Un coup de cœur du Carnet
Luc DELLISSE, Parler avec les dieux, Éléments de langage, 2022, 70 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930710–22‑8
Il est des mots que le pluriel trivialise. La multiplication ne leur sied pas, ils y perdent leur jalouse exclusivité, leur pouvoir absolu. Mais s’appliquant à « Dieu », le pluriel permet de renouer avec une dimension singulière de la divinité : « C’est un sentiment diffus, un rêve, le souvenir d’un rêve ».
Les lecteurs de la poésie et des nouvelles de Luc Dellisse savent le rapport privilégié, amoureux même, qu’il entretient avec l’idée de risque. Ils en feront à nouveau l’expérience, avec un cran d’audace supplémentaire, en suivant le dialogue qu’il ose entamer avec « les dieux ». En païen ? L’étiquette a connu trop de démêlés avec le monothéisme pour être clairement définie, trop de déviances avec un ésotérisme tantôt folklorique, tantôt inquiétant, pour ne pas être disqualifiante. En artiste, alors ? Les artistes ont parfois de grandes difficultés à se quitter des yeux et redoutent que même l’invisible les éclipse. Les dieux sont rarement leur affaire. Continuer la lecture
L’enfant n’a pas été conçu non, ce n’était pas prévu, je n’ai jamais prévu beaucoup de choses. Prendre un sac, pour les courses, le nombre de culottes correspondant au nombre de journées plus deux, oui. Je n’ai pas conçu l’enfant. Avec l’enfant, il a tout fallu concevoir.
La narratrice, une photographe d’origine espagnole, revient sur son parcours parsemé d’embûches, ses relations, ses rencontres, sa carrière, ses années à Paris, à Durbuy, sa résidence d’artiste sur une île finlandaise… Elle nous prévient d’entrée de jeu : nous aurons besoin de tous les éléments pour bien comprendre son histoire. Le récit, qui n’est pas linéaire, vagabonde entre ses pensées. De digression en digression, nous apprenons qu’elle est en prison. Depuis sa cellule, elle entraîne le lecteur dans son récit afin de savoir ce qui l’a amenée là.
Collectionneur passionné de Rimbaud, père d’un Arthur de quatre ans, Rony Demaeseneer bâtit avec ce recueil de fragments, son propre Bateau ivre. Tel celui de Thésée, il le construit avec des souvenirs familiaux épars depuis Prague jusque Bruxelles. Cette ligne de huit cents kilomètres d’Est en Ouest, par-dessus le 50e parallèle, tisse son identité et son récit d’un fil à la fois géographique et généalogique ; de ses grands-parents à son fils, ultime destinataire de ce long poème très dense.
N’avez-vous jamais été totalement subjugué.e, emporté.e par un paysage ? Un lieu qui, d’un seul coup, semble vous envelopper entièrement et vous retenir au creux de son ventre. Un endroit qui vous reste dans la tête, qui continue inlassablement à vous appeler, de jour comme de nuit, qui, comme un amant terriblement envoûtant, vous attire à lui, vous caresse et vous absorbe. Bref, n’êtes-vous jamais tombé.e amoureux.se d’une vue, d’un paysage ou d’un monument, au point que tout le reste devienne futile, encombrant, décevant ? C’est ce qui arrive à la narratrice un peu perchée de Chambre avec vue.
« J’ai commencé un texte que j’ai intitulé Fnac, en recherchant systématiquement dans mon journal toute phrase en rapport avec la Fnac, depuis que j’y travaille. »
Voilà bien quatre décennies que Jack Keguenne, ce bourlingueur de l’écriture visuelle regardée en miroir – graphie pour graphisme –, ce dérouilleur des mots – écrits au petit bonheur la chance –, éparpille, disloque, dézingue le quotidien des jours. Il agit sans s’assagir, en écrivant ardent, en écrivain éruptif, en « concubin des dictionnaires », en poète colocataire des lettres, celles qui forment des alphabets indociles et rétifs, « une broderie de lettres qui fait tissu de sens », plutôt que celles qui s’inscrivent dans les actes notariés des institutions.
Voici un livre qui date de 2015, un projet singulier totalement passé inaperçu – ou presque – à l’époque de sa sortie et de ses présentations publiques. Y revenir, deux ans plus tard, pourquoi ? Pas forcément pour réparer, redonner une espèce de seconde chance à un écrit qui ne méritait pas de sombrer ainsi dans l’oubli. Ce serait, d’une part, donner beaucoup d’importance à la critique littéraire, faire croire que la critique pèse réellement dans le choix des lecteurs et lectrices. Ce serait, d’autre part, faire du critique littéraire une espèce de « justicier » ou de « redresseur de torts », posture, à mes yeux du moins, tout à fait ridicule.
Depuis quelques années, l’éditeur belge Éléments de langage poursuit un intéressant travail éditorial dans le secteur poétique francophone. Se définissant lui-même comme « un comptoir éditorial indépendant spécialisé dans la littérature hors la loi du marché…», cet éditeur produit des ouvrages singuliers reconnaissables par leur format à l’italienne et la charte graphique singulière.
Avec une quarantaine de pages au format 14 x 14 cm, ce petit livre de Pierre Dancot fait au premier abord modeste figure. L’on y aperçoit vite, pourtant, une grande complexité interne. La première partie, Les revers de la nuit – noter la polysémie de “revers” – est écrite en vers libres ; elle est illustrée par Florence Mathieu de dessins sobres et impérieux, proches de l’esquisse. La seconde, Une ombre à la pointe de mon crâne, relève plutôt de la prose narrative, apportant à la première une sorte de complément, peut-être même d’élucidation. Vient ensuite une postface sensible du journaliste-poète québécois Vincent Filteau : Le cœur-décombre de la nuit. Plus discret, un quatrième auteur se joint aux précédents : Gaspard Dancot, 13 ans, a écrit quelques lignes étonnantes qui évoquent la fin de l’enfance, formant l’épigraphe du recueil.
Engoncé dans les trivialités et les habitudes, il ne reste au corps que peu d’espace pour respirer. La conséquence, un corps qui tend à se murer dans le silence, à s’épargner, à s’exposer dans le retrait. Avec ce quatrième recueil, Caroline Coppé poursuit en quelque sorte l’échange entamé dans son précédent ouvrage, Langue morte suivie du flou, publié en 2009 à L’Arbre à paroles. Un échange fragmenté entre Elle et Lui où les courtes saynètes à haute teneur métaphysique s’enchaînent, découpées comme le synopsis d’un scénario. De prime abord, ce découpage disparate peut désarçonner. Mais c’est que cette dysharmonie voulue fait partie intégrante du propos. Très rapidement, le lecteur retrouve son chemin en isolant les obsessions qui balisent le dialogue scandé qu’il est par quelques passages en italique résonnant telles des didascalies intimes. Au final, une architecture complexe pour ce recueil au titre allitératif qui trouve naturellement sa place dans cette catégorie des O.L.N.I (Objets Littéraires Non Identifiés) imaginé par Nicolas Chieusse, initiateur du comptoir éditorial Éléments de langage.
Edith Soonckindt est une femme dynamique aux multiples passions. À la fois auteure, traductrice, éditrice et