Archives par étiquette : Tétras Lyre

La danse mène le monde ou une autre histoire de la Genèse

Un coup de cœur du Carnet

Antoine et Laurent DEMOULIN, Homo Saltans, Tétras Lyre, 2019, 24 p., 15 €, ISBN : 978-2-930685-38-0

La danse mène le monde, une danse folle, insouciante, entêtée, une danse de victoire et de jouissance. Les hommes sont les écraseurs métronomiques du sol et c’est ainsi qu’ils ont imposé leur loi au monde. Tel est le principe de la Genèse selon Antoine et Laurent Demoulin.

Les lettres sur la couverture du livre sont transformées en totems où se mêlent le buste de Nefertiti, des statues de déesses de l’Afrique à l’Asie, des lampes, des turbines – idoles modernes. Le tout forme un H et un S au long duquel, petites silhouettes noires, les hommes montent, obstinés. HS – Homo saltans –, ces lettres érigent le saut en principe vitaliste qui guide l’évolution des sociétés humaines. Elles laissent peut-être entendre le terme de cette gigue frénétique – HS, Hors service. Continuer la lecture

Du jardin en fleurs au pays d’absence

Carmelo VIRONE, Danser dessous, Tétras Lyre, 2018, 58 p., 14 €, ISBN : 978-2-930685-35-9

Sous le titre inattendu Danser dessous, Carmelo Virone égrène au fil de ses sentiments, ses humeurs, ses souvenirs, des poèmes aux couleurs changeantes.

Ici, l’aveu d’un profond désarroi en appelle aux disparus : « morts que j’ai tant aimés / morts donnez-moi la main / car me voici perdu / au milieu de mon âge ».

Là, un survol souriant se teinte d’ironie : « J’ai travaillé pour la culture / l’avenir de la littérature / j’ai mérité ma confiture / et le pain blanc pour l’étaler / mais je préfère le pain gris ». Continuer la lecture

Puis la nuit tombe

Philippe MATHY et André RUELLE, Battements crépusculaires, Tétras Lyre, coll. « Accordéon », 2019, 10 €, ISBN : 978-2-930685-40-3

L’aube à peine effacée
vite passée comme l’enfance

Le temps de goûter
aux parfums des jours
blancheur de l’aubépine

Ce sont tant de haies
dressées comme des murs
dans le labyrinthe de vivre

et déjà
le crépuscule s’avance
 

Si la vie « linéaire » est faite de l’alternance du jour et de la nuit, c’est une autre temporalité que révèle le recueil Battements crépusculaires de Philippe Mathy et André Ruelle. Le livre donne en effet à éprouver une dimension temporelle confinant au cycle cardiaque de la systole et de la diastole, comme en accordéon – à l’image du nom de la collection des éditions Tétras Lyre (qui a récemment fêté ses trente ans) dans laquelle s’inscrit ce livre. Cette temporalité est celle des « lézards / [qui] semblent voyager / au hasard », fissurant la trame des jours qui sont et seront vécus, teintés de « temps de pluie » et de moments de « défaillances », mais qui permettent aux rêves et aux projets d’éclore. Continuer la lecture

Le papillon et l’ogre

Corinne HOEX (texte), Marie BORALEVI (dessins), Et surtout j’étais blonde, Tétras Lyre, 2019, 64 p., 15 €, ISBN : 978-2-930685-39-7

Dans le recueil poétique superbement illustré par Marie Boralevi, Corinne Hoex cisèle en des textes aussi percutants que concis un univers trouble gravitant autour de l’enfance, de la condition féminine. Sous la forme de comptines acérées, elle nous plonge dans la loi de la prédation masculine, dans le ballet de la blondeur enfantine et de son saccage. Les exergues d’Annie Ernaux et de Caroline Lamarche donnent le ton de cette éducation/déséducation sentimentale que l’auteure de Ma robe n’est pas froissée, Le grand menu, Le ravissement des femmes déplie en six scansions allant de l’état de grâce à la mise à mort de la nymphette. L’échiquier de la séduction féminine et de la destruction ne ménage aucune issue : toujours déjà écrite, l’histoire distille son chemin de croix, ses bagatelles pour un massacre. Avec une économie d’écriture qui libère les feux de la cruauté, Corinne Hoex taille le récit d’une immolation. Blondeur et beauté ont pour destin de se voir jetées en pâture à l’appétit des mâles. La lolita de Nabokov croise l’ogre de la Petite Poucette. La petite pisseuse version Gainsbourg doit être rossée, brisée sur l’autel du Père. Continuer la lecture

Trente ans et cent cinquante-cinq livres

Un coup de cœur du Carnet

Tétras Lyre 1988-2018. L’anthologie, textes rassemblés et édités par Primaëlle Vertenoeil, Tétras Lyre, 2018, 176 p., 20 €, ISBN : 978-2-930685-37-3

Les éditions Tétras Lyre prennent naissance en septembre 1988 dans une maison de la rue Pierreuse à Liège, sous l’impulsion de Marc Imberechts. Né à Gembloux, ce poète de quarante-six ans a beaucoup déambulé en Afrique, en France, en Écosse, puis a vécu de petits boulots avant de décrocher un diplôme d’instituteur et d’être engagé dans une école pour enfants en difficulté – tout en s’initiant à l’imprimerie… Ainsi va-t-il éditer artisanalement des recueils d’A. Wéry, de M. Biefnot, et publier en 1980 son premier livre personnel : D’un hiver L’autre. C’est René Leiva Jimenez, exilé chilien devenu un ami, qui lui suggère de créer à Liège une petite structure d’édition. Bientôt, une équipe de sept ou huit personnes est constituée. Elle veut mettre en évidence – édition bilingue, beau papier, typographie soignée, gravures originales – des poètes venus aussi bien d’Amérique latine, de Belgique ou du Maghreb, et commence avec des textes de Véra Feyder, Arturo Perez, William Cliff. On l’aura compris, la sélection est exigeante, tant pour les textes que pour les illustrations ; sont privilégiées l’originalité et la modernité, mais sans verser dans l’abscons ou le désincarné. Trois nouvelles collections font leur apparition en 1990, tandis que l’équipe initiale se réduit au trio formé par M. Imberechts, Guy-Henri Dacos et Jean-Marc Simar. Les parutions se succèdent au rythme variable de deux à dix titres par an : G. Hons, L. Noullez, É. Brogniet, F. Pessoa, A. Schmitz, F. Arrabal, Ph. Mathy, Ph. Leuckx, J. Izoard, M. Seuphor, W. Lambersy et bien d’autres. Continuer la lecture

Carte postale et plan comptable

Célestin de MEEÛS, Écart-type, Tetras Lyre, 2018, 69 p., 14 €, ISBN : 978-2-930685-36-6

de meeus ecart typeLors de son passage au Théâtre National Wallonie-Bruxelles en décembre dernier, le philosophe Alain Badiou racontait que la poésie commence là où la langue maternelle termine. Il y aurait une lisière où elle n’est plus un usage — quotidien, familial, professionnel –, mais une friche pour l’usager. Celui-ci découvre alors un domaine intérieur impérieux et infini. Le locuteur devient poète lorsqu’il se transforme en explorateur puis lexiculteur. La langue n’est plus pour lui le véhicule du sens, mais supérieurement l’expression des sens. Le goût de la chose, l’odeur de l’encre, le son du clavier ou du stylo sur le toucher du papier s’allient de visu, au travers de l’alphabet, pour extraire ce qui n’appartient qu’à chacun : son âme, où

l’on oublie
que les villes peu à peu
amnésiques nous éliment.

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Où chaque poème est un fleuve qui charrie

Serge DELAIVE, Latitudes de la dérive, Tétras Lyre, 2018, 122 p., 14 €, ISBN : 978-2-930685-33-5

delaive latitudes de la derive.gifGénéralement, c’est austère un recueil de poèmes. Du moins, est-ce ce que beaucoup de lecteurs et lectrices, beaucoup de « dévoreurs de livres » pensent. À tort ou à raison ? On ne tranchera pas ici. Mais il arrive que des recueils proposent, par la bande, tout discrètement, un petit jeu à leurs lecteurs. Ainsi en va-t-il de Latitudes de la dérive. A priori, rien de « jouette » dans ces poèmes répartis en quatre saisons, couvrant, à la manière d’un journal intimiste, une année de la vie de Serge Delaive. On y suit, de poème en poème, les dérives mentales de Serge Delaive aux quatre coins de la planète, du village d’enfance à Tallin en passant par la Grèce, Rotterdam, l’autre côté de l’océan, la Suède, etc. Serge Delaive y croque, comme il sait si bien faire, les êtres et les choses qui l’entourent. Rend compte, à sa manière, des lieux où, grand voyageur, il pose son sac. Laisse son esprit librement vagabonder, associer, enchaîner une idée, une image, et puis l’autre. Continuer la lecture