col­lab­o­ra­tion de Noëlle LANSVoy­age en pays d’écriture, Avant-dire de Pierre Mertens, M.E.O., 2017, 500 p., 25 €/ePub : 14.99 €, ISBN : 978–2‑8070–0140‑4

joiret voyage en pays d ecriture.pngIl existe entre un livre et son auteur un espace d’exploration lit­téraire que Michel Joiret appelle en col­lab­o­ra­tion avec Noëlle Lans, « Voy­age en pays d’écriture ». Le principe en est cristallin : par­tir sur les traces des écrivains, là où ils ont com­mis leur œuvre et y décou­vrir ce que les sens de la présence sur place peu­vent offrir. C’est-à-dire les non-dits des auteurs et l’esprit des lieux d’écriture.

Depuis 1995, la revue Le Non-Dit, entre­prise com­pagnon­ique, guide ses lecteurs-voyageurs dans l’environnement des écrivains et fait « par­ler les pier­res qui leur ont servi de refuge ». Il en est ain­si du pre­mier col­loque à Epineuil-Le-Fleuriel où est située l’école d’Alain-Fournier, auteur du Grand-Meaulnes. Plusieurs con­vives s’y sont réu­nis pour mesur­er le livre aux lieux mais aus­si aux gram­mairiens belges.

De même en 1999 au Grand-Hôtel de Cabourg, « en front de mer, avec piano-bar et musique d’époque ! » pour divers­es lec­tures de l’œuvre-cathédrale de Mar­cel Proust. À lire toutes les inter­ven­tions d’alors, le verbe se lève et souf­fle tant que la plume se mon­tre absolue : on se demande si l’écriture de Proust émane de lui ou bien si c’est Proust qui émane de l’écriture ?

En 2000 aux refuges de Pierre de Ron­sard et de Pierre Loti, il est ques­tion d’un fil rouge reliant les ros­es sur les lieux des cimes amoureuses du pre­mier à « la lourde et odor­ante végé­ta­tion de Nagasa­ki » du sec­ond. Soit à l’instar de tout l’ouvrage, un fil de textes courts et autonomes ; éru­dits sans assom­mer.

Quelle somme juste­ment ! de témoignages, de recherch­es, de lec­tures, d’extraits, de cita­tions et d’anecdotes pour fonder ce livre de voy­ages qui se fondent en une déc­la­ra­tion de pas­sion pour la lit­téra­ture. Nous glis­sons la tête der­rière des rideaux vers les couliss­es de temps per­dus, dont seuls l’air et la let­tre peu­vent encore témoign­er.

Voy­ager en pays d’écriture donne faim et soif de tout lire des auteurs vis­ités, tant les fron­tières entre les livres devi­en­nent aus­si pré­caires voire absur­des qu’entre les pays, une fois que l’on est sur place. Un genre cepen­dant ressort de l’ouvrage, celui du roman­tisme, des­ti­na­tion en 2002 via Chateaubriand et George Sand.

Michel Joiret y fait l’aveu de son pro­pre roman­tisme : « Drôle de ques­tion pour une curieuse époque, la nôtre, où beau­coup se sait, où peu se sent, où tant d’émotions sont en jachères et où le non-dit des échanges gagne le ter­rain per­du des années… Déçus par les philosophes (anciens et nou­veaux), beau­coup se tour­nent vers des cul­tures et des reli­gions “éprou­vées” et sûres. »

« En 2003, Le Non-Dit pro­pose une ren­con­tre avec quelques écrivains belges étab­lis dans la cap­i­tale française, un pro­jet qui séduit une quar­an­taine de per­son­nes, prin­ci­pale­ment des enseignants. » En effet, le pro­jet en asso­ci­a­tion avec l’Enseignement du Hain­aut ne veut pas seule­ment inter­roger des fron­tières géo­graphiques, mais aus­si celles des élèves avec la lec­ture, à l’aide de leurs pro­fesseurs. His­torique, cul­turel, roman­tique, péd­a­gogique, tel est-ce de voy­ager en pays d’écriture.

Et ain­si de suite jusqu’en 2017 avec Aragon et Cocteau entre Mil­ly-la-Forêt et Saint-Arnoult-en-Yve­lines. L’index du livre compte 228 auteurs inter­pel­lés par une écri­t­ure soignée. Michel Joiret est man­i­feste­ment un grand amoureux, com­pul­sif et pas jaloux, qui aime comme un fou et invite avec ses col­lab­o­ra­teurs et inter­venants à admir­er, ador­er la lit­téra­ture.

Tito Dupret