Keguenne à la fortune du mot

Jack KEGUENNE, Échan­til­lon d’imposture, Élé­ments de lan­gage, 2017, 256 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930710–13‑6

keguenne échantillon d impostureVoilà bien qua­tre décen­nies que Jack Keguenne, ce bourlingueur de l’écriture visuelle regardée en miroir – gra­phie pour graphisme –, ce dérouilleur des mots – écrits au petit bon­heur la chance –, éparpille, dis­loque, dézingue le quo­ti­di­en des jours. Il agit sans s’assagir, en écrivant ardent, en écrivain érup­tif, en « con­cu­bin des dic­tio­n­naires », en poète colo­cataire des let­tres, celles qui for­ment des alpha­bets indociles et rétifs, « une broderie de let­tres qui fait tis­su de sens », plutôt que celles qui s’inscrivent dans les actes notar­iés des insti­tu­tions.

Aus­si l’attend-on tou­jours au tour­nant, se dis­ant que chez lui on trou­vera, une fois la mois­son et les tem­pêtes passées, une car­gai­son de poèmes où il aura, pour le plaisir et, par­fois, le déplaisir de vivre, four­gué aus­si bien le bon grain que l’ivraie. Tou­jours un peu sar­cas­tique en regard du monde qui bar­bote sous ses yeux, pas dupe de ce qui se trame à la sur­face des eaux calmes de l’ennui, pas igno­rant, non plus, qu’un poème n’est jamais qu’un poème, dans un espace-temps où l’hiver sera tou­jours plus proche que le print­emps. S’il se réjouit encore de la par­faite ligne d’un son­net de Baude­laire ou de Rim­baud, il lui fau­dra à lui, Keguenne, jamais « ne rester coincé dans un pli de la syn­taxe », et tou­jours au con­traire « rédi­ger en aval des plis ». Ceux du temps.

Et c’est bien ain­si que Jack Keguenne a bat­tu et rebat­tu les cartes à jouer, pour com­pos­er ce recueil de 612 pros­es brèves. Deux, trois, par­fois qua­tre cour­tes phras­es, puis on passe au texte suiv­ant. « Le chiffre n’a pas été choisi au hasard, je l’ai joué aux dés », lance-t-il, bravache, en ouver­ture. Mais plus loin, il est moins fier : « Me ren­dre compte com­bi­en mes doigts sont désac­cordés lorsqu’il s’agit de lancer les dés. » Donc : ne pas se fier aux sages apparences, avancer à pas comp­tés, se laiss­er sur­pren­dre par le para­doxe uni­versel du rien et du tout, qui seront matière à l’écriture, comme autre­fois on taquinait le gou­jon, sans atten­dre en bout de course le mir­a­cle pois­son­nier.

Avec Keguenne, nour­ri aux mânes de Chavée et de ses apho­rismes, il faut savoir « observ­er une minute d’insolence. » Il faut résis­ter « au min­istère des charges et de leurs lim­ites. » Il est ques­tion, aus­si, d’économiser ses réserves : « Du pain, ne prélever que ce qui est néces­saire au repas. » L’une des façons, mais pas la seule, de ne pas som­br­er dans la fébril­ité inutile qui agite les four­mil­ières envi­ron­nantes. Et ain­si « chercher à se main­tenir, au moins en sur­face », quand survi­en­nent les petits fra­cas ou les grands chu­cho­tis d’une époque aux qual­ités plus qu’incertaines : vaines, et sans lende­mains qui (dé)chantent.

Oui, lire les petites pros­es de Keguenne, c’est récolter du sable fin et des graviers blancs ou gris, c’est trou­ver dans sa poche des pépites qui, sou­vent, dis­ent le désar­roi, l’effacement, la pesan­teur, qui peu­vent ensevelir le saison­nier des mots. Mais la ritour­nelle n’aurait pas la saveur d’une madeleine rim­bal­di­enne, si ne s’activait soudain le désir fugace d’un ailleurs par­fois tout proche. La courbe d’une épaule, un par­fum de mus­cade qui traîne, la trace d’un chat qui passe, « l’ivresse du soleil atten­du »… quitte à ce qu’il s’avère être un « mirage qui t’illumine et te sup­porte. » La jouis­sance qui pro­duit ces textes courts vient de peu, mais elle naît tou­jours de la forme, con­cise, ferme, ajustée, par­fois abrupte, sans jamais se vouloir prophé­tique. À d’autres, les grandes envolées. Jack Keguenne atteint sa cible, avec la pré­ci­sion d’un haïku :

Rien à ajouter à un gel.
Sinon naître en hiv­er.
Un dimanche.

Pierre Mal­herbe