L’ontologie de Bergen / Cixous

Véronique BERGEN, Hélène Cixous. La langue plus-que-vive, Champion, coll. « Littérature et genre », 2017, 136 p., 35 €, ISBN : 9782745334558

bergen helene cixous.pngParfois, l’on comprend la nécessité impérieuse qui voudrait que seuls les écrivains soient habilités à parler d’autres écrivains. Le livre de Véronique Bergen sur Hélène Cixous en est une preuve probante. Paru dans une collection académique, cet ouvrage se démarque par sa langue virtuose. Cependant, la force de l’analyse qui y est déployée n’est en rien déforcée par la présence entêtante du style singulier de l’auteur de Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent : au contraire, ce livre éclaire avec finesse une œuvre aussi complexe que souvent jugée peu accessible, alors que les livres de Cixous sont, comme les décrit Bergen, « textes de vent et de soleil turquoise ».

C’est au cœur même de ce qui anime l’œuvre de Cixous tout entière – les fictions comme les essais – que plonge le livre de Bergen. Évidemment, quelques redites inévitables par rapport à la critique cixousienne, mais en gardant un cap bien défini et extrêmement cohérent : à travers son usage de la langue, en particulier dans la deuxième partie de sa carrière, Hélène Cixous invente un dire en perpétuel mouvement, dont l’origine s’ancre dans la mort du père, alors que l’écrivain n’était âgé que de dix ans. Le premier des trois chapitres que compte le livre approfondit ce motif en démontrant sa puissance dynamique, génératrice d’une langue singulière que l’auteur du recueil Brûler le père quand l’enfant dort appelle le « cixous » et qui relève de ce que Gilles Deleuze rangeait sous la bannière des « littératures mineures ».

Le deuxième chapitre, qui est probablement le plus foisonnant de l’ouvrage, expose le débat qui se joue dans l’acte créateur, soumis à la double injonction divine qui incite à l’écriture et la frappe d’interdit à la fois. S’en suit une exploration minutieuse de la façon dont sont conçus le livre, la langue, le verbe, le mot, le nom, l’écriture dans l’univers de Cixous – et singulièrement dans le rapport de l’acte d’écrire à la corporalité. Le troisième chapitre opère un retour sur la source familiale en se penchant sur la figure de la mère qui, aux antipodes du père, a traversé un siècle entier. Du lien qui lie Cixous à la figure maternelle se déploie une sororité à peine esquissée par Bergen, à travers les figures de Clarice Lispector, d’Ingeborg Bachmann et de Marina Tsvetaïeva, constellation d’écrivains auxquels l’œuvre de Cixous rend écho plus qu’hommage.

Mettant au jour et en pleine lumière cette « langue plus-que-vive » en une centaine de pages à peine, Véronique Bergen parvient à réfléchir l’acte d’écrire chez un des écrivains qui a le plus pensé cette question dans notre monde contemporain. L’on peut évidemment regretter d’inévitables répétitions, quelques erreurs factuelles (la notion d’« écriture courante » renvoyée à L’amant de Marguerite Duras alors qu’elle surgit sur le plateau d’Apostrophes), une certaine tendance au mimétisme par rapport au style de Cixous, mais ce serait passer à côté de ce qui fait la force de l’ouvrage. Plus qu’une synthèse brillante, ce livre se veut un essai au sens le plus étendu, dans lequel la subjectivité de l’auteur occupe une place centrale. Parce que ce n’est pas seulement l’intellectuelle qui s’adonne à une démonstration, c’est avant tout l’écrivain qui, appelé par l’œuvre d’une consœur, tend à s’inscrire au sein d’une même constellation littéraire.

Christophe Meurée