Les traceurs de Ligne

Un coup de cœur du Carnet

COLLECTIF, Cinquante nuances de rose. Les affinités élec­tives du Prince de Ligne, Vol­ume com­posé et édité par Valérie ANDRÉ et Manuel COUVREUR, Revue XVIII. Études sur le 18ème siè­cle, n°45, édi­tions de L’Université Libre de Brux­elles, 2018, 216 p., 20 €

XIIIPou­vait-on s’attendre à ce qu’une revue uni­ver­si­taire pût ren­dre un por­trait aus­si enlevé d’un auteur ? Il est vrai que l’évocation du Prince de Ligne (1735–1814) ne souf­fre aucun académisme sclérosant, tant ce bel esprit s’inscrit dans les dynamiques pro­pres de son temps, celles oscil­lant entre respect du clas­si­cisme et ten­sion vers la moder­nité, entre lib­erti­nage et sagesse, entre cir­cu­la­tion mondaine dans toutes les cours d’Europe et retraite au calme dans son domaine de Beloeil.

Cha­cune des mono­gra­phies rassem­blées dans ce vol­ume éclaire une facette du per­son­nage et recom­pose, en kaléi­do­scope à dom­i­nante rose, le por­trait d’un homme dont l’ambition prin­ci­pale fut d’éprouver pleine­ment le bon­heur de vivre. Ligne, s’il n’a con­nu ni la Bel­gique indépen­dante ni même le joug du Hol­landais, annonce, par cer­tains par­tis pris d’écriture, des veines qui innerveront nos Let­tres. Com­ment en effet ne pas entrevoir, dans l’une de ses devis­es « J’aime mieux sen­tir que juger », celle sur laque­lle Simenon fondera son art du roman ; dans sa propen­sion à mul­ti­pli­er les « égodoc­u­ments », une « réori­en­ta­tion de la lit­téra­ture vers l’autobiographie » qui sera l’apanage de beau­coup de Belges (Michel Brix sig­nale notam­ment la par­en­té de Ligne avec les écrits intro­spec­tifs de Grétry) ; et dans la rela­tion de ses rêves ou les apho­rismes par­fois ponc­tués de jeux de mots de Mes Écarts, un décloi­son­nement de la notion de genre qui sera la mar­que de nos sur­réal­istes ?

Voilà un natif de Brux­elles qui tutoy­ait Casano­va et à qui l’immense Goethe ren­dit un hom­mage vibrant quand il apprit avec une pro­fonde tristesse sa dis­pari­tion. Son éclec­tisme naturel l’a aus­si bien incliné à écrire les vari­a­tions de ses humeurs ou les caprices de sa mémoire que des traités sur l’art du théâtre ou l’hortomanie, ou encore des manuels de stratégie qu’il nour­ris­sait de lec­tures puisées dans sa vaste col­lec­tion de mil­i­taria (tous solide­ment reliés en peau de tru­ie, d’où leur surnom de « bib­lio­thèque rose »). Et puis quel voyageur ! La très riche con­tri­bu­tion de Christophe Loir et Fab­rice Prey­at abor­de Ligne sous l’angle orig­i­nal des mobil­i­ty stud­ies et le campe en « Prince hyper­mo­bile », emprun­tant volon­tiers des voitures de type wurst mais aus­si une kyrielle de bar­ques, coches, fiacres, chais­es et autres pousse-culs qui lui per­me­t­tent de join­dre en quelques jours Paris, Lon­dres, Vienne, Spa ou Ver­sailles dans une Europe qui igno­rait le chemin de fer…

Rien ne manque à ce vol­ume, qui per­met de com­pren­dre l’imprégnation de la théolo­gie joséphiste sur ce loin­tain dis­ci­ple de Mon­taigne, son rap­port à l’argent, ses activ­ités de diplo­mate, sa vision des Révo­lu­tions (française, bra­bançonne…), ses affinités musi­cales ou théâ­trales – rien, si ce n’est une étude de son maçon­nisme, une part pour­tant non nég­lige­able dans la for­ma­tion intel­lectuelle, philosophique et morale de cet homme libre.

Un vol­ume qui se dévore en gourmet et en gour­mand, deux atti­tudes non con­tra­dic­toires quand il est ques­tion de Ligne…