Carte postale et plan comptable

Célestin de MEEÛS, Écart-type, Tetras Lyre, 2018, 69 p., 14 €, ISBN : 978-2-930685-36-6

de meeus ecart typeLors de son passage au Théâtre National Wallonie-Bruxelles en décembre dernier, le philosophe Alain Badiou racontait que la poésie commence là où la langue maternelle termine. Il y aurait une lisière où elle n’est plus un usage — quotidien, familial, professionnel –, mais une friche pour l’usager. Celui-ci découvre alors un domaine intérieur impérieux et infini. Le locuteur devient poète lorsqu’il se transforme en explorateur puis lexiculteur. La langue n’est plus pour lui le véhicule du sens, mais supérieurement l’expression des sens. Le goût de la chose, l’odeur de l’encre, le son du clavier ou du stylo sur le toucher du papier s’allient de visu, au travers de l’alphabet, pour extraire ce qui n’appartient qu’à chacun : son âme, où

l’on oublie
que les villes peu à peu
amnésiques nous éliment.

Le poète sonde ainsi lettres et mots, formes et fonds, il les apprend, les déconstruit, les reconstruit par Agencement, les écartant, les rapprochant en les mêlant. Or ceci rappelle la notion d’écart-type, qui mesure la dispersion, ou l’étalement, d’un ensemble de valeurs autour de leur moyenne. Appliqué aux mots et aux émotions, cette notion devient à la fois simple et géniale, évidente, parce que la polysémie du mot valeur n’échappe à personne : valeur mathématique, certes, mais aussi valeur de jugement du beau, du bien, du vrai, du juste, ou encore valeur de couleur, valeur du temps, valeur de l’espace, etc.

Du coup le lecteur se met à jouer, lui aussi, littérairement bercé des pousses de pensées de Célestin de Meeûs, un type à l’écart qui ne se laisse pas lire le premier soir, qui demande un doux effort ; d’exploration et d’attention dans le temps choisi et oisif de la lecture et dans l’onde claquante d’impressions rythmées, de réflexions filées, de propositions vouées aux vents singuliers, sans vœux particuliers.

La première partie du recueil a été écrite dans l’ordre à Bruxelles, avec des poèmes comme des Lignes de fuite face à de méchants petits boulots alimentaires et chronophages. La deuxième partie est le fruit mûr d’un voyage à Valence, un aller simple en train, le cœur léger, l’esprit Vers le sud. La troisième, plus grave, a été en partie écrite depuis un camp de réfugiés en Grèce. Dans cet élan, en appendice, Désobéir est un texte qui a été enregistré pour « La voix sans frontières » sur radio Panik, dénonçant

cette chaîne trop facile justifiant cette haine
sédentaire dans laquelle les repères
des rapports à soi-même font un je
affalé sur lui-même

et enfin s’enchanter du mépris
que les plaines ont des villes

Tito Dupret