La caserne Dossin, antichambre d’Auschwitz

Lau­rence SCHRAM, L’antichambre d’Auschwitz. Dossin, Éd. Racine/Fondation Auschwitz de Brux­elles, 2018, 352 p., 24,95€, ISBN : 9782390250067

couverture_155x240_DOSSIN_couverture_lÈopold_155x240Le remar­quable ouvrage de Lau­rence Schram comble un vide dans les travaux d’historiens et dans la mémoire col­lec­tive en livrant une étude appro­fondie sur le camp de rassem­ble­ment, le SS-Sam­mel­lager für Juden, la caserne Dossin à Malines. Dans l’abondante lit­téra­ture autour de la Shoah, con­sacrée à l’entreprise d’extermination totale des Juifs d’Europe mise en œuvre par les nazis dans le cadre de la « Solu­tion finale de la Ques­tion juive », rares sont les his­to­riens à s’être penchés sur les camps de rassem­ble­ment (Dossin en Bel­gique, Dran­cy en France, West­er­bork aux Pays-Bas, Fos­soli à Carpi en Ital­ie…) dans lesquels les Juifs tran­si­taient avant d’être déportés vers Auschwitz-Birke­nau ou d’autres cen­tres d’extermination. Le pre­mier à avoir évo­qué la caserne Dossin est Maxime Stein­berg dont Lau­rence Schram fut la col­lab­o­ra­trice. Dans ce lieu des­tiné aux déportés raci­aux venus de Bel­gique et du Nord de la France, 25.628 pris­on­niers furent enfer­més, « 25.274 Juifs et 354 Tsi­ganes, âgés de 39 jours à 93 ans » et « envoyés de ce lieu à Auschwitz-Birke­nau ». La caserne Dossin s’inscrit dans la plan­i­fi­ca­tion de la Solu­tion finale : elle con­stitue l’antichambre d’Auschwitz, la zone tran­si­toire avant l’anéantissement. En 1945, des 25.628 déportés, on comptera 1.251 sur­vivants, soit moins de 5 %.

Fruit d’une thèse de doc­tor­at ayant reçu le Prix Natan Ram­et et le Prix Jacques Rozen­berg de la Fon­da­tion Auschwitz en 2016, l’essai de Lau­rence Schram livre une enquête minu­tieuse sur la fonc­tion du camp dans le cadre de la dépor­ta­tion géno­cidaire, sur l’aspect tech­nique du judéo­cide, les SS alle­mands aidés de SS fla­mands dirigeant Dossin. Appuyée sur un impres­sion­nant tra­vail d’archives, de recueil de témoignages, la recon­sti­tu­tion fouil­lée de la vie quo­ti­di­enne dans le camp met en lumière les sévices, les brimades, l’entreprise de déshu­man­i­sa­tion, la faim, les actes de résis­tance, de sab­o­tage, les éva­sions mais aus­si les col­lab­o­ra­tions, l’atelier des pein­tres, la dépor­ta­tion vers Auschwitz. Là où le géno­cide juif a fait l’objet d’une recon­nais­sance, là où les sur­vivants, leurs descen­dants ont pu dévelop­per une mémoire de l’extermination, le mas­sacre des Tsi­ganes (le « Samu­daripen ») demeure l’impensé de l’Europe, n’a pas béné­fi­cié d’une recon­nais­sance col­lec­tive leur per­me­t­tant de s’approprier leur his­toire. Lau­rence Schram inter­roge le sort effroy­able des Tsi­ganes à la caserne Dossin, lesquels furent soumis à d’atroces con­di­tions de déten­tion.

Dans les années 1980 en Alle­magne, la querelle des his­to­riens (His­torik­er­stre­it) opposa les ten­ants de la thèse inten­tion­nal­iste à ceux de la thèse fonc­tion­nal­iste (dont Ernst Nolte). Par la suite, des his­to­riens, au nom­bre desquels Ian Ker­shaw, ten­tèrent de dépass­er le cli­vage en pro­posant une syn­thèse des deux fac­teurs. Par son alliance entre la pré­ci­sion objec­tive de l’enquête, des rouages de la machiner­ie de mort et l’évocation sub­jec­tive de vécus, de témoignages, l’ouvrage de Lau­rence Schram rend compte des dimen­sions inten­tion­nal­istes et fonc­tion­nal­istes de la Solu­tion finale. Espérons que cette mon­u­men­tale étude portée par une langue flu­ide, étayée par des doc­u­ments offi­ciels, des pho­tos d’archives, sus­cit­era des travaux sur West­er­bork et d’autres camps de rassem­ble­ment qui, en tant que « mail­lons indis­pens­ables de la procé­dure d’extermination », « salles d’attente de la mort » « ont rem­pli la même fonc­tion que les Umschlag­plätze où, dans les ghet­tos, les Juifs étaient par­qués avant d’embarquer vers l’endroit où s’accomplissait la Solu­tion finale” ». Rien n’est lais­sé dans l’ombre, rien n’est passé sous silence, ni les SS fla­mands, les col­lab­o­ra­teurs volon­taires, aux­il­i­aires des SS alle­mands ni les col­lab­o­ra­tions d’une minorité de détenus juifs avec les SS, une réal­ité qui dérange. Dans l’organigramme géno­cidaire, il était des lieux où la mort n’était pas don­née mais dif­férée, des haltes avant le gazage. Ayant dirigé le cen­tre de doc­u­men­ta­tion du Musée Juif de la Dépor­ta­tion et de la Résis­tance (sur les lieux de la caserne Dossin), chercheuse à la Kaz­erne Dossin, Lau­rence Schram con­tribue à penser l’impensable, la poli­tique d’anéantissement.

Véronique Bergen