L’Élu

Alain DOUCET, 41 cen­timètres, Bas­son, 2018, 204 p., 16 €, ISBN : 978–2‑930582–55‑9​

doucet 41 centimetresÂmes sen­si­bles s’abstenir ! Si vous appré­ciez les his­toires bien pro­pres sur elles et le vocab­u­laire châtié, vous n’aimerez pas 41 cen­timètres. Si par con­tre le sexe, la folie, la drogue et la vue du sang ne vous font pas peur, ce texte est fait pour vous.

41 cen­timètres… Les titres sont par­fois util­isés pour leur sens poé­tique ou métaphorique. Pas besoin de chercher ici midi à qua­torze heures. Oui, vous l’aurez bien com­pris, il s’agit de la taille d’un sexe, d’un phal­lus pour être plus pré­cise, ou car­ré­ment d’une bite si j’emprunte le vocab­u­laire pro­pre au texte. Le roman com­mence en beauté : le nar­ra­teur, un cer­tain John­ny Gour­din – son vrai nom ne nous sera livré que vers la fin du livre – s’enferme dans la cui­sine de l’asile où il se trou­ve pour se couper le jonc. Qu’est-ce qui a poussé cet homme à arriv­er à cet acte suprême d’automutilation ? On rem­bobine et on reprend à son enfance. La route jusqu’à ce geste dés­espéré est longue et parsemée d’embûches et d’épisodes plus rocam­bo­lesques les uns que les autres. Car oui, cette verge lui aura per­mis de gag­n­er beau­coup d’argent et de devenir célèbre. Mais elle aura surtout été la cause de nom­breux prob­lèmes.

Tout démarre dans les années soix­ante, dans la minable pen­sion de famille que tient sa mère, une femme revêche, méchante et vocif­érant à tout pro­pos. Dans cet hôtel, qui voit ses pre­miers ébats avec la jeune fille au pair sué­doise, John­ny mène une exis­tence plus ou moins pais­i­ble. Il peut aller et venir comme bon lui sem­ble, excep­té dans la cham­bre 23 dont l’accès lui est formelle­ment inter­dit et qui devien­dra le lieu de ses fan­tasmes les plus fous, voire la quête de ce roman. Il a beau ques­tion­ner sa mère à ce pro­pos, il se con­fronte sans cesse à un mur. La vie se com­plique rapi­de­ment lorsqu’il met le feu par acci­dent à la pen­sion et que sa mère et son amant s’y retrou­vent « cuits » comme des rats… sans mau­vais jeu de mots. Il se voit con­fi­er à une tante richissime, mais l’accalmie est de courte durée et les morts con­tin­u­ent à s’amonceler sur son pas­sage – morts qui par­fois n’ont pas man­qué d’un petit coup de pouce de sa part. John­ny enchaîne avec l’armée, mais, après avoir défig­uré un lieu­tenant, il est envoyé dans une caserne en Islande, un lieu encore plus hor­ri­ble que n’importe quel bagne. Il se rend compte que, partout où il va, sa queue provoque une véri­ta­ble admi­ra­tion. À seize ans, elle mesure déjà une ving­taine de cen­timètres… L’avenir s’annonce grand !

John­ny passe d’un lieu à un autre, mais sa vie est pavée d’embûches et d’emmerdes. Il se met à picol­er sec. Sa con­som­ma­tion de drogues s’accentue égale­ment. Des sim­ples pétards, il passe au crack, à la coke et fini­ra, presque oblig­a­toire­ment, par la reine d’entre toutes : l’héroïne. En Islande, il met le feu à la piaule d’une pros­ti­tuée – à nou­veau par acci­dent. À cause de ses bru­lures, il fait un séjour à l’hôpital où il ren­con­tre Gaby, qui devien­dra sa femme. S’ensuivent deux années de bon­heur jusqu’à ce que le fan­tôme de sa mère – qui lui appa­raît de plus en plus sou­vent, par­fois en belle et jeune femme, par­fois en vieille mégère car­bon­isée – vienne lui annon­cer qu’il est l’Élu et que cette énorme queue qu’il a entre les jambes est un don du ciel. John­ny Gour­din décou­vre alors un nou­veau monde, celui de la pornogra­phie, en pleine expan­sion à l’époque. Il débute avec la pho­togra­phie, enchaîne avec les strip-teas­es, le théâtre, les loops et finit bien enten­du par les films X. Il en devient d’ailleurs le roi. John­ny Gour­din s’expose ou l’expose plutôt dans tous les ciné­mas pour adultes de Paris. Il a à son pal­marès un nom­bre incal­cu­la­ble de femmes. Mais les ennuis s’amoncellent tou­jours plus. La descente aux enfers est inéluctable. Se sec­tion­nera-t-il le mem­bre ? Et pourquoi aller jusque-là ?

Dans une langue crue, directe, sans toute­fois tomber dans une vul­gar­ité facile, Alain Doucet explore la face som­bre du monde de la pornogra­phie et de ses dérives. Nous sommes en présence de per­son­nages dérangeants, la plu­part du temps com­plète­ment shootés et d’un (anti)-héros cramé dès le départ. Sa vie est aigre et moisie, à la manière d’un lapin à la bière faisandé. Ce roman atyp­ique nous plonge dans un univers sale et glauque. La nausée prend le lecteur par moments, mais jamais jusqu’à l’overdose. Une curiosité mal­saine nous rat­trape con­tin­uelle­ment. Le lecteur veut savoir ce qui arrivera à John­ny Gour­din : va-t-il som­br­er totale­ment ?

Émi­lie Gäbele