Universeul

Tito DUPRET, Universeul – La Vie par haïkus, Universeul, 2017, 79 p., 29€, ISBN : 978-2-9602081-0-8

Un haïku c’est
Entre culture et nature
Un instantané
L’expression d’une émotion
Un tout petit confetti

dupret universeul la vie par haikusTelle est la définition, dans les règles de l’art, que livre Tito Dupret de cette expression littéraire née au Japon et dérivée du tanka : le haïku. Formellement, ces poèmes, brefs et denses, s’articulent autour de trois périodes de 17 mores (5 – 7 – 5) pour le haïku, adjoints de 14 autres réunis en un verset (5 – 7 – 5 / 7 – 7) pour le tanka. Symboliquement, tous deux captent la Nature, les saisons et l’instant présent dans des évocations fugaces. Tito Dupret en a rassemblé soixante-trois, dans son recueil Universeul – La Vie par haïkus, et les a assortis de soixante-quatre photographies prises à divers endroits du globe : près de chez nous (Belgique, France, Monaco), un peu plus loin (Italie, Roumanie), et plus avant encore (Chine, Macao, Thaïlande, Tibet, Vietnam, Égypte, Éthiopie, Afghanistan, Tanzanie). De ses voyages, ici et ailleurs, à l’intérieur et à l’extérieur, il a rapporté visions, impressions et réflexions :

Les voyages ont deux
Aspects : ce qu’on veut voir et
Aussi ce qu’on fuit

Comme ce macaque encagé se mordillant la queue, les yeux exorbités et le regard vide, encaqué entre des reptiles grillagés et des boules de fourrure recroquevillées. En vis-à-vis, une perspective ouverte, dégagée, désaturée, vers un écrin lumineux niché au cœur d’une vallée poussiéreuse. Et cette question qui surgit malgré nous : au fond, que désire-t-on voir et que souhaite-t-on fuir… ? C’est là que résident l’originalité et la pertinence de la démarche de Tito Depret : réunir deux langages qui, une fois les fausses évidences dépassées, amènent à se réinterroger tant sur eux que sur nous. Exigence réflexive salutaire dans un monde noyé sous les images et les mots. Ce choix artistique n’enferme pourtant en rien le sens poétique dans une vision unique : photographies et textes s’amplifient mutuellement (impossible de pointer qui illustre qui), stimulent notre perception et notre entendement. Ce parti pris permet en outre une désacralisation de l’objet littéraire, et par là même une réelle possibilité de réinvestissement.

La réappropriation du réel commence dès la couverture de l’ouvrage : la végétation d’une berge surmontée de nuages blancs sur ciel bleu se reflète à la surface d’une eau ondulante, dans une symétrie parfaite. Image à la fois familière et étrange car, ici, l’axe est non pas horizontal mais vertical ! L’on apprendra un peu plus tard que c’est en fait :

Un monstre furieux
D’avoir été trahi par
Son propre reflet

Ce renversement de l’ordre établi se fige dans d’autres clichés, à l’instar de celui d’un « enfant par la peau du cou », à la fois étendu et adossé sur des marches claires. Ni montant, ni descendant, ni tombant ; en suspension rigide. Est-ce le même gamin qui annoncera le printemps dans un décor automnal, l’attitude confiante et lumineuse ?

Le sens aigu de la composition de Tito Dupret traverse le recueil et s’inscrit dans chacun de ses instantanés. Les lignes (de fuite), rectilignes ou sinueuses, sont nettement délimitées et tracent le propos. Elles sont néanmoins susceptibles de se flouter et de se fondre quand il s’agit de révéler les mystères de l’Éden et l’onirisme du réel. Les variations de la chromatique et de l’exposition transcendent alors la représentation et lui confèrent une petite touche de désuétude.

Tito Dupret s’inscrit dans le monde qui l’entoure, se dégage du purement contemplatif et lui préfère l’incarnation. Il y a donc des focalisations sur l’Homme, avec les mains de Jacques Calonne qui signe ses œuvres sous la couette, celles qui apprivoisent les lunettes annonciatrices du déclin, ou celles qui tricotent à quatre aiguilles sur la ligne 44. Il y a aussi des gros plans sur la nature, entre Eros et Thanatos : des plantes grasses dans une langueur « pas mal sexuel[le] », des trompettes fuchsia qui sonnent la mort, des frelons dévorant le fruit défendu, des mésanges pépiant leur bonheur et bientôt orphelines d’un oisillon, des mouettes hitchcockiennes, des arbres puissants (et parfois coiffés de lumière) et des ciels souvent chargés… Le temps dépasse l’humain, ce qu’un escargot et une tortue peuvent aisément lui rappeler. Il y a également des constructions : un pavillon qui cligne du volet, les phares d’une voiture qui transpercent la grisaille bangkokienne, des Bouddhas chatouilleux, désoclés ou sagement fleuris invitant à la méditation « les fesses au sol », etc. Il y a enfin des montages culturels mettant en scène Depeche Mode, Shirley Bassey, Laurent Voulzy, Whitney Houston, Henri-Georges Clouzot, des dinosaures du futur « nés d’esprits solaires », Michel Onfray… L’Homme, éternelle intersection entre culture et nature.

Rares sont les moments sombres dans cet opus (hormis cette saturation de gris noirci par la fierté, l’orgueil et « l’hybris qui vicie »). En revanche, les incitations à la prise de conscience sont multiples et concernent, entre autres, la liberté (entravée par des cochons d’Inde et des « vers où ou verrou »), la dictature du profit et de l’argent, le pillage de l’Occident, la crise économique, la précarité, les frontières de l’Europe, les écrans de la société Big Brother… Tito Dupret s’étonne d’ailleurs de notre faculté à planter des sens interdits rougeoyants là où l’horizon est ouvert :

Le paradis est
Possible ici-bas. Pourquoi
N’en voulons-nous pas ?

Universeul – La Vie par haïkus est une lecture inspirante, aux conclusions personnelles inattendues : « La pellicule d’un / Monde, dans mon divan blanc, / M’écrit. Me ravit.« 

Samia Hammami